Google
This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project
to make the world's bocks discoverablc online.
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover.
Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the
publisher to a library and finally to you.
Usage guidelines
Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying.
We also ask that you:
+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for
Personal, non-commercial purposes.
+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.
+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.
+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe.
About Google Book Search
Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web
at |http: //books. google .com/l
Google
A propos de ce livre
Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression
"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.
Consignes d'utilisation
Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:
+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère.
A propos du service Google Recherche de Livres
En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl
V
\
Braed by Pi^sr/sîion N3-i 199
h i'-
, v;^
GEORGES VALOIS
L'ÉCONOMIE NOUVELLE
LES SYSTÈMES ÉCONOMIQUES DÉCHUS
CRITIQUE DES PRINCIPES FONDAMENTAUX DE L'ÉCONOMIE LIBÉRALE
CRITIQUE DE LA THÉORIE DE LA LUTTE DES CLASSES
ET DES DOCTRINES SOCIALISTES MARXISTES.
L'ÉCONOMIE NOUVELLE
LE TRAVAIL — LES FACTEURS DE LA PRODUCTION — LA VALEUR
LES SALAIRES — LES PRIX — LE CAPITAL
LA NOUVELLE ORGANISATION ÉCONOMIQUE
LA CONTRAINTE MUTUELLE — LES GROUPES ÉCONOMIQUES
LA MÉTHODISATION DE LA PRODUCTION
LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DE LA PRODUCTION
QUESTIONS PRATIQUES : LA VIE CHÈRE
'■
PARIS
NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
3, PLACE DU PANTHÉON, 3
1»-
L
'.V
h-j»
w..
U^ t.
; **; . '■
■■■'' ' •
fe' #. ■
?.t>A
?1*^'^ -.
?>-
^ii
r(i>$'
>*
■
-
L'ÉCONOMIE NOUVELLE
_!._- :
A LA MEME LIBRAIRIE
OUVRAGES DU MË^E AUTEUR
nnu qui vUnl. Philosophie de l'autorité. (Couronné
l'Académie française).
tnarckie et la cloise onvriire. La Révolution sociale
B Roi. Lea résultats d'une enquête. Nouvelle édition
mentée d'une préface inédite. Les enseignements de
jans: 1909-1914.
re. Philosophie de la Famille.
levai de Troie. Réflexion^ sur la philosophie et sur
jonduite de la guerre.
'forme économique elsoeiate.
LLABORATION AVEC FRANÇOIS HEMIÉ.
lanaeli tcolaires. Ëtudes sur la religion des pri-
GEORGES VALOIS
L'ÉCONOMIE NOUVEI
La vicloire, en chsnU
PARIS
VELLE LIBR;A1RIE NATIONALE
3, PLACE DU PANTHÉON, 3
xïdactJDII H d'wUpUtùia rûarïji pour ton* ptjt.
■ais, ami ou adversaire de
jotonlés communes, qui ne
Ire nom en tête de ce livre,
à vous offrir l'hommage de
il de r après- guerre. Je vous
ance que doivent les soldats
lis à l'auteur de l' Avant-
su reconnaître la prépara-
yas le masqae des entreprises
les, à l'homme qui, après la
2, le premier, compris que
''rance cette guerre d'arrière-
'.lait abattre notre volonté de
xnu l'ennemi à l'intérieur;
us l'avez empêché de nous
ictoire militaire eût été im-
lit d'abord gagné la guerre
re action, engagée et pour-
t infiniment plus périlleuses
nous autres combattants.
mt
6 DÉDICACE.
// ne m'appartient pa^ de vous dire l'étendue de la
reconnaissance que vous doivent les Français, Uaccla-
mation populaire le dira. Mais il m'est permis de
vous exprimer la reconnaissance personnelle d'un soldat
qui a combattu sans angoisse parce qu'il savait que,
avec Maurras, vous veilliez à l'intérieur.
Il m'est également permis de vous dire l'affectueuse
et profonde gratitude d'un homme que votre amitié
reprit à la mort qui le saisissait déjà, ce jour ou vos
prières obtinrent du grand Cazin qu'il tentât ce que
nul n^ osait tenter pour sauver une existence, et que son
art, sa science et sa bonté firent réussir.
G. V.
^ijihr.^
S'3 ^ ^1 1
LA SALUTATION A LA PAIX
La Victoirey en chantant...
Nous avons travaillé, avant idiU, dans l'attente
\ de la guerre. Depuis 1914, nous avons combattu
pour la paix. Sommes-nous satisfaits, camarades?
m
Recevons-nous des messieurs en redingote la paix
^ que nous avions imaginée sous nos capotes
boueuses? Non. Nous voulions que la victoire et
i la paix apportassent à la France et à ses enfants le
paiement de leurs souffrances, de leurs pertes, de
^ leurs ruines. Nous avons conquis la gloire. Mais
) les biens qui devraient raccompagner nous
échappent. Sommes-nous déçus, camarades? Non.
Car si nous avons souvent rêvé à la douceur d'une
paix digne de nos sacrifices, nous savions bien
que les idées au nom desquelles on disait nous
onduire au combat nous priveraient, notre pays
tt nous, des biens que nous conquérions. Notre
aison, depuis le 2 août 191U, rHa cessé de nous
^appeler que la signature de la paix ne serait pas -iN
8 l'économib nouvelle.
le signal du repoSy et que la paix serait aussi dure
que la guerre.
Nous avons combattu sans illusions. Nous
entrons dans la paix sans déception. Pendant ces
longues années de guerre, dont chaque jour, dont
chaque événement confirmait V avertissement du
premier jour, nous avons conquis des biens que nul
ne pourra nous ravir et qui seront notre salut.
Nous avons amassé au ciel de France d'immenses
trésors que ne peuvent atteindre ni le porteur de
torches ni le porteur de chèques. Nous avons con-
quis la victoire, camarades! L'esprit de la victoire
est désormais avec nous. C'est sous le signe de la
victoire que nous nous mettons au travail. Nous
entrons avec la victoire dans le monde nouveau
créé par la guerre. Aucune force ne prévaudra
contre celle qui nous possède et que nous possédons.
Avec le secours de cette force, nous pouvons
allègrement faire front contre les deux barbaries
qui nous menacent : la barbarie phutocratique et
la barbarie marxiste. Il se trouvera des cœurs
mm
lâches pour^ se donner à l'une par terreur de
r autre; des cœurs troublés pour se donner à la
seconde par haine de la première. Mais il y a, en
France, des nobles, des bourgeois, des ouvriers et
des intellectuels, combattants de V avant-guerre et
Grande Guerre pour lutter
: vaincre. Au surplus, les deux
qu'une : fruits, Vane et l'autre,
arit, du tuirfalte des passions
t des appétits, la barbarie
barbarie bolcheviste sont filles
orrompu. Sceurs ennemies et
, possédée par les biens du
vre, envieuse des richesses de
t l'autre également agitées par
et par le désir d'échapper à la
• et l'autre vivant de rapines
agissant au coin des banques,
: rues, elles se jalousent, se
ttttent en se ménageant, s'ap-
autre et se servent l'une de
' contre le fer et le sang, ses
i barbarie ploutocratique four-
bar ie bolcheviste, qui le reçoit
ÎC5 chejs du vrai travail. Que
mphe, et les peuples sont disso-
ion de l'or oa par le déchaîne-
Débout, camaradet de combat!
de travail', contre la double
urs de paix, oà le monde fête
'larie germanique, rappelons-
is nous sommes battus ! Que
lo l'économie nouvelle.
d'autres s'abandonnent devant t apparente exploi-
tation de la paix par la barbarie riche, devant les
hurlements de la barbarie pauvre, nous, soldats et
travailleurs, nous serons fidèles aux serments que
nous avons faits devant les Croix de bois. Fils de
la France des camps et des champs, guerre à la
barbarie. Vive Proudhon contre Marx! (( Il faut
que r homme travaille », il faut que V homme
combatte. Le fer à la main, pour creuser la terre^
pour façonner les matériaux, comme pour dé-
\ fendre l'Esprit qui anime notre race, unissons-
nous : au travail, et nous vaincrons! Frères, la
victoire est notre richesse, la victoire nous donne
l'avenir !
Au travail! Il y a, en France, dans la profonde
transformation qui s'opère sous nos yeux, une
admirable fièvre de création. C'est ce qu'un bar-
bare a discerné dans ce qu'il a nommé « l'empoi-
sonnement de la victoire ». Les chefs d'entreprise,
à part quelques-uns, gorgés d'or par tes profits de
la guerre, les chefs d'entreprise se sont mis au
travail avec une ardeur magnifique. Fait remar-
quable, les menaces révolutionnaires ne les font
plus trembler; ils ne se défendent plus; ils tra-
vaillent, ils agissent, ils créent. Que Vappât des
bénéfices futurs les entraîne, c'est possible, et il
LA SALVJTATTON A LA PAIX. H
faut que cela soit: Mais f affirme k^ue cest chez
eux une considération secondaire. Dans la crise
où nous sommes, ils sont possédés par la volonté
de surmonter les immenses difficultés qui leur sont
opposées. Voilà le plus puissant moteur des Fran-
çais aujourd'hui. Ils ont gagné la guerre; ils
veulent gagner la paix, afin de montrer au monde
que ceux qui ont triomphé sur la Marne et à
Verdun sont aussi courageux au travail quau
combat. C'est T esprit de victoire qui les anime.
Leurs collaborateurs, ouvriers et employés, à
part ceux qui ont délibérément échappé aux
risques de la guerre, ou, les ayant subis, ont
tremblé devant la Face terrible, leurs collabora-
teurs, eux aussi, sont soulevés par une ardeur nou-
velle. Éclairés par la guerre sur eux-mêmes,
conscients de leur Jorce et de leur valeur, ils sont
devenus plus ardents dans V expression de leurs
volontés et ils veulent avoir des chefs dignes d'eux,
capables de les conduire à la prospérité. Mais
rappel aux passions révolutionnaires ne fait plus
que les effleurer ; il ne les touche pas au cœur ; il
atteint à peine leur esprit. La victoire les a vac-
cinés contre la fièvre révolutionnaire. Eux aussi
sont saisis par la volonté de créer ; ils savent qu'ils
appartiennent à un peuple-chef Ils ont été dans la
guerre à la tête de tous les peuples de la terre; ils
12 L lêcONOMIE NOUVELLE.
veulent coasejroei' cette primauté par le travail.
C'est Vesprit de victoire qui les anime.
Fondons notre confiance sur la connaissance de
ces profondes réalités. C'est par elles que nous
serons sauvés dans la paix comme nous l'avons été
dans la guerre. Ce sont elles qui vont ordonner le
monde nouveau oh nous entrons. Le système capita-
liste, qui a régenté notre économie pendant plus
d'un siècle, est désormais une chose morte. Il
avait séparé la nation en cla^sses ennemies. La
nation a retrouvé, dans la guerre, sa loi et le sens
de ses destinées. Le cycle de ses erreurs, ouvert
par la guerre, se ferme par la guerre. C'est en
combattant que le peuple français découvre l'erreur
qui l'avait jeté dans un système militaire et social
absurde et redécouvre les liens qui unissent, au
travail comme au combat, les chefs et les soldats.
Il a compris que l'or est le pire et le plus faux
des maîtres. Sur le champ de bataille comme à
l'usina, ce qui compte, ce qui commande, ce n'est
pas rOr, c'est la valeur humaine, c'est le chef,
c'est l'homme. L'un commande. Vautre obéit, tous
sont soumis à la loi du salut commun, les uns et
les autres sont unis, par-dessus les différences de
commandement, par le dévouement à une même
œuvre. Sur ces souvenirs, sur cette connaissance
LA 8AI.1."AT10> A tA PAIV
' écae des conditions du la vie et de l'action,
l'ordre da salut pahlic s'éluhlira. Aoh sur la basse
soumission au chef. M. lis sur la confiance dans le
chef. Chacan voulant ."V, dû,. Non par envie, non
par récrimination, masi selon la connaissance de
sa valeur et selon l'honneur. Car, — c'est encore
une chose que ne comprend pas le barbare qai dit
le pays empoisonné par la victoire, — an grand
sentiment rentre dans la vin nationale, le senti-
ment de l'honneur. Betroavé dans les combals.
r honneur reprend sa place dans le travail.
L'homme qui travaille ne se présentera plis
devant son patron dans l'attitude humble de celui
qui est devant son protecteur ; il viendra la /(■'-■
haute, le regard droit, comme le soldat devant son
chef. Le même sentiment de l'honneur le méat.
S'il est là, c'est parce qu'il veut vivre en traoait-
lant comme il était prêt à mourir en combattant.
Ta as raison, barbare, c'est bien la victoire qui
ordonne les actes des Français. C'est bien elle qui
et les conduit à la conquête de
'.n elle qai va ordonner leurs créa-
uî va féconder leur travail. Au
l ! Nous vaincrons !
PREMIÈRE PARTIE
LES DOCTRINES
L'ÉCONOMIE NOUVELLE
CHAPITRE PREMIER
AU COMMENCEMENT EST JLE VERBE
Au commencement de toutes choses est le
verbe. L'action prend la direction que lui donne
Tespiit, qui projette ses pensées et ses images
devant les désirs, les passions et l'énergie de
rhomme. Vous voulez refaire un Etat, restaurer
une nationP Faites appel aux puissances de l'es-
prit. Vous voulez utiliser la victoire, mettre de
Tordre dans la maison, intensifier la production,
doubler, tripler la force économique de la France ?
Faites d'abord appel aux mêmes puissances, à
rintelligence, qui analyse et éclaire le monde,
à l'imagination, qui crée des formes, à la volonté,
qui engendre l'action. ,
Rien n'est plus faux que cette conception
matérialiste de l'histoire que Marx et ses disciples
ont introduite dans la pensée socialiste. Ce n'est
'■:^-^
, /'■
i6
L ÉCONOMIE NOUVELLE
1
pas, comme le croyait Marx, le mode de produc-
tion qui détermine les formes de la vie morale,
politique et intellectuelle : c'est la vie intellec-
tuelle morale et politique qui détermine les
formes de la vie économique. C'est la pensée,
e»*est ridée que nous nous faisons de la produc-
tion et de son objet qui nous donnent les direc-
tions de notre action.
Nous voici au seuil d'une vie nouvelle. La
guerre a révélé aux Français, d'un même coup,
et leur impréparation économique d'avant-
guerre, et leur force, et leurs étonnantes res-
sources. Il s'agit maintenant de tirer parti de
nos découvertes. Quelles directions allons-nous
prendre? D'excellents esprits nous conseillent de
nous « organiser » , de nous donner à nous-mêmes
une organisation qui dépasse Torganisation alle-
mande. Fort bien. Mais selon quelles méthodes,
et en vue de quoi? Comment vous organiserez-
vous, comment lierez-vous les efiForts de tous si
vous n'appuyez pas ce travail sur une doctrine
qui fournisse un joint d'ensemble? Et si vous
avez une doctrine et des méthodes, comment
vous en servirez-vous si une vue ou une vision
d'avenir ne vous meuvent pas?
Le secret de l'activité économique de l'Alle-
magne, que certains ont cru être le génie de
\
AU COMMENCEMENT ^T LE VERBE. 17
l'oi^anisation, n'est pas uiie chose bien mysté-
rieuse : c'est une doctrine, une méthode de tra-
vail (nous pouvons faire beaucoup mieux en
France), et, Jpar-dessus tout, une idée, celle de
l'Allemagne conductrice et dominatrice des
peuples. Voilà ce qui animait les laboratoires, les
usines et les bureaux de la Germanie. Le peuple
de pillards d'outre-Rhin travaillait depuis près
d'un siècle sous le commandement d'une idée.
Idée monstrueuse, mais idée. Au commence-
ment de toutes choses sont les créations de
l'esprit.
La première question est de savoir si ces
forces spirituelles animent la France. Si elles ne
soufflent pas sur ce pays, lois, décrets, projets
d'organisation, plans et méthodes demeureront
inefficaces à modeler une pâte sans levain. Il ne
nous resterait plus qu'à nous admirer dans notre
grandeur passée et à attendre, dans une inquié-
tude grandissante, le jour où une Allemagne
qui n'a point perdu sa force d'expansion (et qui
pourra l'employer tant qu'elle sera une) partirait
de nouveau à la conquête du monde.
Avons-nous donc le goût de l'action, le sens
de la grandeur de la France, le sens du rôle
qu'elle peut jouer dans le monde, l'idée des
Valois. Économie. 3
yicnuM
i8 hicOvicktlB NOUVELLE.
bienfaits qu'elle peut répandre sur la planète? Si
nous l'avons» mettons-nous au travail hardiment.
Le reste nous sera donné par surcroît.
Ce serait faire une violente injure à la plupart
des Français que de douter un seul instant de
leur volonté de préparer un avenir glorieux à la
France. Avant la guerre et pendant la guerre, il
y a eu che^ nous autre chose que la seule volonté
de ne pas mourir pour conserver ce qui est déjà
acquis. On a voulu vaincre en vue de l'avenir,
en vue de donner à la France une grandeur nou-
velle, non dans cette pensée de domination
universelle qui était celle de l'Allemagne, mais
dans cette conception de l'équilibre des foyers
de la* civilisation où la France rivalise avec les
plus élevées des nations dans les arts de la paix.
Mais cette volonté est-elle générale? Existe-
t-elle dans ces parties de la nation où l'on a tant
douté de la France, des Français et de leurs
vertus, où l'on prenait une sorte de plaisir à
s'avouer inférieurs, tantôt aux Anglo-Saxons,
tantôt aux Allemands? On aurait pu hésiter à
répondre il y a quelques années, peut-être même
au cours de la guerre. Aujourd'hui, on peut dire
que cette volonté anime les Français.
L'auteur de ce livre, depuis qu'il est rendu à
la vie civile, a pu mener une assez longue
lOMHEHCBMENT BBT LU TBHBB. ig
rès d'un grand nombre d'hommes
mt, à des titres divers, à la vie écono-
i la corporation du Livre à laquelle
è professionnellement, comme dans
corporations, il a pu saisir les mêmes
i pu observer les mêmes faits : les
i dirigent la vie économicpe sont
ir la pensée qu'ils ont mîssioD
a France un rôle de premier rang ;
le les a vus subordonner consciem-
entreprises particulières au bien
me ils le font aujourd'hui; jamais
on ne les a vus tant sacrifier de temps et d'argent
aux entreprises collectives de progrès technique
et d'expansion nationale. La guerre est ter-
minée. Ils ne croient pas 1b moment venu de se
reposer : c'est au contraire pour eux le moment
de doubler les efforts. On peut l'affirmer : l'es-
prit souffie. Les Français se mettent au travail
avec une ardeur nouvelle. Mais possèdent-ils une
doctrine lavorable à l'action d'ensemble heureuse
et féconde? Voilà la seconde question.
Disons-le sans détours : la doctrine manque-
Elle s'élabore; elle est en formation nette sur
certains points. Mais c'est encore la nébuleuse.
Et la plupart des Français ont l'esprit plein des
idées les plus contradictoires, s'ils ne vivent pas
ao l'Économie nouvelle.
(
VN
tout simplement dans le respect du bric-à-brac
de l'économie libérale. Lorsque Ton voit des
syndicats se fonder ou se réunir en fédérations
ou en confédérations pour réclamer le retour à
la liberté du commerce, ou le respect de la
liberté du travail, on se demande quelle idée
les membres de ces syndicats se font du syn-
dicalisme ouvrier ou patronal. Ce seul fait révèle
l'absence de doctrine ou la coexistence de deux
doctrines que les intéressés ne savent pas incon-
ciliables.
Nous pourrions nous désintéresser de l'absence
de doctrine si nous nous trouvions dans d'autres
conditions que celles où nous sommes. Un
peuple jeune, plein de goût pour l'action^ ardent
au travail, agissant d'un seul élan, et vivant sur
un territoire peu peuplé, peut fort bien fournir
un travail intense; ses actions ne seront pas très
coordonnées, mais il peut atteindre la puissance
et, chemin faisant, la doctrine se fait. Tordre
s'établit. Il en est tout autrement pour un peuple
riche en traditions, et en traditions contraires, et
chez qui un groupe important représente une
doctrine très nette qui veut s'imposer à toute la
production. Dans un pays comme le nôtre^ où
une doctrine économique, le socialisme marxiste,
formée sur des vues étrangères à la production,
T i&J:rfT«.rjt *
r
•
AU COMMENCEMENT E8T LE VERBE. ai
prétend régenter le travail^ il serait grave que les
producteurs ne fussent pas en mesure de se
donner une doctrine propre à éclairer et à guider
leur action.
Le lecteur entend parfaitement que nous ne
nous soucions pas de savoir si le socialisme
marxiste menace ou non les intérêts d'une classe
ou d'une autre. Il ne s'agit pas de prendre en
considération particulière les intérêts privés de
la classe dite bourgeoise, aussi respectables qu'ils
puissent être. L'intérêt de la production nous
occupe seul. Or, s'il est évident, pour les per-
sonnes éclairées, que le marxisme appliqué au
travail détermine une baisse énorme de la pro-
duction, il est non moins évident qu'une partie
des classes ouvrières est agitée par les socialistes
marxistes. Comment donnera-t-on une forte
organisation à la production sans une doc-
trine assez forte pour retirer au marxisme son
influence? Gomment luttera-t-on contre une
Allemagne reformée, capable d'utiliser le mar-
xisme contre la production française, si l'on ne
possède une doctrine assez puissante pour retirer
nt moyen d'action à la propagande allemande
lez les producteurs français? Enfin, dans quelle
fériorité sera-t-on, au seul point de vue de
organisation générale et corporative, si Ton
22 l'Économie nouvelle.
en est encore à chercher une doctrine, des
méthodes, dans quelques années, au moment où
les Allemands auront pu reprendre 1* exécution de
leurs plans réfléchis de Tavant-guerre ?
Organisons -nous toutefois sans attendre
Tachèvement d'un bel édifice doctrinal. Nous
connaissons tous la direction générale : c'est la
voie syndicale. Mais, parallèlement, poursuivons
vigoureusement les recherches intellectuelles :
Comment et pourquoi nous produisons? quelles
sont les conditions morales, sociales, écono-
miques d'une production que nous devons
accroître? Telles sont les questions que nous
devons résoudre si nous voulons être en mesure
de résoudre pratiquement le problème écono-
mique que la guerre pose à la France : augmenter
la production avec quinze cent mille producteurs
en moins.
Techniquement, il semble bien que ce que Ton
appelle les méthodes modernes de travail nous
fournissent la solution du problème. La métho-
disation du travail, l'organisation des services
collectifs corporatifs permettent d'augmenter la
production dans une proportion considérable et,
parallèlement, d'augmenter les salaires et appoin-
tements, sans augmenter les prix de vente. On
peut conclure qu'il suffit de généraliser ces pro-
\.-.
k
AU GOMMBNGEMBNT EST LE VBRBB. a3
cédés pour atteindre la solution cherchée. Mais
l'application générale rencontre deux obstacles.
Exactement, deux doctrines : chez les chefs d'in-
dustrie, l'économie libérale; chez les ouvriers, le
socialisme marxiste. La généralisation des nou-
velles méthodes de production exige une colla-
boration technique étroite des groupes, des syn-
dicats de producteurs, patronaux et ouvrier»
(collaboration qui n'exclut nullement la cons-
cience des antagonismes naturek) ; or, chez les
patrons, les survivances de l'économie libérale
s'opposent, premièrement, à l'établissement strict
d'une discipline corporative en vue des per-
fectionnements techniques, deuxièmement, à
la reconnaissance définitive du syndicalisme
ouvrier. Le chef d'industrie formé par l'éco-
nomie libérale se conçoit comme une sorte de
souverain qui ne veut ni recevoir les lois de ses
pairs ni traiter avec ceux dont il dirige le travail.
Avec les hommes de cette formation, i] est aussi
impossible d'organiser la collaboration technique
des chefs d'industrie que d'assurer des rapports
constants entre syndicats patronaux et ouvriers.
Dans une partie active des classes ouvrières,
lutre opposition : une doctrine, le marxisme,
mpose l'union entre ouvriers, mais interdit la
collaboration, fût-elle technique, avec des indi-
a/» L ECONOMIE NOUYBLLE.
vidus OU des syndicats appartenant aux classes
bourgeoises. L'ouvrier marxiste regarde les bour-
geois, ou plutôt les chefs actuels de Téconomie,
comme des ennemis condamnés à la disparition ,
soit par l'évolution économique, soit par une
révolution politico-économique.
Dans de telles conditions, où se manifeste
une opposition d'apparence irréductible, com-
ment agir heureusement? Il apparaîtrait, aux
yeux de l'être qui arriverait de Sirius, qu'au-
cune action n'est possible et que nous allons vers
un conflit certain entre les éléments de la pro-
duction. Nous pensons au contraire , que l'action
est parfaitement possible. Et l'on s'en rend
compte dès que l'on analyse les forces qui
s'opposent : l'économie libérale n'est plus qu'une
doctrine négative que l'on ne respecte guère que
par habitude; le socialisme marxiste a gardé
quelque force dans certains groupements
ouvriers, mais il a perdu toute force dans les
milieux intellectuels où il a été créé et qui
l'avaient propagé. L'inteUigence contemporaine
rejette ces deux doctrines. Il reste à remplacer
ces idéologies mourantes ; il reste à donner aux
Français de nos jours une doctrine positive qui
rendra possible leur collaboration dans cette
rénovation de la production nationale sans
m
m
■
AU COMMENCEMENT EST LE VERBE. a 5
laquelle la victoire ne serait rien d'autre qu'un
glorieux souvenir.
Nous travaillons ici à cette réforme intellec-
tuelle, selon la règle souveraine à T Action fran-
çaise, en dehors des préjugés, des intérêts et des
caprices du sentiment, en considérant seulement
l'intérêt de la production, et, particulièrement
de la production française. Nous ne sommes pas
sans guides sûrs dans nos recherches : avec Le
Play et la Tour du Pin que nous honorons, avec
Proudhon et Sorel que nous connaissons mieux,
que nous avons plus commentés que ceux qui
se croient leurs disciples, nous ne sommes p as
sans moyens de parvenir à la vérité.
&
CHAPtTBB II
INTRODUCTION A L'ÉTUDE
DES PROBLÊMES ÉCONOMIQUES
ET SOCIAUX AU XX- SIÈCLE
Oà il est montré que les conflits sociaux des XIX^
et XX* siècles s'expliquent par le choc de
deux conceptions de l'homme et du monde et
non par la lutte de ckisses.
RECONNAISSANCE INTELLECTUELLE
Évolution, marche inéluctable de rhumanité
vers la plus grande liberté, matérialisme histo-
rique, subordination des idées et des actes
humains aux conditions de vie, fables I Fables
pour les esprits arriérés du xix* siècle I L'espri
souffle où il veut. L'esprit : je ne dis pas la
raison. La force agit, l'énergie commande, la
passion meut, la raison éclaire et enseigne,
Il
i
L ETUDE DES PROBLÈMES ÉCONOMIQUES. a 7
l'esprit règne et gouverne. L'esprit; je dis :
Tesprit qui crée des pensées, des images, des
représentations du monde passé ou futur, qui
invente l'avenir, et dirige l'homme et les
peuples. Mais Tesprit qui soufQe contre les lois
du monde conduit Thomme et les peuples à la
ruine et la mort; l'esprit qui souffle selon ces
lois porte l'homme et les peuples vers la vie et
la prospérité. Qui connaît ces vérités connaît sa
liberté et ses conditions, son pouvoir et ses
limites. Ni le sort contraire, ni les événements
décevants ne l'arrêteront ni ne l'abattront. Une
pensée claire, une vision d'avenir l'habitent : il
sait que sa volonté vaincra et lui soumettra la
fortune.
Ainsi pouvons-nous demeurer le cœur ferme
devant le chaos de l'Europe nouvelle. Quiconque
a l'idée de la mission de la France ne sentira
pas le sol se dérober sous ses pieds. Nationa-
lismes exaspérés, mouvements sociaux destruc-
teurs, il n'y a rien là qui puisse nous donner ce
vertige où sombrent les esprits qui doutent. Ne
**.ous demandons pas où nous allons, en cher-
hant où nous portent les événements. Nous
'ons où nous voudrons, avec l'aide de Dieu et
à secours de la raison. Mais ce ne sera pas sans
î^voir où nous sommes, où sont les forcer
aS L ECONOMIE NOUVELLE.
contraires qu'il nous faut vaincre pour aller
vers la grandeur que nous cherchons. Gomme
une armée en marche, nous avons à reconnaître
le ten^ain, la force des armes qui nous sont hos-
tiles et Tesprit qui les anime.
LA PRÉTENDUE LUTTE DBS CLASSES
A l'issue de la première partie de la Grande
Guerre, le monde est secoué par des mouve-
ments économiques et sociaux d'une fréquence
et d'une profondeur telles que certains y voient
les signes d'une grande guerre sociale succédant
à la guerre des nations. L'internationale ouvrière
déclarerait la guerre à l'internationale capitaliste
et particulièrement au capitalisme anglo-saxon
auquel serait subordonné le capitalisme français.
Ce serait l'aboutissement de la lutte des classes
que Karl Marx a dit être la grande loi du mouve-
ment historique.
Devant l'annonce d'une telle nouvelle, les.uns
sont saisis par la peur, les autres par l'enthou-
siasme messianique. La peur conduit les pre-
miers à céder devant toute menace révolution-
naire ou^à réclamer les plus violentes répres-
«ir
LA PRETENDUE LUTTE DES GLASSEë. 39
sions. Les moins tremblants et ceux qui se
croient habiles pensent que des concessions
faites en temps utile retarderont l'échéance de la
révolution, qui viendrait ainsi après eux; tous
ces malheureux esprits croient au caractère fatal
de révolution du monde vers le socialisme. Il
est heureusement d'autres hommes qui conser-
vent leur liberté d'esprit devant ces sursauts de
l'Europe et qui ne les regardent pas comme les
signes précurseurs de la venue d'un dieu nou-
veau. Ayons la tête froide pour faire le travail
de reconnaissance nécessaire. Nous nous échauf-
ferons plus tard, au moment de l'assaut. Mais il
est essentiel que nous examinions la situation
avec sérénité, si nous voulons nous donner des
directions utiles et d'heureuses formations. Toute
notre action sera subordonnée aux résultats de
notre reconnaissance. Y a-t-il lutte de classes. î> Il
faut nous former en classes, et en classes inter-
nationales. La lutte des classes est-elle une fable .^
Nous renforçons nos formations nationales et
nous nous donnons, à l'intérieur, l'organisation
économique et sociale qui découle de la solidarité
— tonale entre les groupes de la nation. Une
•eur de jugement peut nous entraîner au dé-
)tre, si elle nous fait prendre les armes contre
i nous ne devons pas les lever.
3o LÉGONOMIIS NOUVELLE.
Terreur panique des uns, espérance délirante
des autres aux bruits qui viennent des steppes,
folies égales ! Que ce mouvement venu du Nord
se propage, et ce pourrait être la chute de
TEurope dans une nouvelle nuit barbare. Mais
oe n'est point là ni le déclenchement de la guerre
sociale, ni l'aube de la révolution prolétarienne.
Que le bolchevisme ait été déchaîné au nom de
la lutte des classes^ vérité I Qu'il soit un mouve-
ment prolétarien, issu de la lutte des classes,
mensonge ! Qu'il se soit répandu en Europe sous
le couvert de la solidarité ouvrière, évidence.
Qu'il soit l'expression des mouvements ouvriers,
erreur. Qu'il gouverne au nom du prolétariat
international, vérité de fait. Mais qu'il soit une
dictature ouvrière, gouvernant au profit d'une
classe ouvrière, mensonge, duperie, artifice de
carnaval.
Que cette expérience proche de nous, contem-
poraine, nous serve de premier enseignement.
Ce mouvement que l'on nous présente comme
un mouvement de classe, reposant sur la lutte
des classes, établissant sur tout un pays la dic-
tature du prolétariat, ce n'est qu'une aventure
politique de même nature que les aventures poli-
tiques qui ont ensanglanté l'Europe. Conduit
par des hommes issus de toutes les classes
LA PRETENDUE LUTTB DES CLASSES. 3i
sociales, soulevé et soutenu par des passions
ethniques, il aboutit à une dictature strictement
militaire, appuyée sur des éléments non-natio-
naux (Lettons et Chinois) mêlés à des éléments
nationaux (gardes rouges russes) formés avec des
hommes à haute paye, exactement comme les
troupes d'hommes soldés des aventuriers de
toute époque. Cette guerre dite sociale n'est
qu'une guerre civile, mais dont les proclama-
tions sont faites au nom des dogmes sociaux
marxistes, et qui utilise pour sa réussite les pas-
sions sociales, comme, au surplus, tous les
conducteurs de guerre civile l'ont fait, sincère-
ment ou par calcul ; comme tout chef de bande
le faisait auprès des paysans soumis au seigneur
qu'il attaquait.
Que les chefs du bolchevisme russe aient
voulu faire la révolution sociale, ou qu'ils n'aient
été que des aventuriers, le sens des mouvements
russes demeure le même. Sous le couvert de la
dictature du prolétariat, il n'y a qu'un gouver-
nement de guerre civile, où doctrinaires et
aventuriers sont confondus, et qui, ayant gagné
nne certaine force, gouverne aussi bien contre
classe au nom de laquelle il prétend régner
ae contre celle qu'il a prétendu déposséder.
lus il dure, et plus ses actes deviennent de
3a l'économie nouvelle.
simples actes de gouyernement, semblables, bien
que plus féroces, à ceux du tsarisme qu'il a ren-
versé, et avec cette différence qu'il les applique
dans un pays qu'il a ruiné lui-même.
Ce sont là les résultats les plus visibles de la
révolution russe, ceux qui sont connus de tous.
Si l'on observe les faits moins connus, on dis-
tingue dans l'explosion, l'établissement et la
propagation du bolchevisme une série de faits
auxquels la volonté du prolétariat russe est
étrangère, mais que la volonté de certains capi-
talismes étrangers a singulièrement servis. Que
l'Allemagne, comme puissance belligérante^ ait
soutenu le bolchevisme pendant ses trois phases,
ceci est incontestable et incontesté. Qu'elle le
soutienne encore, la paix étant signée^ alors
qu'elle-même écrase chez elle son bolchevisme,
le spartakisme, ceci révèle quel intérêt, comme
puissance économique capitaliste, elle trouve à
un régime qui anéantit l'économie industrielle
de sa voisine. Que le groupe capitaliste judéo-
américain qui a si fortement agi sur la politique
wilsonienne ait pour le bolchevisme des égards
évidents et qu'il prenne des hypothèques sur lef
richesses de la terre russe, cela révèle comment
les groupes capitalistes voient le bolchevisme
comme un moyen de faire régresser une natior
UTTB DES CLASSES. 33
ligne qui en fait une terre
colonie d'exploitation.
; et visions d'intellectaels,
action politique et éco-
groupes capitalistes, voici
sorts qui font jouer les
9 russes. Où sont, dans
lutte de classes, le mou-
dictature du prolétariat!'
vocabulaire de la révolu-
iC, s'il est l'authentique
voit sa révolution con-
m à la ruine ou à la ser-
isme germano-judéo-amé-
le classes est-elle une des
le la sociologie marxiste;
ce dogme historique ne
catastrophe, non point à
isforme une société bour-
prolétarienne, mais à la
)rme une nation prospère
;. Je me garderai d'opposer
le classes les arguments
sont communément oppo-
la lutte de classes qu'elle
monstrueuse, cela ne fait
m'
34 l'économie nouvelle.
guère qu'une accumulation d'épiihètes. Que Ton
condamne la lutte de classes au nom des
(( crimes abominables )> de la Révolution russe,
je demande ce qu'y gagnerait la vérité histo-
rique et la science politique, surtout lorsque
cette condamnation est faite par les héritiers des
Grands Ancêtres. Ce romantisme anti-socialiste
est sans efficacité. Il est préférable, il est plus
juste de condamner la révolution russe parce
que faite au nom d'une idée fausse, celle de la
lutte de classes, elle se retourne contre le prolé-
tariat qu'elle a cru servir.
Marx s'est trompé, et sa pensée a été généra-
trice de massacres aussi odieux qu'inutiles. C'est
un des plus singuliers spectacles que de voir un
mouvement historique engendré par la pensée
d'un homme qui a fondé la doctrine du matéria-
lisme historique : ce n'est pas la lutte de classes
qui a fait agir le prolétariat russe ; c'est le dogme,
l'idée de la lutte de classes, Tidée de la révolu-
tion sociale (ce que Sorel nomme le mythe
social), c'est ce dogme, cette idée, ce mythe, qui^
maniés par des intellectuels et des aventuriers,
ont soulevé les classes ouvrières et les ont sou
mises |à la dictature du militarisme bolchevistid'
Des événements d'une portée considérable on'
été ordonnés par la doctrine d'un homme qui n<
UTTE DES CLASSB8. 35
aes que des expressions
>ctrine reposant sar une
subie est ruinée.
Ion à tirer de l'expérience
mt lutter contre les mou-
le classes menés au nom
iriger l'action non contre
itre ceux qui agissent sur
bordonner la force qu'il
adu mouvement écono-
/ement idéologique. Ses
imer la volonté du prolé-
[ploiter ses besoins et ses
le lutte des classes est
Q les intérêts des classes
les directions de la doc-
marxistes. Les bommes
ittre ne devront donc pas
de classe pour se dresser
:ières; leur mode de for-
Uectuel et politique ; leur
roupe intellectuel et poli-
ipand l'idéologie marxiste.
irit contre esprit, et non
36 l'économie nouvelle.
II
LE DOGME MARXISTE DE LA LUTTE DES CLASSES
Répétons qu'il ne s'agit pas de savoir si la
lutte des classes est odieuse ou non. Elle est
vraie ou fausse. Les disciples de Marx la pré-
sentent comme la loi du développement des
sociétés humaines. A leurs affirmations, il n'a
guère été opposé que des déclarations sentimen-
tales, li en est résulté que l'interprétation
marxiste des phénomènes historiques, ne ren-
contrant aucune barrière sérieuse, a conquis une
assez grande autorité dans le monde de l'intelli-
gence, même chez des hommes très éloignés de
la pensée marxiste. Les bourgeois qui réclament
une confédération du patronat, tout en s'élevant
contre la lutte des classes, subissent pratique*
ment le marxisme, auquel les entraînent, sans
qu'ils le voient, les politiciens marxistes. Par
ailleurs, la conception matérialiste de l'histoire
a pénétré chez des historiens très hostiles aux
conceptions marxistes. L'étonnante fortune dv
marxisme, produit intellectuel de qualité infé
rieure, est évidemment due au fait que la doc-
trine n'a jamais rencontré de critique qualifié
X,
[£ DE LA LUTTE DBS CLASSES. il
i ont dédaigné d'étudier et de criti-
rine historique qui leur paraissait
13 à l'économie et à la politique
; les économistes ont dédaigné une
'ique qui leur paraissait appartenir
que et à l'histoire qu'à l'économie,
conomistes et historiens libéraux
lalifiés pour mener à hien la cri-
re marxiste, contre les erreurs de
étaient nullement immunisés',
de Marx ne peut être faite que par
épourvus des préjugés évolution-
IX ou ëgahtaires qui encombrent
storiens et des économistes de la
bérale et démocratique. Les catho-
pas entrepris le travail, ou l'ayant
>r8 des méthodes rationnelles, ta
ifique du marxisme n'a jamais été
ce, sinon par quelques hommes,
;es Sorel et quelques-uns de ses
19, ï la Sorbonae, au cours de U cârémoDÎe
e «nni''ËrMiire de la guerre, on a pu voir
t TapréienlaDt de ta bourgeoisie démocratique,
ce contre la marxisme, et réduire la lutte
le et l'ordre humain b une opposition entre
oudraient arrêter le mouvement de progria
voudraient l'accélérer. C'est le préjugé évolu-
mm^''-':y\
38 ï/écONOMIE NOUVELLE.
amis; encore n'en ont-ils critiqué qu'une faible
partie et n'ont-ils jamais abandonné la doctrine
de la lutte des classes.
Ce silence de la raison et de la science devant
le marxisme a fortifié les jeunes esprits autrefois
touchés par Marx dans leur croyance à la valeur
scientifique de l'œuvre ma'rxiste; les idées
marxistes ont pu ainsi circuler assez librement
et n'ont trouvé d'opposition irréductible que
chez les catholiques très cultivés et chez les
nationalistes de V Action française, possesseurs
d'une doctrine historique politique et sociale
d'une force éprouvée et dont les principes mêmes
excluent l'idéologie marxiste.
Le fil conducteur de l'œuvre historique
marxiste qui conduit à son œuvre économique,^
c'est ce que l'on gi nommé la conception matéria-
liste de l'histoire. Marx le donne; lui-même dans
la préface à sa Critique de F économie politique :
« Le résultat général qui me servit de fil
conducteur dans mes études peut se résumer
brièvement de la façon suivante : Dans la pro-
duction sociale de leur vie, les hommes
contractent certains rapports indépendants de
leur volonté, nécessaires, déterminés. Ces rap-
ports de production correspondent à un certain
degré de développement de leurs forces produc-
DE LA LUTTE DE» CLASBES. ^9
S. La totalité de ces rapports
ire économique de la société, la
laquelle s'élève une superatmc-
et politique, et à laquelle ré-
'mes sociales et déterminées de
mode de production de la vie ma-
e d'une façon générale, le procès
'A intellectuel de la vie. Ce n'est
e de Thomme qui détermine son
on existence sociale qai détermine
î, à laquelle il joignit l'idée de la
Etliste tirée d'une fausse théorie
[arx construit la théorie de la
! dont Engels parle avec un res-
ai nous parait aujourd'hui d'un
,vrit le premier la grande loi du
itorique, loi suivant laquelle
historiques, menées sur le ter-
eligieux, philosophique, ou sur
n idéologique, ne sont, en fait,
plus ou moins exacte des com-
nt entre elles les classes sociales,
iquelle l'existence de ces classes,
iconomie politique, Irad. françaiiie, Paris,
1
io l'économie nouvelle.
ainsi que leurs conflits, sont conditionnés par le
degré de développement de leur état écono-
mique, par leur mode de production et enfin par
le mode d'échange qui dérive de ce dernier. Cette
loi, en histoire, a autant d'importance que la loi
de larniransformation de Ténergie dans les sciences
naturelles * » .
De ce côté-d du Rhin, de telles énormités
font penser beaucoup plus à la dégradation de
rintelligence qu'à la transformation de l'énergie,
surtout lorsque l'on voit Marx regarder i( les
modes de production asiatique, antique, féodal et
bourgeois comme les époques progressives, de
la formation économique de la société » , Tabou-
tissement bourgeois constituant « la dernière
forme antagonique du procès de production de
la société » et marquant la clôture « de la pré-
histoire de la société humaine », après quoi doit
venir la dictature du prolétariat. L'époque féo-
dale vue comme une époque de la production
progressive par rapport au monde antique, c'est
évidemment une des plus joyeuses inventions de
l'histoire économique marxiste. On voit assez
combien ce déroulement « progressif » de l'his-
I. Engels, préface à la troisième édition allemande du
XVIII Brumaire de LouU Bonaparte^ de Marx. Trad. française,
Paris, Schleicher, 1900, p. 189.
E DE L\ LUTTE DBS CLABBES. i'
enté aux inventions de l'évolution-
u.^u.v jjuxusuphique du xix* siècle.
Ainsi, pour Marx, le jeu de l'histoire n'est
que la lutte des classes pour la possession du
pouvoir politique par où s'exprime un mode de
production : lutte de la bourgeoisie contre le
féodalisme, lutte du prolétariat contre la bour-
geoisie capitaliste. Mats le sens de cette inter-
prétation de l'histoire échapperait si l'on ne
savait que Marx considère que ce mouvement
est une action révolutionnaire par laquelle les
classes exploitées se libèrent successivement des
classes exploitantes, l'exploitation étant entendue
non comme mise en valeur, mais comme vol.
Patriciens, nobles, bourgeois vivent « aux dé-
pens du prolétariat ». Le mouvement historique
n'est plus pour lui que l'histoire des libérations
économiques successives et progressives, qui
doivent aboutir à la' libération du prolétariat, —
comme, pour les démocrates, le mouvement
historique n'est que l'histoire des libérations
politiques successives et progressives, qui doivent
aboutir à la libération politique de l'homme.
On voit que la philosophie historique marxiste
;st de même ordre que la philosophie évolutîon-
ùste démocratique, dont elle n'est qu'une trans-
losition dans le domaine économique. La
/.
13 L ECONOMIE NOUVELLE.
conception matérialiste de l'histoire est fondée
sur les mêmes principes que la conception évolu-
iionniste des prétendus rationalistes. Un imagi*
naire Prolétariat y tient la place que tient la
déesse Raison dans l'évolutionnisme. Les deux
conceptions sont sœurs ; elles portent des
images où Ton voit? dans le mouvement uni-
versel, Thomme partir du plus sombre esclavage
pour atteindre une lumineuse et intégrale libéra-
tion dans une sorte d'état paradisiaque où aucune
contrainte morale ou matérielle ne pèse sur
l'humanité.
L'une touchant l'économie, l'autre la poli-
tique, se complètent et s'unissent pour offrir à
l'humanité, comme but dernier de son effort,
l'anarchie politique, économique et sociale, oii
les hommes gouverneront leurs passions par la
seule Raison dans la cité sans Prince, et travail-
leront selon leurs libres accords dans l'atelier
sans maître. Voyez comme ces deux philosophies
se soutiennent, et quels liens existent entre Marx
et M. Woodrow Wilson. Si elles diffèrent, ce
n'est que sur l'expUcation du mouvement et le
lieu où il se produit : les démocrates évolution-
nistes l'attribuent au développement général de
l'esprit humain (et, plus exactement, au déve-
loppement progressif de la raison humaine) et le
1. ERREUR DE MARX.
vie politique ; Marx l'attribu
« mode de production », et le situe dans li
économique. Et c'est son erreur initiale et pro
Pour le reste, il appartient bien aux générât
de t'évolutionnisme, dont il partage en to
choses l'ind^ence intellectuelle.
L ERREUR DE HA.RX SUR LE CARACTÈRE
DBB LUTTES DU XIX* SIÈCLE
Lattes de partis et non luttes de classes.
11 est utile de voir cette parenté entre Mai
les évolutionnistes rationalistes pour bien <
prendre que la conception du mouvement h
rique par la lutte des classes repose, non sur
analyse des faits historiques, mais sur un
tulat de même ordre que le postulat de Véy
tionnisme. De même que les évolutîonn
rationalistes considèrent que tous les pou'
politiques basés sur la contrainte ne sont
des moyens, pour les Princes et les Ca
d'exploiter politiquement les peuples (et qu
"ouvoirs seront superflus dès que l'homme
inquis ou reconquis les lumières doQt le
lient Castes et Princes), de même Marx c(
bre que les pouvoirs économiques ne sont
44 l'économie nouvelle.
les classes que des moyens d'exploiter le prolé-
tariat, qu'ils ne jouent aucun rôle productif, et
que, dès que la mission historique de la bour-
geoisie sera accomplie, par la concentration des
entreprises et des capitaux, le prolétariat, qui
aura alors réalisé son unité internationale, sera
en mesure d'assurer la production générale; il
cessera proprement d'exister et deviendra l'hu-
manité, qui ne contiendra plus décelasses. Les
changements de mode de production ne sont
pour Mar?: que des stades successifs et progressifs
de l'évolution économique qui contraint les
classes exploitantes à s'éliminer l'une l'autre
jusqu'à l'avènement du prolétariat.
C'est ce pauvre roman historique que des
personnes sérieuses ont pris pour une décou-
verte scientifique. Cela indique à quel degré
s'était abaissée la culture intellectuelle du
XIX* siècle. Je montrerai sur quelle erreur écono-
mique énorme repose cette conception première
de Marx. L'œuvre de Marx est un tissu d'er-
reurs, et il est difficile de montrer l'une sans
faire apparaître l'autre. Ayant signalé Terreur
économique qui préside à l'erreur historique, je
me bornerai à suivre ici l'interprétation de l'his-
toire par les changements de mode de production
et par les luttes de classes.
«BItVn DE MARX.
, il convient de t
[ue Marx commet en bi
Dant les changements politiques aux
ments économiques, dont les prei
seraient que l'expression. La vérité ef
création politique précède la créatioi
mique, quelle que soit, au reste, la i
celle-ci. Avant de passer au travail, à h
tien, l'homme crée un gouvernement. L
être guerrier, ne se soumet à la loi du tr
lorsqu'im pouvoir lui impose la paix a
au travail.
Les créations poUUqaes précède
les créations économiques.
Politique d'abord. Le principe est i
aux origines qu'en l'an 1919. A l'ahri
pacificateur, tous les changements écoi
peuvent se produire; il n'est pas nécea
la forme essentielle de l'Etat soit modi
qu'un changement de mode de produi
réalisé. Les transformations économiqu
nerontdes modificationsjuridiques, voii
et politiques, mais toujours d'ordre sei
Si elles paraissent toucher la forme i
l'État, comme en 1789, c'est qu'elles
ikL y
40 l'économie ISOUVELLë.
cédées ou suivies d'un mouvement purement in-
tellectuel. Il y a plus : de grandes transformations
économiques sont entièrement subordonnées aux
transformations qu'accomplit la politique. Le
mode de production féodal, que Marx regarde
comme une progression quant au mode antique,
et qui est une régression, est déterminé par
Técroulement politique du monde romain, et
c'est à labri des créations politiques féodales
que s'établit un nouveau mode de production qui
utilise les sécurités données au travail, par la
féodalité, dans un monde ravagé par les inva-
sions.
Si, plus tard, la bourgeoisie, industrielle et
commerçante, peut instaurer le mode de produc-
tion capitaliste, c'est seulement après que la mo-
narchie française, ayant réussi à donner à la
France un ordre politique national, substitué à
l'ordre local et régional de la féodalité, il existe
en France un ordre général qui permet l'expan-
sion des entreprises économiques ; c'est parce
que la sécurité générale créée par l'État français
libère, au bénéfice de la pensée et du travail, les
énergies réclamées auparavant par les nécessités
militaires des temps féodaiix ; c'est enfin parce
que, dans cette sécurité, les progrès scientifiques
et techniques, c'est-à-dire les acquisitions nou
LBBREUB DE MAItX.
rit humain, peuvent te produ
lour le travail. Création poli
u uuuiu, ^iicaijons intellectuelles ensuite,
tions économiques enfin. La création polttiq
fait pas naître, n'invente pas les autres ;
elle leur permet d'être, de se manifester, (
développer. Et il n'y a pas trace dans ces
d'une lutte de classes par laquelle le moi
production bourgeois expulse le mode de
duction de la féodalité.
Quand Engels, résumant l'interprétatio
son maître et arai, écrit que « la France a
le féodalîsme dans sa grande Révolution
donné à l'empire de la bourgeoisie un car£
de pureté classique qu'il n'a atteint .dans a
autre pays », il imprime une creuse sottise
avait longtemps que le féodalîsme était ruii
France lorsque se produisit la grande Révolu
Le féodalîsme était mort le jour où, la mona
ayant fait régner en France la paix royali
garanties de paix locale que donnaient les :
tutions féodales avaient été dépassées et a\
perdu leur raison d'être. En 1789, il n'en r
[ue des survivances, dont le sens échappaii
najorité des Français qui ne voyaient pas es
lent les anciennes charges militaires féo<i
luisformées en service dû an Roi, liées
48 l'économie nouvelle.
bénéfices féodaux qui demeuraient. Mais il est
exact que ces survivances constituaient une gêne
économique pour le nouveau mode de production
devenu possible dans les nouvelles conditions
politiques de la vie française. Y avait-il là anta-
gonisme de classe? En aucune façon. Il n*y avait
qu'un simple phénomène humain de survivance
d'usage, dont la disparition ne devait pas néces-
sairement entraîner la substitution d'une classe à
une autre.
La Révolution de il 89
est-elle une révolution « bourgeoise y> ?
En fait, y a-t-il, en 1789 et depuis, substitu-
tion d'une classe à une autre ? La Révolution
est-elle bourgeoise ?
Est-elle faite pour donner à la bourgeoisie cet
empire dont parle Engels ? Les socialistes le dé-
clarent et, avec eux, des hommes qui ont accepté,
sans y prendre garde, l'interprétation marxiste.
Mais quelle erreur ! Il n'y a pas plus d'empire
bourgeois au xix® siècle, qu'il n'y avait d'empire
féodal ou de domination noble avant la Révolu-
tion.
Il n'y a pas là substitution de classe ; il n'y a eu
^ que modification de la fonction des chefs, des
L ERREUR DE MARX. 49
étemels chefe, qui président au travail et l'orga-
nisent. Aux temps féodaux, le chef a été, fréquem-
ment, en même temps chef du travail et chef mi-
liteire ; au xix* siècle, les deux fonctions sont
nettement séparées, du fait que l'état politique
,permet qu'elles le soient. Pour les gouverne-
ments qui se succèdent au xix* siècle, monarchie
' parlementaire, répubhquet empire, ces chefs
remplissent leur fonction économique, mait ils ne
régnent, ni ne gouvernent. Les hommes politiques,
les Say, les Cousin, les Eoyer>Collard, leB Ben-
jamin Constant, les Guizot, ceux dont Mars
disait que la société bourgeoise les avait créés
comme ses vrais interprètes, ses vrais porte-
parole, ces hommes ne sont pas plue les délégués
de la bourgeoisie que Jaurès, Léuine, Henaudel
et Longuet n'ont été ou ne sont les délégués des
classes ouvrières. Intellectuels et hommes poli-
tiques, ils constituent ce groupe social particu-
lier qu'ont vu naître les démocraties et qui com-
prend les doctrinaires, les politiciens et les
aventuriers dont la profession est de conquérir le
pouvoir et d'en vivre, en flattant les passions des
poupes sociaux sur lesqnels ils s'appuient et
pi'iU exploitent.
5o l'Économie nouvelle.
Les lattes du xix* siècle ne sont pas
des luttes de classes ; elles sont des
lattes de partis.
Marx croit voir dans les mouvements poli-
tiques du XIX* siècle, les signes des luttes que se
livrent successivement les classes sociales ; Faris-
tocratie financière^ menée parLaffitte, triomphe
aux Trois Glorieuses, la bourgeoisie industrielle
s'affirme par la campagne des Banquets, la petite
bourgeoisie se révèle en i848, le prolétariat s'an-
nonce de février à juin i848, toutes les fi*actions
de la bourgeoisie s'unissent après juin i848, pour
former le parti de Tordre ou grand parti bour-
geois dont Louis-Napoléon Bonaparte devient le
syndic. Luttes sociales, ces accidents historiques?
Luttes résultant d'antagonismes de classes? An-
tagonismes économiques s'exprimant par des
luttes politiques? C'est être singulièremeii.t dupe
de grossières apparences que d'en donner une
telle interprétation. Ces luttes sont strictement
politiques et résultent du jeu normal de la vie
démocratique. Ces prétendues luttes de classes
sont des luttes de partis démocratiques. Voilà la
grande vérité, dont la démonstration est d'une
extrême simplicité.
L ERBBUII DE MARTI. Si
Lea partis jouant les uns contre les autres
dans un régime où le pouvoir est conquis à l'aide
du plus grand nombre de voix, se chassent les
uns les autres en s'appuyant électoralemeat sur
la fraction la plus nombreuse du pays, l'objet
étant d'exploiter l'Etat ou la fraction la plus
riche du pays. Contre le parti qui gouverae en
s'appuyant sur l'aristocratie financière et foncière
un parti lait appel aux ressources et aux pas-
sions de la bourgeoisie industrielle ; un autre
vient qui utilise la petite bourgeoisie, et ainsi de
suite. A chaque groupe, chaque parti promet
une large satisfaction apparente de ses convoi-
tises immédiates. Aux industriels et aux com-
merçants, les partis donnent la liberté du com-
merce et de l'industrie ; au prolétariat, les partis
promettent les biens de la bourgeoisie. Nomina-
lement, les partis font toujours triompher « le
plus grand nombre ». En fait, le triomphe est
celui des partis, au bénéfice momentané d'une
fraction de classe sociale quelconque, toujours
aux dépens de l'Etat.
Ainsi les luttes observées par Marx au
ix" siècle sont-elles de fausses luttes de classes,
je ne sont que des luttes de clans et de partis
ù l'on ne voit d'intérêts de classe que lorsque
es chefs de parti jugent utile de les faire surgir
5a l'économie nouvelle.
pour le bénéfice de leurs luttes politiques. Marx
a pris des vessies pour des lanternes. Mais on
conçoit que les écrivains appartenant à la bour-
geoisie démocrate soient fort embarrassés pour
critiquer à fond les conceptions marxistes. Ils
serladent obligés de faire apparaître les ressorts
de la démocratie.
Il faudrait dire plus : au-dessus des partis
démocratiques ou à côté d'eux, on trouve tou-
jours une force ploutocratique. Marx rappelle > à
propos de Juillet i83o, le mot de Laffîtte :
Maintenant le règne des banquiers va commencer.
Le règne ouvert en i83o n'a jamais cessé. Depuis
près de cent ans, les partis au pouvoir ont prea-»
que toujours eu partie liée avec les groupes
financiers, c'est-à-dire avec ceux qui^ disposant
toujours dé capitaux importants, sont toujours
eu état d'alimenter les caisses des partis. 11 ne
faut même pas dire : la Finance ou la Haute
Banque. Qe sont des groupes qui agissent, grou-
pes de financiers et groupes de partis politiques,
alliés ou ennemis^ se faisant chanter les uns les
autres» toujours unis pour pipèr les voix du
peuple, sous le couvert d'une doctrine» quelle
qu'elle soit« pourvu qu'elle assure la majorité, et
pour rafler l'épargne du peuple ^t les capitaux de
la petite, de la moyenne et de la hautd bour-
^
lEUR DE HARX. 53
geoisie. Ces groupes fooderaîent le parti des
mendigots, ei ceux-ci étaient assez nombreux en
France pour constituer une majorité électorale ;
ils patronent indifféremment les opportunistes
et les socialistes. Briand tancé par lesPéreîrea, le
journal deJaurès fondé avec l'argent d'une dizaine
de financiers, la propagande révolutionnaire ali-
mentée par des banquiers, quelle lumière sur
l'histoire de notre temps I
la lutte des classes qui fait notre
la lutte des partis, dont nous
es victimes, nobles, bourgeois et
ec nous, l'Ëtat, la nation, et la
-même.
lE IDÉOLOGIQUE DES LUTTES
POUTICO- SOCIALE S
n marxiste de l'histoire est donc
rx a cru découvrir des luttes de
a que des luttes de partis, et le
gagé sous le nom de la lutte des
e compte des classes ouvrières,
i'un mouvement de parti. Mais il
l'analyse pour comprendre com-
is partis peut se poursuivre jusque
54 l'économie nouvelle.
sous le couvert de la lutte des classes, et comment
des groupes financiers ou bourgeois peuvent aller
jusqu'à faire alliance étroite avec des partis qui
tendent à la révolution sociale. L'étrange ten-
• dresse du président Wilson pour les bolchevistes
ne peut s'expliquer seulement par la perspective
des bénéfices que pourront réaliser des hommes
d'affaires américains dans une Russie désorga-
nisée. Chefs de partis^ chefs de groupes finan-
ciers n'ignorent pas que la propagande ou l'action
révolutionnaire qu'ils dirigent ou soutiennent
peuvent, à la longue, provoquer une catastrophé
mondiale. Il se peut qu'ils pensent qu'un mini-
mum d'ordre durera toujours autant qu'eux, et
que le monde peut sauter au moment où l'on
ouvrira leur testament. Explications insutfi-
santes. Au-dessus- des luttes de partis, dépassant
les calculs des clans et des groupes^ entrsdnant
les uns et les autres au delà de leurs projets, il
y a une lutte plus haute : c'est celle de l'esprit.
Marx ne pouvait la soupçonner, lui qui subor-
donnait tous les événements historiques aux
luttes économiques. Afarx manquait d'imagina-
tion : il ne connaissait des choses que les aspects
extérieurs; l'essence spirituelle des événements
lui était inaccessible. De même que, dans sa
théorie de la valeur, il ne tient compte que des
IIQUE DBS LUTTES SOCIALES. 55
qnantitÈs et des temps, ignorant la qualité, de
mâine, dans les mouvements sociaux, i) ne voit
que les nombres et les choses. Comment aurait-
il pu expliquer cette alliance constante, constatée
au cours de tout lexix* siècle, entre des fractions
de classes dites par lui antagonistes? Gomment
expliquer, par la lutte des classes, l'alliance cons-
ciente, entre ploutocrates, bourgeois de toutes
sortes, intellectuels de toute origine, ouvriers et
I une coalition formée des mêmes
is fondée sous un autre signe P
npagnes démocratiques du «iècle
:s les grandes affaires politico-
angîsme, affaire Dreyfus, affaire
ime pendant la grande guerre, sont
lehors de toute idée de classe, et
fractions de toutes classeS', for-
contre d'autres fractions de toutes
nt un autre bloc. Coalitions cons-
lées avec éclat périodiquement,
tes permanentes, que ne brisent
étendus antagonismes de classes,
comment expliquer, par la lutte
t coalition Caillaux où entrent,
, des syndicalistes révolutionnaires
la lutte des classes, des intellec-
ciens socialistes et radicaux, des
56 l'Économie nouvelle.
grands bourgeois de la grosse métallurgie, des
représentants de la grande presse, de grands
financiers et, parsurorott, des représentants de la
canaille boueuse et de la canaille dorée P Coali-
tion inexplicable par la lutte de classes, et que
Ton ne peut expliquer par les seules luttes de
partis. Que ces groupes s'assemblent avec Far-
rière-pensée de se servir les uns des autres, cela
n'est pas douteux. Mais qu'ils puissent même
s'assembler un instant, quelle impossibilité, si
Ton ne voit que la lutte des classes !
L^ vrai caractère des luttes politico-sociales est
idéologique, - — Chçc de deasp métaphysiques,
de deuço conceptions du monde,
La vérité, la grande vérité, c'est que la lutte
des classés est une illusion, et que la vraie lutte,
profonde, ardente, qui dépasse tous les intérêts
de classe et de parti, est une lutte idéologique,
disons même : religieuse. Depuis un 'siècle et
demi, c'est elle qui secoue la France, l'Europe et
maintenant le monde.
Deux conceptions du monde sont opposées,
sans conciliation possible. Les conflits politiques
et sociaux du monde moderne sont causés par
le choc de deux métaphysiques, de deux reli-
gions ennemies.
CARACTiRK IDÉOLOGIQUE DES LUTTEB SOCIALES. 67
Les mouvements révolutionnaires de la fin du
xvni* siècle, du xix* et du commencement de ce
siècle, qu'ils soient politiques ou économiques et
sociaux, sont commandés par une même méta-
physique; lesjmouvements qui leur sont opposés,
par une autre. Il est d'une psychologie de pri-
maire de dire que tes révolutionnaires ue sont
mus que par l'appétit de la violence, ou de la
destruction, comme de dire que les défenseurs
de l'ordre ne sont mus que par le souci de leurs
intérêts matériels ou par leurs préjugés. Le vrai
est que les uns et les autres veulent ce l'ordre »
dans le monde et la prospérité de l'humanité.
Mais, ces deux biens, ils les veulent par des
Vents, parce qu'ils ont deux cooœp-
ites de l'homme et du monde. C'est
jue les uns et les autres apportent
r dans leurs luttes. Si l'on va jua-
! de la vie, c'est que les partis en
nt soulevés par une passion qui
liment la chance d'une augmenta-
re ou la conservation d'un titre de
lin Uvret de caisse d'épargne. Les
ont conscience de participer à la
[es grands événements historiques.
t l'ordre du monde, que se disputent
tions de l'homme.
L^
08 f/ÉGONOMIE NOUVELLE.
Les révolutionnaires ont une vue optimiste
sur rhomme ; ils croient au dogme de la perfec-
tibilité humaine; ils croient que l'homme, l'in-
dividu, n'a pas besoin ou ne doit plus avoir .
besoin, dans l'avenir, d'être contraint^ soutenu^
encadré par les institutions politiques, écono-
miques et sociales pour .vivre, prospérer, tra-
vailler, assurer la continuité de la civilisation et
de l'espèce. Ils croient que le mouvement histo-
rique est un mouvement par lequel l'homme se
libère progressivement des contraintes, des sou-
tiens, des cadres que lui ont donnés les prêtres,
les princes, les castes et les classes. Une première
grande révolution a permis à l'homme de con-
quérir la liberté politique qui a laissé subsister
une domination économique, en même temps
qu'elle conservait les cadres nationaux. Une
deuxième grande révolution, internationale celle-
là, embrassant le genre humain, abattra la der-
nière domination économique et, toutes con-
traintes étant désormais abolies, l'humanité
entrera dans la période glorieuse de la liberté
totale. C'est le roman de l'évolutionnisme,
dont la trame est intellectuelle pour les ratio-
nahstes, économique et matérialiste pour les
marxistes.
Les catholiques, les esprits réalistes et scien-
CARACTÈRE miÉOLOGIQUe DEB LUTTRS sOCIALBa. 39
tifiques oot, au contraire, une vue pessimiste sur
l'homme. Ils conçoivent que l'homme, subis-
sant les consécpiences du péché originel, ou
Umité par l'imperfection de sa nature, ne peut
vivre, prospérer, travailler, durer, que s'il est
contraint, soutenu, encadré par les institutions
religieuses, intellectuelles, politiques, écono-
miques et sociales créées par l'expérience des
siècles. Ils voient que le mouvement historique
est plein des luttes que l'homme soutient contre
lai-même pour conserver ses propres acquisi-
" irdre étemel mène contre l'éternelle
tr maintenir l'humanité sous les
randeur et empêcher les sociétés de
) la décadence, vers laquelle la fai-
ae les porte sans cesse.
nx métaphysiques qui se combattent
dans les centres de la civilisation,
I partis', au-dessus des classes, au-
lations, unissant des hommes de
entes dans de mêmes mouvements.
ar présence que s'expliquent ces
>le3 collaborations, ces invraisem-
>athies entre certains chefs de la
}htique et les chefs de la révolution
e que soit leur horreur personnelle,
>ur les dévastations accomplies par
6o L ÉCONOMIE NOUVELLE.
le bolchevisme, les chefs bourgeois de la démo-
cratie politique reconnaissent dans les bolche-
vistes des hommes qui représentent la métaphy-
sique du Progrès. Le président Wilson est plus
près, par l'esprit, de la République des soviets
que du Saint-Siège. M. Ernest Lavisse est plus
près de Lénine que de Maurras ; il peut regarder
avec inquiétude Toeuvre du bolchevisme : sa
métaphysique, sa religion, lui commandent de
découvrir, dans ce chaos, les manifestations
tumultueuses du « progrès social y>. Les bour-
geois démocrates croyants de la religion du pro-
grès, peuvent trembler devant les menaces du
bolchevisme, ils ne sauront que lui opposer des
arguments d'intérêt ou d'opportunité, car il y a
identité profonde entre leur pensée et celle des
doctrinaires de la révolution russe.
Contre l'erreur qui trouble le monde, dressons
t Intelligence et V Imagination créatrice,
C'est le fonds et le tréfonds des conflits sociaux
que subit le monde civilisé. Quiconque ne voit
pas cette vérité ne comprendra rien au caractère
des revendications révolutionnaires. De bons
bourgeois démocrates entreprennent d'arrêter la
révolution par des promesses de participation
CARACTÈRE IDÉOLOGIQUE DE8 LUTTES SOCIALES. 6l
aux bénéfices. Quelle simplicité I Offrir un pour
cent sur les affaires du monde à des hommes qui
croient gagner d'un seul coup tous les biens de
Funivers et atteindre par là le dernier terme du
progrès I II faut voir que ces mouvements
viennent de Fesprit. Cette dictature du proléta-
riat, réalisée en Russie, et vers laquelle on tente
d'entraîner de nouvelles troupes, ce n'est, en au-
cune manière, le couronnement d'un mouvement
ouvrier, c'est le couronnement de V Encyclopédie,
revue, corrigée et complétée par Karl Marx et
ses disciples.
Voici l'expérience faite, et les preuves par le
fait données. Cette révélation nouvelle, cette
métaphysique de <( l'ordre nouveau x> sert-elle
Fhumanité? Dans le pays où elle règne, l'homme
est redevenu un loup pour Fhomme, la terre
cesse de produire, l'homii^e cesse de travailler :
la ruine et la mort s'étendent sur les steppes. Les
institutions politiques et sociales détruites, au-
cune doctrine ne peut valoir contre la^ barbarie
déchaînée. Que le bolchevisme se propage en
Europe, et c'est la chute de la civilisation. Il
s'agirait bien alors de progrès et de lutte des
classes ! Les institutions européennes écroulées,
cette vision de Napoléon que rappelait Bainville^
cette imagination de Daniel Halévy dans son
62 l'économie nouvelle.
Histoire de quatre ans, deviendraient des réa-
lités : toutes les barbaries asiatiques et afri-
caines, contenues depuis des siècles, partant de
nouveau au pillage de l'Europe I
En dernière analyse, c'est à découvrir la plus
franche barbarie que nous conduit notre recon-
naissance intellectuelle. Mais que l'on ne se
méprenne pas sur les vrais fourriers des inva-
sions barbares qui menacent sourdement l'Eu-
rope. L'ennemi immédiat, ce n'est pas cette
fraction du prolétariat, organisée dans les syndi-
cats révolutionnaires. L'ennemi, c'est l'esprit,
c'est le mythe que l'on a répandu aussi bien dans
les classes ouvrières que dans les classes bour-
geoises. La plus lourde faute à commettre, la
faute peut-être mortelle, ce serait aujourd'hui de
nous opposer à la révolution par des formations
de classes. A la foUe de l'esprit, il faut opposer
la sagesse de l'esprit. A la fausse science, la
vraie. Aux images de la révolution, les images
de la grandeur française, de la grandeur euro-
péenne. Aux efforts révolutionnaires, des efiorts
nationaux, unissant les bourgeois, les ouvriers et
les intellectuels soumis à un même esprit.
Le problème posé dès que l'on aborde l'étude
de l'économie moderne, c'est, avant tout, un
problème d'ordre intellectuel. Une erreur de l'in-
IDEOLOGIQUE DBS LUTTRS SOCIALES. fi3
teltigence, commise au milieu du xviii* siècle,
conduit des masses humaines vers la décadence.
La tâche la plus urgente, la plus féconde est de
lutter contre cette erreur, et contre ses serviteu
La vérité que r Action française enseigne depi
vingt ans pour la politique vaut intégralemi
pour l'économie. Au commencement de tou
choses est le verbe.
CHAPITRE III
L'ÉCONOMIE LIBÉRALE
SES CONCEPTIONS ET SES ERREURS FONDAMENTALES
On se demande comment U a pu se faire que
les économistes libéraux qui sont, à tant d'égards,
beaucoup plus les théoriciens du capitalisme que
les représentants intellectuels de la bourgeoisie
productrice ou des hommes de science, aient été
impuissants à faire une critique vigoureuse et
serrée des pauvres doctrines socialistes. L'éton-
nement cesse lorsque l'on a compris que les
conceptions fondamentales des économistes man-
chestériens eu libéraux sont sensiblement les
mêmes que celles des économistes socialistes. Le
socialisme théorique sort de l'économie libérale
comme le fruit sort de la fleur. L'étonnement
des économistes libéraux devant le socialisme
est celui d'hommes qui ne peuvent admettre que
f"-^ f.
LfiS BRKEUHS DB l'ÉGOMOMIE LIBÉRALE. 65
la fleur devienne fruit. Ils se trouvaient pourtant
devant un'simple phénomène de développement
de leur pensée. Encyclopédistes, économistes
libéraux, socialistes « ont travaillé, dans le même
esprit, à ruiner les institutions politiques, écono-
miques et sociales de la civilisation. Et chose
remarquable, tandis que les socialistes accusent
les encyclopédistes et les économistes d'avoir
créé la doctrine de l'Etat et de la classe bour-
geoise, on constate que ces trois groupes succes-
sifs ont été les bons jardiniers de la ploutocratie,
à qui les encyclopédistes ont livré la nation, les
économistes libéraux la bourgeoisie, et les socia-
listes, les classes ouvrières.
L'erreur fondamentale des uns et des autres
est de croire que la liberté est la condition néces-
saire du travail, de la production et du progrès.
Les uns et les autres croient que le mouvement
historique n'est que la manifestation des progrès
de la liberté ; que l'humanité est allée progressi-
vement, au cours des siècles, de la contrainte à
la servitude ou au servage, et de là au régime de
la pleine liberté. A cet égard, aucune différence
ssentielle entre Condorcet, M. Paul Leroy-Beau-
ieu et Karl Marx. De plus, il n'y a pas de sen-
bles différences entre les conceptions de Marx
t de Paul Leroy-BeauUeu quant aux modes de
Valois. Économie. 5
66 l'économie nouvelle.
\
suDstituiion des groupes sociaux les uns aux
autres ; Leroy-Beaulieu regardé les féodaux à peu
près comme Marx, sans voir à quelle situation
politique générale répondait la féodalité, sans
voir les conditions politiques qui ont rendu
inutile le rôle des féodaux, et l'on s'explique
'impuissance des libéraux à- laire la
critique de la lutte des classes, dont le célèbre
traité de M. Paul Leroy-Beaulieu ne fait même
pas mention. Même parenté intellectuelle en ce
qui concerné l'Etat qui, chez les libéraux comme
chez les socialistes, n'apparaît guère que comme
un organe simplenient superposé à Téconoipiie
et dont la disparition ne paraît devoir entraîner
que des désordres de surface et non de fonds.
Êvolutionnistes de même espèce, libéraux et
socialistes ne difièrent que sur une question
secondaire : les libéraux considèrent que l'évo-
lutibn économique se termine au régime de la
liberté individuelle politique, de l'égalité juri-
dique, de la liberté économique et de la propriété
privée et individuelle perpétuelle. Les socialistes
croient que l'évolution se poursuit, que le monde
va changer de base, que la liberté politique et
l'égalité juridique doivent être conditionnées par
l'égalité économique, que la liberté économique
capitaliste doit être continuée ou remplacée par
VàJ
■
LES BRRBURS DE L ÉCONOMIE LIBÉRALE. 67
rorganisation économique réglementée par le
libre accord des producteurs disposant également
des moyens de production, et que la propriété
sociale doit remplacer la propriété privée.
Les socialistes sont dans la logique des prin-
cipes posés par les économistes libéraux. S'il y a
(( évolution », on ne voit aucune raison pour
qu'elle s'arrête avant que la pleine liberté et la
stricte égalité soient atteintes, et la liberté poli-
tique n'est qu'une plaisanterie si elle n'est
appuyée sur l'égalité économique. Et puisque la
liberté politique, qui conditionne la liberté écono-
mique, nous a rendus co-propriétaires de TEtat
et de ses biens propres, pourquoi arrêterait-elle
là ses effets, pourquoi ne nous rendrait-elle pas
co-propriétaires de tous les biens de ce monde?
Les économistes libéraux, devant ces prolonge-
ments idéologiques de leur pensée faits par les
socialistes, ne peuvent que rester aussi muets
que les élèves des classes moyennes devant la
science des classes supérieures. L'énorme effort
scientifique fait par les économistes libéraux, à
' é de leurs principes, les laisse impuissants
ant ces développements de leurs propres prin-
es faits par les socialistes; quelques postulats
.8 respectés que des dieux ont empêché des
rits de premier ordre de découvrir les vérités
68 L ECONOMIE NOUVELLE.
élémentaires que Ton aperçoit aisément dès que
Ton ne subit plus les préjugés libéraux.
De nos jours, on qualifie volontiers d'anar-
chique, au grand scandale des économistes libé-
raux, le régime économique que nous ont valu
les principes de ces messieurs de Manchester et
de Genève. Si Ton veut comprendre comment
des hommes d'ordre, et qui voulaient le bien de
ce monde, ont fait une œuvre telle, il faut voir
les idées qui ont présidé à l'agencement écono-
mique du xix* siècle. Marx dit que ce sont les
intérêts bourgeois qui ont agi. Il faut dire que
ce sont les idées de bourgeois, ou d'intellectuels
libéraux qui ont créé le mal. A l'origine du
désordre économique du xix® siècle, il y a des
idées : en premier lieu, l'idée de liberté totale,
qui n'est pas spécifiquement bourgeoise, qui est
humaine, et qui, produit naturel et constant de
l'esprit, n'acquiert de force que dans la mesure
où une doctrine lui confère une haute autorité
sociale. Que son expansion ait été servie par la
coalition des intérêts, désireux de briser les
entraves du siècle, c'est évident. Mais le mouve-
ment initial est intellectuel, et l'idée de libert
n'est pas propre aux économistes; ils l'on
incorporée à leur science en formation avec 1
subjectivisme qui la soutenait. Il n'est pa
LA THÉORIE DE LA VALEUR. 69
exagéré de dire qu'elle a fauseé tout leur travail
scientifique, même sur les points où il semble
que l'esprit puisse pénétrer le secret des choses
hors de toute influence du siècle. On peut s'en
rendre compte lorsque l'on examine la théorie de
la valeur établie par les économistes.
LA THÉORIE DE LA VALEUR
On peut considérer que l'on possède la clef
de tout système économique lorsque l'on a saisi
l'idée du système sur la valeur. Une théorie de
la valeur était la pièce maltresse de toute doc-
trine économique, ce qui provient d'une pre-
mière erreur, car la valeur ne vient qu'au second
rang de l'économie, après le travail qui la crée.
Ceci échappe aux économistes qui, sous l'in-
fluence du romantisme du xix° siècle, du sub-
jectiviame individualiste de l'époque, sont hors
d'état de poursuivre une analyse scientifique
rigoureuse et ne conçoivent la valeur qu'à
travers les sentiments humains. C'est par là
{u'ils ont créé le désordre. De Turgot à Paul
jeroy-BeauUeu , la valeur des choses réside dans
'importance que nous attachons à leur posses-
sion ou à leur acquisition ; les choses valent dans
lo l'économie nouvelle.
la mesure où elles sont regardées comme propres
à nos jouissances^, à la satisfaction de nos désirs
(Turgot). Si des économistes postérieurs ont lié
la notion de valeur à la notion d'ulilité, c'est en
ramenant la notion de Futile à l'appréciation du
besoin, et le besoin au sentiment que l'homme
en a. Au xix* siècle, aussi bien qu'au commen-
cement du XX*, la notion subjective de la valeur
persiste : le germe de la valeur est dans le désir
de l'homme. On retrouve cette notion dans la
plupart des innombrables articles et études
économiques qui ont été écrits sur la cherté de
la vie, et dans les journaux et revues de la démo-
cratie.
La valeur conditionnée par l'aptitude des
choses à servir à nos jouissances, à satisfaire nos
désirs, voilà donc le fondement de l'économie
politique (( orthodoxe » 1 C'est sur ce sable mou-
vant que sont fondées toutes les institutions éco-
nomiques du XIX* siècle. Plu &^ exactement, c'est
cette notion, aussi confuse, aussi incertaine que
la forme des nuées, qui interdit au xix* siècle
toute institution économique autre que celles
qui sont propres à exploiter la jouissance et le
désir des individus. Le propre de l'institution
économique du xix* siècle, clest de n'en pas
créer dans les sociétés humaines, c'est même de
LA THEORIE DE LA VALEUR. -Jl
s'opposer à ce ques'éièvent des institutions spop-
tanées. Si la vérité scientifique est que la valeur
repose essentiellement sur nos jouissances et sur
nos désirs, la seule politique sfige et rationnelle
sera d'organiser la société de telle sorte que rien,
dans l'économie, ne vienne s'opposer à la satis-
faction de nos jouissances et de nos désirs. Si le
désir de l'homme est le créateur de la valeur, et,
par conséquent, le régulateur de la production,
des échanges et de la consommalipn, il faut que
rieq n'entrave la manifestation du désir. Aussi
bien, la science économique du xvin* siècle ne
peut-elle aboutir qu'au fameux a laissez-faire ,
iaîssez-passer ». Il est radicalement impossible
d'asseoir une institution sociale qu nationale
quelconque sur i}fie science dont ie fondement
est une notion aussi fuyante, et qui met sur le
même pied la boulangerie, la maison de tolé-
rance, l'atelier de l'artiste et celui du fqrgerqn.
La seule fondation qui se puisse légitimer sera la
propriété individuelle, parce qpe c'est sur elle
puiera le désir de l'homme. Hors de la
i, à laquelle on ne pourra donner aucune
bilité sociale, aucufie obligation sociale,
liberté, et tout est dit, et tout sera pour
radicalement impossible, si l'on ne poq-
72 l/ ECONOMIE NOUVELLE.
sède que cette prétendue connaissance scienii-
(ique> de trouver une règle quelconque pourTart
économique, pour une politique économique. Si
le souci d'un intérêt social ou national s'impose
à l'esprit et suggère quelque mesure qui reten-
tisse dans ^'économie, il ne faut pas compter
passer à l'application sans violer les principes, et
comme les principes sont vigoureux, on se con-
damne à l'inaction, à l'impuissance devant tous
les maux. L'État, quand il est tenu par les fils
spirituels des économistes orthodoxes^ l'État
n'est conçu par ceux qui le tiennent que comme
un organe dont une des principales attributions
est de faire respecter la liberté, la libre coircur-
rence entre les désirs et entre ceux qui les satis-
font, le libre jeu de l'offre de l'objet désiré et de
la demande du désir.
Car tous ces solennels principes et ces lois
solennelles de l'économie politique, liberté du
commerce, liberté du travail, libre concurrence,
loi de l'offre et de la demande sont inclus dans
la singulière théorie de la valeur que nous tenons
du XVIII' siècle. Besoins, jouissances, désirs, ces
prétendues bases de la valeur, bases sans
limites, ne postulent que la liberté illimitée et
conduisent à cette étonnante trouvaille de l'offre
et de la demande, qui n'est à aucun titre une loi,
LA THÉOBIE UB LA VALEUR. 7^
qui n'est rien qu'une interprétation incomplète
de la réalité, faite par des hommes qui ne pou-
vaient admettre que la science les conduisit '
la liberté du jeu entre la proie et le dési
hommes d'ordre qui ont défendu ces lois
principes n'ont pas eu l'occasion de coi
que leur science et leur doctrine conduisai
droit les sociétés humaines à la guerre civ;
Si te désir est la règle de la valeur, il es
vitable que, dans certaines conditions, il
aux choses une telle valeur, un tel prix, q
moyens dont l'homme dispose pour le sal
soient tout à fait inférieurs à ceux qu'i
tenir pour entrer en possession de l'objel
désire. Alors, l'homme recourt à la viole
la guerre, au nom de son désir. En p
d'abondance de tous produits et de toute!
rées, c'est peu sensible. Mais en pério<
rareté on de disette, si l'Ëtat est soumis au:
trines de l'économie libérale, c'est la gueri
vitable entre producteurs et consommateui
dans ces conditions, on laisse l'offrant régi
prix sur l'intensité du désir de pain, de ^
et de vin du demandant, les prix passeror
dessus de toutes les limites que respecte l'hi
aisé, honnête et pacifique, et les halles et
chés seront transformés en lieux de troul
74 L ECONOMIE NOUVELLE.
d'émeutes. Au nom de quoi, ^u nom de quelle
science, de quels principes, PEtat pqurra-t-il
intervenir s'il n'a dans son statut que la doctrine
des économistes libéraux.»^ Exactement au nom
de rien, au nom du néant. C'est ce que Ton peut
voir en Tan 19 19, dans la crise qui suit la
guerre. L'Etat français, enlisé dans les principes
de FÊcole libérale, agit, intervient, parce que les
menaces contrp Tordre l'obligent à rempli?* sa
fonction de gendarme, mais il agit, il intervient
comme un chien qu'on fouptte, tardivement,
maladroitement, sans direction, sans vue d'en-
semble, et peu conscient de ses droits ni de ses
devoirs.
C'est à cette incohérence génératrice de
trouble et de guerre civile que conduisent le^
premiers principes des fondateurs de réconopiie
politique. Leur science a fortement besoin d'être
revisée d'alpha à oméga, mais par des hommes
ayant un autre sens scientifique que les socia-
listes marxistes, et qui ne prendront pas des
erreurs de l'esprit humain pour des canailleries
inventées par une classp spciale pour justifier
l'exploitation qu'elle fait des autres classes. Les
doctrine^ de l'économie politique que Mar^
disait être celles de la classe bourgeoise sont
aussi désastreuses pour les bourgeois que pour
».
L.
h\ THÉORIE DB LA VALEUR. 75
les ouvriers. Elles sont propres à faire craquer
tout édifice social. Mais on peut dire que, si ellpij
recouvrent de^ intérêts, si elle» sont soutenues
par des intérêts^ ce soi^t ceux des agioteur^ et des
spéculateurs qu'elles favorisent. Ces intéressants
personnages ont beau jeu dans un régime écono-
mique où çéyit la liberté et oii Ton a tant de
facilité^ pour exploitpr sans vergogne les désira
et ]e^ besoins du conson^mateur. Si 1^ çcipnce
économique a étp faite pour expripipr des inté-:
rets, c'est pour Tagiota^q et la spéculation qu'elle
I a été codifiée. Elle offre de singuliers avantage^
à ceux qui se donnent pour profession de faire
des prélèvements sur la fortune bourgeoise et de
jouer sur les prix des produits et des denrées
livrés par les producteurs bourgeois. On pourrait
dire que la « Science » économique pst à la
bourgeoisie ce que le çocialjsme (( scientifique »
est aux classes ouvrières ; le Manchester Guar-
diçin et le Temp^, ces grands oî*ganes de la doc-
trine, jouent auprès des bourgeois le rôle du
Vorwaerts et de l* Humanité ^uprès des ouvriers :
au nom de l'éponomie libérale, les bourgeois
sqnt Ijvrés sans défense à Tagiotage et à la spé-
culation, non sans bénéi^ce pour quelques-uns de
cei^ journalistes, hommes d'affaires que pfoduit
notre temps; de même, au nom du marxisme,
7^ t/économie nouvelle.
les ouvriers sont livrés aux mastroquets, aux po-
liticiens et aux ploutocrates, non sans bénéfice
pour quelques représentants des électeurs socia-
listes. Quoi qu'il en soit des intérêts qui jouent
dans cette affaire, la vérité ni la science ne gagne-
raient rien à ce que l'on se contentât de porter
condamnation morale contre les flibustiers. Il
faut traiter les doctrines de l'économie politique,
produit de l'esprit, par l'esprit. Et, pour empêcher
le jeu des flibustiers, il faut détruire Terreur de
l'esprit qui a créé un régime économique où la
flibuste jouit d'une pleine liberté.
II
LA LOI DE l'offre ET DE LA DEMANDE
Une des plus étonnantes inventions des écono-
mistes, c'est la loi de l'offre et de la demande.
Cette loi, invoquée avec tant de respect par
tous ceux qui ont bu le lait de l'économie poli-
tique, a la même valeur scientifique que la
théorie de la valeur basée sur le désir dont, au
surplus, elle procède. Le monde moderne est
plein de vénération pour cette loi, qu'il suffit de
faire intervenir dans les Parlements ou dans les
assemblées professionnelles pour clore toutes les
discussions. Or, c'est la plus creuse sottise qu'ait
\
LA LOI DE L OFFRB ET DE LA DUMANDfi. 77
V
produite la science économique, et c'est un vrai
scandale que de la voir enseignée comme uhe
vérité scientifique dans les écoles officielles et
privées.
On enseigne que la valeur d'un produit tend
d'autant plus à la hausse que le produit est plus
demandé, et tend d'autant plus à la baisse qu'il
est plus offert; de la combinaison de l'offre et
de la demande^ la valeur d'échange, les cours
s'établissent. On conçoit malaisément que des
hommes rompus aux exercices de la raison
n'aient pas soupçonné Finvraisemblance et l'insuf-
fisance d'une doctrine qui fournissait des « lois »
ainsi énoncées. La loi de l'offre et de la demande
n'a guère plus de valeur scientifique que les
vérités de M. de la Palice (mais elle est moins
innocente). Elle apporte dans les phénomènes éco-
nomiques autant de lumière qu'en apporterait,
dans les phénomènes physiologiques, une loi qui
dirait que l'institution de la famille est fondée
sur le désir que l'homme éprouve à l'égard de la
femme, et que le nombre des mariages est d'au-
tant plus grand que les hommes recherchent
plus l'éternel féminin. On s'explique que Paul
Leroy-Beaulieu qui croyait que la loi de l'offre et
de là demande est la loi souveraine, la loi ultime,
qui détermine toutes les valeurs, ait reconnu
1
7Ô L ÉCONOMIE NOUVELLE.
qu'elle ne donné qiie <( des indications générales,
qui ne laissent pas que d'être un peu vagues ».
La vérité est que la loi formulée n'explique rien,
absolument rien , et que la loi elle-même
ii'existe pas.
Les économistes ataient nommé « loi » une
simple constatation; ils avaient remarqué que
lorsqu'un produit est rare sur un marché, il est
us cher, s'il est autant demandé que lorsqu'il
est plus abondant. Croyant à l'influence du
désir, du besoin, sur la valeur, ils concluent
que l'excès des demandes sur lès offres a aug-
menté la valeut du produit. Leur explication se
réduit au constat qu'est capable de faire le sur-
veillant du marché, ou à la notion que peut
acquérir un marcnand qui n'a besoin de juger
que sur les dernières apparences et pour qui
l'investigation scientifique est un luxe. Si l'on
cohsidère qiie la demaride, concernant les den-
rées de première et de seconde nécessité, est une
constante (exception faite pour les cas de chan-
gement soudain des chinres de population), ce
qui n'est pas à démontrer, il ne reste qiie la
seule cohstatatidn de la coïncidence des hauU
prix et de la rareté. Poutquoi la rareté fait-elle
élever les prix .3* Nous ne sommes pas éclairés
sûr ce mystère.
sur PA m A
LA LOI DE L OFfRB ET DE LA, DEMANDE.
Si, au lieu de raisonner en niarchands.
^conomiates avaient raistinné en producte
oa s'ils avaient, comme la raison le const
poussé leuir observation du marché jusqu'
production, ils auraient découvert sans gri
difficulté que la valeur des produits i
influencée, non par le désir du producteur, i
par le prix ae revient, c'est-à-dire par les son]
d'efforts humains, d'emploi et d'usure de n
riel incorporé au produit, il va ae soi cp:
valeur des produits décroît en raison de
abondance, croît en raison de leur rareté, gi
que soit la demande. La raison est d'une évid
aveuglante : la demande diminue selon les f
D'une manière générale, pour les produit»
soi, il y a une constante, propre à la përiod
production, qui compreiid le travail àccompl
loyer de la terre, l'usure du matériel, les fra
bénéfices nécessaires, et une variable soui
au gel, à la pluie et au beau temps, qui ej
rendement. La constante étant de loo fr
pour un produit donné, si le rendement es
toc unités, le prix de l'unité au marché ser
t franc; si le rendement est de 5o, le
atteindra a francs. Si les cèuis sont ((lus c
lu mois de décembre qu'au mois de juin
>'est pas parce qu'ils sont plus demandés, i
80 l'éconojviie nouvelle.
parce que, les poules pondant moins et nécessitant
autant de frais, sinon plus, le prix de revient de
Fœuf est plus, élevé. Si le vin est moins cher
dans une année où la récolte est somptueuse, ce
n'est pas parce qu'il est moins demandé, c'est
parce que, le rendement de la vigne ayant été
plus élevé et les frais de récolte et de fabrication
égaux à ceux de Tannée précédente, le prix de
revient au tonneau est moins élevé. L'ofiFre et la
demande ne jouent aucun rôle dans les prix pra-
tiqués, qui dépendent du coût de la production
et de son rendement. Ce ri est pas la demande
qui fait baisser ou hausser les prix; ce sont les
prix qui font augmenter ou diminuer la demande.
Quand le vin est trop cher, on boit de Teau;
faute de grives, on mange des merles.
Plaisir, jouissance, goût^ besoin, tout cela
n'intervient que très accessoirement dans la
détermination des valeurs. Offres et demandes
n'y sont pas moins étrangères et n'ont qu'une
influence accidentelle sur les prix. Les écono-
mistes ont été victimes de leurs idées et d'une
illusion : observant surtout les marchés de
denrées et de valeurs financières, ils ont été
aveuglés par ce fait que les prix paraissent s'éta-
blir au moment des ventes, c'est-à-dire au moment
où se produisent l'offre et la demande, et ils ont
LA LOI DE L OFFRE BT DE LA DEMANDE. Si
pris ces signes pour des causes. S'ils n'avaient
pas été soumis à leur théorie de la valeur, ils
eussent découvert un autre mécanisme que celui
de l'offre et de la demande :
1° Pour les marchés de denrées, les prix de
vente ne peuvent être fixés à la ferme, d'après le
prix de revient, parce que la rareté ou l'abon-
dance dans une entreprise individuelle ne signifie
pas nécessairement rareté ou abondance locale,
ou régionale. C'est sur le marché seulement que
l'on connaît le rendement moyen d'une localité
ou d'une région, et c'est alors seulement que
s'étabUssent les prix, d'après ce rendement
moyen. Les prix peuvent être influencés par les
prix de marchés voisins, régionaux ou nationaux,
selon que le rendement des régions voisines est
plus ou moins fort, et selon la rapidité et les
prix des transports. Mais à la base du prix est
toujours le prix de revient. Il se peut que des
produits soient néanmoins fortement influencés
accidentellement par l'excès ou la rédaction des
demandes. L'excès des demandes porte le ven-
deur à exploiter les besoins pour tirer de ses
«roduits un sur-bénéfice occasionnel. Mais un
xcès de demandes prolongé entraîne une aug-
aentatioo de la production et, par suite,
abandon de ces pratiques. La réduction extrême
V.i^n>. Ëumomic ti
8a l'économie nouvelle.
le porte au contraire à vendre à perte; ceci est
vrai lorsqu'il s*agit de denrées périssables et que
le vendeur calcule que, s'il ne vend point, il
perdra tout; mais le fait ne se produit point
lorsque la marchandise peut être emmagasinée.
2'' Pour les marchés de valeurs financières, les
prix ne peuvent être fixés avant l'ouverture des
cours pour des raisons particulières, et dont cer-
taines sont tout à fait étrangères aux phénomènes
économiques. Les valeurs d'Etat comme les
valeurs industrielles ont toutes une valeur réelle
qui peut être déterminée en dehors de toute offre
et de toute demande, les premières dépendant
de la richesse et des ressources des Etats, les
secondes du rendement et des garanties du rem-
boursement des entreprises. Mais, en ce qui con-
cerne les fonds d'Etat, richesses et ressources
varient d'une heure à l'autre, puisqu'elles
dépendent de la sécurité extérieure et intérieure
des Etats, et du crédit qui leur est accordé.
L'estimation nfe peut être faite qu'au cours des
séances quotidiennes. Si, à ce moment, on peut
croire que les cours sont établis selon les offres et
demandes, avec retentissement des fluctuations
de valeur sur les unes et les autres, il n'en reste
pas moins que la vraie déterminante de la
valeur, c'est le rendement et les chances de
.La loi de l offre et de la demande. S3
recouvrement des fonds d'Etat, c'est-à-dire, en
dernière analyse, le matériel et le rendement de
la production nationale. Toutes autres variations
ont des causes étrangères à l'économie : c'est le
jeu, la spéculation, la blagologie financière.
Les valeurs d'entreprises privées ont égale-
ment une valeur réelle qui peut être établie en
dehors des offres et des demandes, que leurs
bilans, quand ils sont établis honnêtement,
indiquent d'une manière précise. Mais, outre
qu'elles subissent elles aussi, hien que dans une
proportion moindre, les dépréciations ou les
hausses dépendant des événements, elles sont,
pour une grande partie du public, de nobles
inconnues. Leur véritable valeur, représentée
par le matériel des entreprises et leur rendement,
est ignorée du public, non seulement parce que
celui-ci est sans moyens d'information absolu-
ment sûrs, mais parce que beaucoup d'entre-
prises publient des bilans inintelligibles ou tru-
qués et invérifiables, et parce que beaucoup de
fijianciers fournissent sur ces valeurs des rensei-
gnements non moins truqués et non moins
incontrôlables. C'est surtout pour ces valeurs
que la « loi » de l'offre et de la demande parait
être vraie. Ce n'est encore qu'une illusion :
offres et demandes ne viennent ni du besoin
84 l'économie nouvelle.
d'acheter, ni du besoin de vendre : elles sont
provoquées par les campagnes de crédit ou de
discrédit que font les financiers. Mais, au surplus^
les cours ne s'élèvent ou ne s'abaissent que dans
la mesure où les financiers ^font croire au public
que les entreprises représentées par ces valeurs
rendront ou ne rendront pas, ou ont leurs capi-
taux solidement garantis ou en position risquée .
C'est encore l'estimation du matériel et du ren-
dement de la production qui détermine l'établis-
sement des prix.
Pour toutes ces valeurs, le jeu de l'offre et
de la demande est une pure fiction. Offres et
demandes ne sont même pas des signes, car elles
sont artificiellement provoquées sur une large
échelle. Enfin, il convient de remarquer que les
cours de valeurs ne sont pas du même ordre que
les cours des produits. Les cours des denrées et
produits valent entre producteurs et coi^somma-
teurs, c'est-à-dire entre gens qui sont dans la
nécessité de vendre et gens qui sont dans la
nécessité d'acheter; en dehors des émissions, les
cours de titres ne valent qu'entre capitalistes ou
épargnants, pour qui la chose mise au marché
est de même usage. On peut acheter et vendre
en dehors du cas de nécessité : c'est ce qui donne
une telle importance apparente dans les transac-
• LOI DB L OFFRE BT DE LA DEMA^TfDB. 85
la « loi » de l'ofire et de la demande,
I pourrait dire qu'elle a été inventée pour
sr les opérations de bourse. Les spécula-
nt le plus grand intérêt à bien convaincre
ic de la valeur scientifique de cette loi :
itime les variations des titres en dehors de
ariation de la valeur des affaires, qu'ils
uls à connaître et sur quoi sont basés
Iculs. Il ne serait pas exagéré de dire que
L de la Bourse, l'agiotage, la spéculation
t sur l'exploitation, par des hommes qui
nt une vraie théorie de la valeur, du tra-
ies biens de ceux qiii ont une vue fausse
ileur et qui croient aux jeux de l'offre et
tmande. Je ne dirai pas que ces théories,
ine desquelles on trouve une erreur de
ont été inventées pour servir les intérêts
classe » des spéculateurs ; maie c'est un
, depuis un siècle et demi, ils en ont tiré
i très profitable. Les théories écono-
que Marx croyait avoir été inventées
intérêts de la classe boui^eoise ont servi
rouBser. Les spéculateurs n'avaient évi-
it pas attendu que la loi de l'offre et de
nde fût formulée pour tenter et réussir
)ération8. Mais ils ont eu les coudées
du jour où elle eut conquis les têtes pen-
86 l'économie nouvelle.
santés. Du temps que TEtat ne croyait pas à la
valeur scientifique de cette loi et des théories
qui la soutiennent, il savait intervenir pour pro-
téger le public. Entravé par ses doctrines, il
laisse aujourd'hui toute liberté au spéculateur.
Et chacun peut constater à l'issue de la guerre,
que, devant les graves problèmes que pose la vie
chère, l'État moderne hésite, ne sait comment
agir, comment intervenir, tant il craint de
déchaîner des désastres, s'il porte une main
sacrilège sur les libres mouvements de l'offre et
de^ la demande et des autres déesses de l'Eco-
noniie politique.
IIÏ
LA CONCURRENCE
Je consens que les économistes ont été mus
par le souci du bien public, bien social, bien
national, bien humain. Mais les idées qu'ils ont
données au monde moderne- constituent des
poisons sociaux d'une rare violence. L'idée de
la concurrence est un de ces poisons qui, admi-
nistrés à haute dose, conduiraient un peuple à
sa perte par des voies assez rapides. Paul Leroy-
Beaulieu, à qui il faut toujours demander des
dé&nitions précises des dotîtrinés de l'économie
LA CONCURRENCE. 87
•raie, dit de la concurrence qu'elle « s'entend
la milieu absolument libre, où producteurs,
isommateurs sont en face les uns des autres,
nés de droits juridiques absolument égaux,
où toutes les transactions résultent unique-
ntde l'accord final des volontés des parties en
îsence ».
La concurrence serait en outre le phénomène
>nomi<{ue par excellence, et l'on a pudireque,
18 elle, l'économie politique n'existerait pas
tant que Science.
Soulignons tout de suite l'étrangeté de cette
s ; le phénomène économique par excellence,
st la production, et non un de ses modes,
tconomie politique, en tant que science, exis-
ait parfaitement bien sans la concurrence
isi entendue. L'existence de cette science n'est
aucune manière subordonnée à l'existence de
ou tel mode de production ; elle ne sera pas
jprimée le jour où cessera d'exister le système
inomîque dominé par la libre concurrence,
is la pensée des économistes, dégagée de ces
irmations, est que la libre concurrence est le
il moyen, pour les peuples, de parvenir à un
s haut degré, le plus haut, de l'activité écono-
que. C'est précisément ce qui est très contes-
de.
S8 L ÉCONOMIE NOUVELLE .
La concurrence, en somme, c'est le phéno-
mène économique propre à un régime où la li-
berté du travail, la liberté du commerce et de
rindustrie s'exercent sans entraves, sans limita-
tion, sane intervention d'aucune sorte. Nous
disons qu'une nation qui subit un pareil régime,
intégralement, produit dans de très mauvaises
conditions et se décompose rapidement.
11 est certain que la concurrence entre les
hommes est un des moteurs les plus puissants de
l'activité humaine. Mais seulement lorsqu'elle
est tournée vers le mieux, lorsqu'elle est com-
primée de telle manière, par une contrainte
extérieure, qu'elle tend au plus grand effort. La
concurrence entre les enfants, sous la férule du
^maître, aboutit à l'acquisition voulue, désirée,
de plus de science ; retirez la férule, elle conduit
à la plus grande paresse et à la prise d'ascen-
dant, sur la classe, par les plus bruyants, les
plus pillards, les plus batailleurs. La concur-
rence entre producteurs, quand elle est mainte-
nue par l'État dans le cadre du bien social et na-
tional, conduit les producteurs à créer de meil-
leurs produits à meilleur marché, plus utiles à
l'homme. La concurrence jouissant d'une liberté
sans limite, conduit les producteurs à chercher
leur plus grand profit, non dans la fabrica-
LA GONCUBRENCB. Sf)
tioD et la vente des choses les plus utileâ à
l'homme, mais dans la fabrication et le com-
de ce qui sert le plus les appétits de
nce et de plaisir. C'est ce que les éc(Mio-
n'ont pas vu. Fils de Rousseau aussi
le deTurgot et d'Adam Smith, croyant à la
>riginelle de l'homme, croyant à la spon-
de l'homme vers le bien, — ou, catho-
dévoyés, croyant à la possibilité de la res-
I individuelle dans la liberté sociale, ils
isidéré que la liberté absolue ne pouvait
er aucun mat individuel ni social. La
et la tradition enseignaient le contraire ;
ienceena fourni d'innombrables preuves.
ibre concurrence a donné d'heureux ré-
tant que les nations modernes, vivant
trésor de mœurs, d'usages et d'habi-
tont elles ont hérité des grands siècles,
. limité mécaniquement les effets. Le
u beau travail, l'amour du métier, l'hon-
rofessionnel, les vertus d'ordre, de disci-
l'abstinence, de (( bonnes vie et mœurs»,
régimes à liberté limitée avaient cultivées
9 Européens et surtout chez les Français,
à la fois les moteurs et les freins de la
ïncurrence. Mais ce frein a fini par être
par la libre concurrence, qui appelait au
90 l'égonomib nouvelle.
jour rélernelle anarchie des passions jusque-là
comprimée. La désorganisation latente est alors
apparue au grand jour.
Dans le travail proprement dit, le chef d'en-
treprise a été amené à rechercher son plus grand
profit, moins dans l'invention et la meilleure
organisation (oii il avait toute liberté, mais oii il
trouvait le plus grand efiort) que dans la com-
pression des salaires. Il est vrai que la compres-
sion des salaires a été compensée par une dimi-
nution du prix des produits, la concurrence
ayant une influence évidente dans la recherche
des bas prix. Mais ce fut aux dépens de la qua-
lité de la production, et parfois par fraude sur la
nature même des' produits. Chaussures à semelles
de carton, confitures d'abricots fabriquées avec
des citrouilles, camelote et produits truqués sont,
avec les salaires de famine, d'authentiques créa-
tions de la libre concurrence.
En ce qui concerne les règles générales de la
production, autre désorganisation. Les règlements
corporatifs ou d'État ayant disparu, toute règle
étant considérée comme une entrave, la règle
devient extérieure à la production. On la trouve
dans le désir, le choix, la satisfaction du « de-
mandeur )). On ne se contente pas de fournir
aux consommateurs des objets qui lui sont utiles ;
La concurhence . 91
ubordonue leur fabrication à son plaisir,
goût, même quand les procédés de produc-
en souffrent. La multiplicité des désirs et
;oAts entrdne la multiplicité des types de
;ation, qui ne sont plus régis que ^ar la fan-
: du consommateur. On cherche à créer des
rences extérieures entre les types, non pour
yer une fabrication sur des nécessités nou-
i, mais pour la faire soutenir par quelque
isie du goût public. Conséquences : gaa-
;e de temps, d'efforts, de matériaux, de &ais
des, de travail, de transport, sans aucun
l pour la collectivité ni pour la production ;
des règles et des connaissances professïon-
s. Le goût du public, dont les effets étaient
es auparavant au choix entre les'productions,
régir la manière de produire : on peut juger
itte substitution lorsque l'on voit la chute
arts graphiques et de l'architecture au
jiècle.
feut ajouter que la course aux bas prix de
! a en une autre répercussion sur la valeur
iroducteurs : elle a abaissé la valeur profes-
lelle et a tué l'apprentissage. Les entrepre-
9, baissant leurs prix, étaient toujours obligés
mrir au plus pressé pour rétablir une juste
Drtion entre leurs prix de revient et leurs
93 l'économie nouvelle.
prix de vente : le plus pressé, rimniédiat; ce
n'était pas de chercher une amélioration techni-
que, trop longue et trop coûteuse, c'était d'em-
ployer une main-d'œuvre peu qualifiée et moins
exigeante ; par la même voie, ils ont été conduits
à transformer le*» apprentis en manœuvres, ren-
dant des services immédiats. On a ainsi intro-
duit dans toutes les corporations des non-valeurs
professionnelles. Ceci est vrai pour la. main-
d'œuvre. C'est également vrai pour la direction,
pour d'autres raisons. La liberté industrielle et
commerciale a ouvert n'importe quelle profes-
sion à n'importe qui, sans autres garanties qu'une
honorabilité mal définie et une solvabilité li-
mitée. Le résultat a été le développement de
l'incompétence et de l'irresponsabilité. Les libé-
raux affirment que la Uberté a créé la responsabi-
lité du producteur. Elle n'a créé, ou plutôt elle
n'a développé que la responsabilité capitaliste du
capitaliste. Mais elle a rendu le producteur irres-
ponsable de la qualité, de la valeur de sa produc-
duction; elle lui a enlevé toute la responsabilité
sociale. L'entrepreneur a été libre de c( gâcher le
métier » par les baisses de prix, les fabrications
mauvaises, l'exploitation, l'exploitation des tra-
vailleurs et des consommateurs. Nul n'était qua-
lifié pour lui demander raison et justice de ces
LA COKCUHRENCE.
acies ; l'esprit public était d'ailleurs entraîné à
considérer qu'il ne pouvait exister aucune res-
ponsabilité à cet égard. L'entrepreneur n'a été
jugé que sur le paiement de ses échéances et bot
ses bilans. Les entreprises sont devenues exclu-
sivement des entreprises capitalistes. Toute
hiérarchie de la production, basée sur les diffé-
rentes valeurs des métiers, a disparu. Les entre-
prises n'ont été jugées que sur le rendement
capitaliste de l'entreprise. Socialement, dans ce
régime, un tenancierd'a8SOmmoirs,qui « gagne »
cent mille francs par an à empoisonner le pays,
a le même rang et la même valeur que l'éditeur
ou le fabricant de draps qui réalisent des béné-
fices égaux.
Les efiets de cette loi capitaliste des entrepri-
ses, joints à la liberté d'exploiter également les
besoins vrais, les besoins factices, les plaisirs et
les vices de l'homme, ont été profonds dans
l'économie générale. Une part importante, tout à
fait excessive, a été faite à l'exploitation de la vie
factice et de la pourriture sociale ; le régime de
la liberté économique y portait naturellement ;
~1 devait se produire appel des capitalistes vers
es métiers où l'on gagne l'argent aisément, ceci
n vertu de la loi qui régit toutes les actions hu-
maines, celle du moindre effort. Or. il est bien
94 L ÉCONOMIE NOUVELLE.
connu que les métiers qui exploitent les besoins
humains de plaisir, de jouissance, voire de vice,
sont ceux qui sont les plus rémunérateurs. La
ménagère marchande une botte de poireaux; la
mère de famille discute les priif: des vêtements
de ses enfants ; Tivrogne, le débauché, la coquette,
la fille de joie ne marchandent ni le petit verre ^
ni les franfreluches, ni les bijoux. Tout ce qui
vit en marge de la vie normale paie sans comp-
ter. Toute passion déréglée se paie au prix fort*
Dans cet ordre les gains ^ont faciles. Le régime
de la liberté économique nous a valu une fa-
meuse exploitation des faiblesse» humaines qui
ont absorbé les eflorts d'un nombre énorme de
travailleurs. C'est une perte sèche pour la pro-
duction. Les malheureux crétins qui croient que
cela fait marcher le commerce, ne se rendent
pas compte que cela nous fait payer le beurre
plus cher. Ne citons qu'un de ces commerces :
celui de la boisson ; le régime de la libre concur-
rence est responsable du nombre invraisemblable
de mastroquets qui deviennent de respectables
rentiers après avoir empoisonné la nation.
Mais ce sont là les moindres maux de la con-
currence : le pire, c'est qu'elle apporte dans
tous les pays qui la subissent de redoutables fer-
ments de guerre civile. C'est à elle que nous
La concurrence. 95
tvons les menaces de révolution sociale qui
isent sur la civilisation contemporain'e. Le so-
ilisme est le fils ingrat de l'économie libérale, -
r, bien qu'il ait fait la critique de l'économie
ilitique,il a utilisé ses métbodes intellectuelles
n'a fait que prolonger le roman de l'évolution-
sme politico-économique que aes prédécesseurs
rêtaient à l'avènement du capitalisme. Et ce
<nt les maux déchaînés dans le monde par la
3re concurrence qui ont provoqué, chez les ou-
ïers surmenés et mal payés par des patrons
tbîssant eux-mêmes la pression de la concur-
mce sans frein, l'explosion des sentiments de
ilère, de haine, que les théoriciens et les politi-
ens du socialisme ont exploités. Les- mouve-
ents ouvriers de notre siècle sont une réaction
)ntre un système économique qui brisait et
iminait la vie ouvrière, et, s'ils ont pris une
rection révolutionnaire, tendant à la destnic-
sn des conditions de toute vie politique et so-
ale, c'est parce que la pensée socialiste n'a fait
le prolonger la courbe intellectuelle de l'éco-
imie politique. L'impuissance de l'économie
bérale à faire la critique décisive du socialisme
.ent du fait qu'elle ne pourrait pousser sa cri-
que à fond sans nier ses premiers principes,
conomistes libéraux et socialistes sont d'accord
_ ;
9^ L ECONOMIE NOUVELLE.
sur le caractère de révolution économique : mais
les premiers disent révolution arrêtée, les seconds
affirment qu'elle continue et qu'elle n'atteindra
son dernier terme qu'au moment où le proléta-
riat prendra possession des moyens de produc-
tien. Ici seulement commence la querelle : c'est
une querelle entre aînés et puînés.
Au surplus, ce n'est pas seulement par le
moyen indirçct de l'action intellectuelle que
l'économie libérale nous pousse vers la guerre
civile ou la guerre sociale. Directement, par le
simple jeu de ses prétendues lois, elle organise
la guerre entre citoyens. La guerre; je ne dis
pas : la lutjte économique, mais la guerre, avec
armes. En effet, si, en période d'abondance, la
libre concurrence ne nous empoisonne, ne
nous dissout que lentement, en période de
disette, elle nous accule à la guerre. Si vous
voulez vous en rendre compte^ observez le temps
où vous vivez, le temps où nous sommes, depuis
l'an 191 4 jusqu'à l'an 1920 ou 1 931, et imaginez
ce qui se passerait si nous étions replongés dans
le régime de la liberté commerciale absolue :
nous manquons de charbon, nous manquons de
blé, nous manquons de bien d'autres choses;
supprimez la répartition: laissez jouer la vraie et
authentique liberté commerciale : alors, ou bien
'¥
ii
LA GONGURRENGB. 97
le charbon et le blé seront bloqués dans certaines
régions, et ce serait la guerre entre régions pout*
le pain el le charbon ; ou bien les marchands de
charbon et de blé, spéculant sur les demandés,
les désirs, les besoins, feraient monter les prix à
de tels taux que le charbon ne pourrait plus être
acheté que par les riches, et que le pain man-
querait à la table du pauvre ; conséquence, guerre
civile et guerre sociale.
Il suffit de faire ces hypothèses, qui n'ont pas
été seulement des hypothèses dans quelques
pays et à certains moments de la guerre, pour
se rendre compte que les dogmes de l'éco-
nomie politique sont propres à briser les liens
sociaux des pays qui les respecteraient rigoureu-
sement. C'est alors que l'on voit combien il est
sot dcidire qu'ils ont été inventés pour servir les
intérêts de la bourgeoisie. Us desservent aussi
bien les intérêts populaires que les intérêts
bourgeois. Ils ne servent que les intérêts des
marchands et des spéculateurs. Si les théories
n'étaient que la transposition des intérêts en
figures intellectuelles, on pourrait même dire
que les théories de l'économie libérale traduisent
les intérêts de ces marchands orientaux qui,
dans les bazars, dans les soukhs, fixent leurs
prix, non sur leur prix d'achat, mais selon la
Valois. Économie. 7
/
9^ L ECONOMIE NOUVELLE .
tête du client. Psychologiquement, il ne serait
pas hasardeux de voir dans les formules et les
« lois )) de l'économie politique, Tinfluence des
habitudes intellectuelles d'un groupe ethnique
qui, depuis des siècles, trafique sur les marchés
de rOrient et de FOccident. Mais quelle qu'ait
pu être la valeur d'influences de cette nature sur
la constitution des doctrines économiques, il
faut voir surtout que leurs erreurs sont des
erreurs de l'esprit. Il faut leur opposer la raison,
la science, la vérité.
\
CHAPITRE ÏV
L'ÉCONOMIE SOCIALISTE
L'économie socialiste, héritière intellect
de l'éconoDiie libérale, a les mêmes prêtent
scientifiques que sa devancière. Elle noi
science son interprétation de l'histoire et
phénomènes économiques et qualifie scientifî
ses imaginations de l'avenir. Ses prétentior
sont pas plus justifiées que celles de son al
C'est ce que l'on peut voir lorsque l'on exan
sans préjugés, l'œuvre de celui de ses théorit
qui a eu les plus grandes prétentions sci
fiques, Karl Marx. L'œuvre de Marx, au r
résume ou domine les doctrines socialiste
circulation en l'an 1919 ; en Europe, aux 1
fiques, la forme dominante du socialisme (
marxisme; la révolution russe de 1917 !
accomplie selon les dogmes marxistes, et ti
les tentatives révolutionnaires qui se sont
100 l'économie nouvelle.
duites depuis la grande guerre sont ordonnées
selon les idées de Marx sur la lutte des classes,
la plus-value, et la dictature du prolétariat. Le
socialisme français, dont la plus grande figure
a été Proudhon, et dont les idées n'étaient pas
inconciliables avec une organisation sociale
rationnelle, a été, comme la plupart des socia-
lismes nationaux, entière môht recouvert par le
marxisme. Nous pouvons considérer que les idées
marxistes sont les idées fondamentales du socia-
lisme contemporain.
Le socialisme, dans la critique qu'il a faite de
l'économie politique, s'est placé dans le prolon-
gement des principes des économistes. Il n'en a
pas entrepris la révision ; issu de la même cul-
ture et des mêmes habitudes intellectuelles, il
n'a pas mis en doute la vérité des premiers
principes. Les économistes avaient détaché
l'économie de la politique ; les socialistes subor-
donnent la politique à l'économie ; économistes
et socialistes sont d'accord sur le mouvement
général du monde conçu comme une libération
progressive du travail, éliminant peu à peu toutes
■
les contraintes; mais les socialistes prolongent
cette libération jusqu'à la disparition de la
contrainte purement économique, celle qui
résulte de l'appropriation des biens par l'homme ;
L*ÉCONOMlE SOCIALISTE. lOl
les économistes reponnaisssiient légitime i'é^alité
juridi(jue, comme nécessaire ^u libre jeu des
forces économiques; les socialistes déclarent
nécessaire l'égalité économique, afin que toutes
les forces économiques, individuelles ou isoçiales,
puissent sç manifester librement et atteindre
leur plus grand rendement *. Les économistes
déclarent nécessaire que, pour maintenir le libre
jeu des forces économiques, les affaires communes
d'un pays doivent être gérées par la libre entente
des hommes intéressés à jouir de cette liberté, et
l'aboutissement est la démocratie politique; les
socialistes étendent cette nécessité à l'économie
et tendent à réaliser la démocratie économique.
Les Soviets, en somme, n'opt pas été inventés
par les socialistes marxistes; il n'y a aucune
différence essentielle entre les Soviets nommés
Chambre des Députés ou des Communes, qui
ont un rôle politico-économique, et les Soviets
de Lénine; il n'y a que des différences de
compétence, au sens juridique. La Chambre des
I . Pour les socialistes, Théritage permet à un homme inca-
pable ou incompétent d'assurer une fonction économique à
laquelle il est inapte. L'intérêt socia) du plus grtnd rendement
exigerait donp que les différences fussent au moins annulées au
départ de l'activité économique des hommes. C'est l'application
à Téconopiie des thèses soutenues par les économistes en ce qui.
concerne l'organisation politique.
102 l'économie nouvelle
Députés n'est pas plus qualifiée pour organiser
la marine marchande que le Soviet de Moscou
pour organiser la production dans les usines. En
toutes choses, économistes libéraux et socialistes
sont liés par leurs premiers principes, et comme
leur action a partout les mêmes résultats (qui
sont contraires à leur attente), on s'explique,
par cette parenté, l'alliance partout constatée de
ceux que Maurras nomme l'Argentier et l'Emeu-
tîer. Les uns et les autres ignorant complètement
le rôle de l'autorité, de la contrainte dans la
création économique, les uns et les autres ne
considérant les efforts économiques qu'au point
de vue du rendement brut, brisent également
les protections politiques et sociales que le long
effort de l'humanité a données au travail de
l'homme.
Il y a toutefois entre les économistes libéraux
et les socialistes une différence très sensible : les
premiers ont pu se tromper sur les principes de
leur science; mais, plongés, pour la plupart,
dans le travail ou les affaires, ils ont donné de
nombreuses preuves de réalisme et d'esprit
scientifique dans l'étude des phénomènes écono-
miques secondaires, chaque fois qu'ils n'étaient
pas arrêtés, dans leurs investigations, par leurs
doctrines générales ; les socialistes, au contraire,
l'économie socialiste.
formés en majorité dans les milieux inteP''"*"
ou politiques, ne connaissant les faits éconc
que par l'extérieur, par l'étude des « docu
ou des doctrines, ont été très inférieurs
devanciers. Si nous nous bornons à coi
deux figures représentatives de t'éconon
derne, Marx pour les socialistes, et Paul
Beautieu pour les libéraux, nous serons
à n*coanaitre à l'œuvre de Leroy-Beaulie
les affirmations doctrinales nous font i
une valeur réaliste et scientifique très suf
à celle de l'œuvre marxiste. On pourrait c
les économistes libéraux du xix° siècle c
les conclusions qu'ils tiraient de leurs c
tions personnelles, faites sur le réel, li
développement des principes absurdes
avaient reçus des fondateurs de l'éc
politique, soumis au déséquilibre intellec
xvm* siècle. Les socialistes, au contraire
gers au travail et aux affaires, n'ont été
par aucune considération du réel, et ont
aux erreurs intellectuelles du xvtii* siècle 1
loppement logique qu'elles postulaient.
A cet égard, Marx est éminemment re:
tatif. Marx, étranger aux affaires et au
est le type de l'homme qui raisonne su.
nomie d'après les documents et matéri
toi L ECONOMIE NOUVELLE.
bibliothèque, sans avoir la pensée, ni les moyens
de confronter ses raisonnements à la réalité,
c'est-à-dire à l'observation du fonctiopnement
intime des entreprises économiques. Il n'est pas
d'intelligence, si bien équilibrée soit-elle, qui
n'aboutisse à l'erreur dans de telles conditions.
Un an d'exercice à la tête d'une usine ou d'une
maison de commerce eût appris plus de choses
h Marx que dix ans de fréquentation au British
Muséum.
Proudhon, qui a connu le travail, le vrai
travail, et la vie des entreprises, a été n^aintenu
dans la direction de la vérité par Tobservation
directe de l'économie. Marx, journaliste et homme
de cabinet, a été conduit à l'erreur par le carac-
tère de ses études, et ceci bien qu'il fût servi par
une incontestable vigueur intellectuelle. Il a
employé pour l'investigation économique une
méthode qui vaut pour les recherches philolo-
giques. Il était ainsi dans la position d'un homme
qui eût entrepris de faire de la physiologie sans
disséquer, et dont, au surplus, Tobjet secrète-
ment désiré eût été d'obtenir des succès de
chaire. Avec cette méthode, Marx a fourni une
œuvre qui ajoute, aux erreurs de l'ancienne
économie politique, des erreurs nouvelles énor-
mes, ^monstrueuses, qui menacent les fondements
,ie DE LA VALEUR ET DE LA PLUS-VALUE. lo5
civilisation. Si la révolution russe a produit
isultats que l'on sait, faisant régresser les
es au régime qu'elles ont connu au temps de
rde d'or, si la réorganisation économique
rudement entravée en Occident par des
sses révolutionnaires, ce n'est pas parce
!S ouvriers sont avachis par une vague de
je, c'est parce que le monde ouvrier a été
>rtement pénétré par les erreurs marxistes
pour des vérités scientifiques et qui lui
regarder l'abolition du patronat, l'expro-
)n du capitalisme , la socialisation des
13 de production comme le terme néces-
ît fatal de l'évolution économique.
1 base de tout le mouvement socialiste qui
la révolution sont les erreurs marxistes.
LA THEORIE HARXISTE DE LA VALEUR
ET LA THÉORIE DE LA PLU8- VALUE.
doctrine de la lutte des classes aboutissant
ictature du prolétariat ne se suffit pas à
ême dans l'œuvre marxiste. J'ai montré
! est sans valeur historique. Mais il reste à
uer le rôle qu'elle a joué dans le mouve-
socialiste et comment cette conception
ialiste de l'histoire, qui pourrait ne donner
io6 L ECONOMIE NOUVELLE.
lieu qu'à des débats académiques, est devenue
un moteur dans les luttes sociales. Une doctrine
de la lutte des classes ne conduit pas nécessaire-
ment à la révolution ; une doctrine sur la dicta-
ture du Prolétariat ne conquiert pas nécessaire-
ment le prolétariat que Ton appelle à la dictature.
Mais l'explication marxiste de Thistoire par la
lutte des classes conduit à un mouvement révo-
lutionnaire et peut séduire une partie du prolé-
tariat parce qu'elle contient une autre conception
qui lui est antérieure : c'est l'explication que
Marx a donnée du profit capitaliste et qui est
connue sous le nom de théorie de la plus-value.
Marx n'a pas simplement constaté des antago-
nismes de classes qui se résoudraient par des
luttes politico-sociales; il a déclaré reconnaître,
dans l'histoire des luttes de classes, dont le prin-
cipal moteur serait la volonté qui porte le prolé-
tariat vers sa hbération politique et économique.
A l'origine de la conception historique de Marx,
on trouve cette idée que le prolétariat est exploité,
volé, dépouillé par les autres classes. C'est la
pensée maîtresse de l'œuvre marxiste. La théorie
historique de la lutte des classes n'est qu'une
tentative de justification par l'histoire d'une
très pauvre thèse économique, la théorie de la
plus-value.
THEORIE DE LA VALEUR ET DB LA PLUS-VALUE. JO7
La théorie de la plus-value est elle-même
appuyée par une fausse théorie de la valeur, que
Marx et ses commentateurs ont présentée comme
le résultat de recherches scientifiques. Il n'est
pas exagéré de dire que les quelques douzaines
de pages où Marx fit sa théorie de la plus-value
ont commandé la direction révolutionnaire prise
par les socialistes et les plus actifs des syndica-
listes. L'antagonisme des classes ouvrières et
des classes bourgeoises est de nature purement
économique ; il est normal, et se résout sans
cesse par les accords de fait ou de droit que con-
cluent et renouvellent les intéressés. Mais la
volonté révolutionnaire des groupes ouvriers
tendant à l'expropriation du capitalisme est
étrangère à l'économie; elle ne s'explique que
par l'erreur commise par Marx.
Cette erreur, fondement de l'œuvre marxiste,
peut être saisie sans peine dans ce petit livre tra-
duit en français sous le titre Salaires, Prix et
Profits (on sait que l'énorme Capital n'est en
somme que le long développement de cette
étude). Marx, ayant fourni à son tour une théorie
de la valeur (fausse, nous le verrons tout à
l'heure), Marx aborde, le problème du profit
capitaliste.
On reste confondu devant la pauvreté de
Io8 L ECONOMIE NOUVELLE.
rexplicfition qu'il en donne. Marx admet tout
d'abord, sans oiême daigner fournir un com-
mencement de preuve historique, que la société
capitaliste prive le travailleur de l'usage indé-
pendant de sa force de travail. Ceci étant donné,
Marx établit que le travailleur sera obligatoire-
ment un salarié. Il suppose, pour la commodité
du raisonnement, que six heures de travail sont
le temps moyen pour produire la quantité
moyenne de choses nécessaires à la vie du tra-
vailleur. Toutes ces suppositions gratuites étant
faites, nous arrivons à ce que Marx appelle le
point décisif. Le travailleur loue sa force de tra-
vail au capitaliste. Le capitaliste, au lieu de
faire travailler son salarié six heures par jour,
lui imposera (( mettons, dit Marx, douze heures
par jour ». Et voici le texte même de Marx sur ce
point capital :
« En outre et en sus des six heures qu'il faut
pour produire son salaire ou la valeur de sa
force, l'ouvrier aura donc à travailler six autres
heures que j'appellerai heures de sur-travail^
lequel sur-travail se réalisera en une plus-value
ou un sur-produit, »
Ce serait l'explication du profit capitaliste : le
capitaliste « empoche », selon l'expression de
Marx, le travail impayé de l'ouvrier qui est cons"
l VALEUR ET OB LA PLUS-VALUE.
titué par cette faDtaisiste plus-value I C'esi
cette colosBale absurdité, sur ce raisonne
vraiment puéril que l'on a construit toute
doctrine économique et sociale. C'est avec
fausse théorie du travail impayé, du surpr
empoché par le capitaliste que l'on a exci
surexcité les passions ouvrières. Que l'on c
dère les conséquences formidables de cette e
de raisonnement : c'est très exactement au
de cette prétendue analyse scientifique des
économiques que les bolchevistes, mar:
authentiques, otit ruiné en quelques mois
nomie russe.
Si l'on veut bien examiner les doctrines !
listes ayant cours en Europe, les revendic;
révolutionnaires dites ouvrières, la littéi
socialiste révolutionnaire, on verra que
thèses marxistes sont le fond de tout le m
ment socialiste. Cette théorie de la plus-i
passée de Marx à ses disciples, de ses disci
ses vulgarisateurs , de ses vulgarisateur»
réunions de propagande, substituée aux l
du socialisme français par les soins de la i
marxiste, on la retrouve dans les discour:
tient le moindre apprenti enrégimenté di
section française de l'Internationale ouvriè
dans quelque jeunesse syndicaliste.
110 l'économie nouvelle.
Critique de la théorie de la plus-value.
Les éléments de la production.
Si les doctrines du socialisme marxiste étaient
fondées en raison, si elles étaient justifiées par
Texpérience, si leur application devait déter-
miner un accroissement de production, il n'y
aurait à leur opposer que les intérêts des classes
bourgeoises, et je suis bien obligé de dire que,
au point de vue de la civilisation, la défense des
intérêts capitalistes, dans ce cas, serait tout à
fait négligeable. Mais le vrai est que le marxisme
ne résiste pas à l'examen de la raison, est con-
damné par la science et l'expérience, et la preuve
a été amplement donnée qu'il détermine une
baisse énorme de la production, même lorsqu'il
est appliqué avec toutes les ressources de la
plus rude autorité.
Il est capital de saisir cette théorie de la plus-
value qui constitue ce profit capitaliste que Marx
déclare être du travail impayé et volé par le
capitaliste à l'ouvrier salarié. Si Marx a fait cette
singulière découverte, c'est qu'il y a été amené
par une forte erreur dans cette théorie de la
valeur, antérieure à la théorie de la plus-value et
à laquelle les socialistes accordent encore un vrai
caractère scientifique. Marx, critiquant les théo-
IRIK DE LA .VALECK ET DE LA PLUS-VALOB. ni
ries de la valeur de ses devanciers (et il fait par-
fois de justes critiques, très pénétrantes), aboutit
à formuler que la valeur d'une marchandise
fabriquée est déterminée par les quantités ou
sommes respectives de travail qui sont appliquées,
réalisées, fixées dans ces marchandises. Quelle
mesure donne-t-il pour l'évaluation de ces
qannlités de travail? Le temps que dure le travail
dans des conditions générales de production
donnée (les quantités de travail incorporées à
l'installation, aux machines, étant comprises), le
temps compté ici n'étant que du temps ouvrier.
It suffit de présenter l'analyse de Marx dans ce
raccourci, fait avec ses propres expressions,
pour faire apparaître la lourde erreur marxiste
aux yeux d'hommes habitués aux principes de
la méthodisation du travail. On voit que la
notion de qualité a complètement échappé à
Marx, et c'est en grande partie de cet oubli que
vient son étonnante théorie de la plus-value.
Marx mesure les quantités de travail d'après le
temps de travail et le temps de travail n'est
conditionné pour lui que par les données natu-
relles (fertiUté du sol, richesse minière, etc.) et
par le perfectionnement et les progrès des forces
sociales de travail. Marx énumère comme fac-
teur modifiant le temps de travail : <( La subdi-
\
I
\
lia L*ÉCONOMIE NOUVELLE.
vision du travail, le machinisme, les perfection-
nements de procédés, les applications d'agents
chimiques ou d'agents naturels, l'abrègement du
temps et de l'espace k l'aide de nouveaux moyens
de communication et de transports, enfin tout
système par lequel la science met les agents
naturels au service du travail et qui en déve-
loppe le caractère social ou coopératif. »
Dans cette énumération, on ne voit apparaître
aucune des conditions qualitatives qui trans-
forment du tout au tout le rendement du tra-
vail : conception, direction, commandement,
sont ignorés ou méconnus. Marx paraît ignorer
ce qui est devenu pour nous une règle d'or (que
nous en ayons conscience ou non), que le temple
de travail est : i° fonction de l'organisation fon-
damentale des entreprises; -2** fonction de la
conception même du travail, de son organisation
intellectuelle, de la combinaison de mouvements
donnée au travail et des méthodes d'utilisation
des matériaux; 3** fonction de la valeur d'un
autre élément (dont on n'aime guère à parler en
ce temps-ci) : le commandement. Bref, la théorie
de Marx escamote complètement l'œuvre intel
lectuelle qui précède tout travail, quel qu'il soif
et l'œuvre de l'énergie qui commande sa réalisa
tion. Aujourd'hui, la taylorisation ou, plus ju«
/
\
TH^^BIË DE LA VALEUR ET DE LA PLUS-VALUE.
tement, la méthodisation du travail dans
duitrie fait apparaître aux personnes les n
informëes des phénomènes économiques l'en
part qui revient à l'organisation intellectuel
travail dans la production. Au moment où
écrivait, le public était en droit de l'îgi
(bien que l'on pût trouver dans l'œuvr
Vauban des indications de haute utilité) ;
Marx, se posant en investigateur scientit
n'avait pas le droit de négliger ces éléments
avait analysé scientifiquement le trsvai
charron, du métallurgiste, ou même du si
casseur de cailloux, il aurait vu que tout tri
aussi simple qu'il soit, est préparé par une
ception qui détermine le temps, la quantité
qualité du travail, et par conséquent sa valei
Mais quelles sont les conséquences d
erreurs initiales? Méconnaissant cette ceuv
l'intelligence qui conçoit le travail et ses
vements, méconnaissant cette action de l'ér
qui le commande, Marx ne peut découv:
vraie nature du profit qu'il nomme profit
taliste. Puisqu'il ne s'agit que de quanti
de tempS' de travail, le profit ne pourra êtr
^«mment que cette plus-value, ce surprt
ut travail impayé qu'il croit définir. !
jvcrtis, plus éclairés, que découvrons-n'^us ?
V*LOis. Économie.
'_£
ii4 L ECONOMIE NOUVELLE.
que ce qu'il nomme plus-value est rigoureuse-
ment l'œuvre du chef d'entreprise. C'est, sché-
matiquement, la différence qu'^ y a entre la
production d'un homme travaillant seul, selon
ses propres moyens, et la production que le
même homme fournit quand il travaille sous la
direction et le commandement d'un chef qui
organise son travail, qui règle, par ses concep-
tions, l'économie des foi'ces, du temps et des
matériaux, qui invente des tâches, les répartit
et détermine l'utilisation des énergies humaines.
Voilà ce qui explique, pour une large part, le
profit du chef d'entreprise, voilà ce qui le jus-
tifie au point de vue de la production *.
Marx, croyant que la plus-value représente du
travail impayé, admet, sans tenter une démons-
tration, d'ailleurs, que le travail de l'ouvrier est
seul créateur de valeur. C'est admettre du même
1 . Marx n'a pas vu, au surplus, que le profit des entreprises
ne va que pour une faible partie au capitaliste proprement dit.
Lorsque, dans une entreprise, le capital et le chef d'entreprise
sont dissociés (cas des sociétés anonymes), le capital ne reçoit
pas beaucoup plus que l'intérêt de ce qu'il a exposé ; la plus
grosse part des profits est acquise à celui ou à ceux qui dirigent
effectivement, ce qui est d'ailleurs parfaitement légitime. Quand
l'entreprise et le capital sont unis dans une même personne,
le C/apitaliste-entrepreneur reçoit les profits beaucoup plus comme
entrepreneur que comme capitaliste. Les profits sont la rému-
nération de sa capacité de chef, d'organisateur du travail.
'-"^
THÉORIE DE h\ VALEUR ET DE LA PLUS-VALUE. Il5
coup que, quelle que soit la valeur, la qualité,
Téuergie de la direction, le rendement de Tour
vrier sera exactement le même. C'est admettre
également que, en dehors de toute considération
technique, il est indifférent, pour le rendement,
que l'ouvrier soit contrôlé, surveillé, commandé.
C'est admettre qu'une équipe d'ouvriers don-
nera exactement le même rendement, qu'elle ait
un chef ou qu'elle n'en ait pas. Marx tient pour
nulle la part donnée à la valeur du travail par
l'administration des choses et le gouvernement
des hommes. Fils soumis du xviii* siècle, il ne
soupçonne pas un instant que la question puisse
se poser. Le chef, l'entrepreneur, n'est pas pour
lui un homme dont les conceptions et le com-
mandement ont un retentissement sur le rende-
ment du travail et par conséquent sur la valeur.
A ses yeux, et sans même qu'il essaie de le
prouver, ce chef, cet entrepreneur n'est que le
membre d'une classe qui maintient dans la
sujétion, par la force, le prolétariat, afin de le
dépouiller d'une partie des valeurs qu'il crée.
Ceci étant admis, le reste évidemment s'en-
suit : si les prolétaires sont les seuls créateurs
de la valeur, c'est-à-dire de tous les produits et
denrées, si les bourgeois ne sont que des para-
sites superposés à la production, et vivant aux
îi6 L ÉCONOMIE NOUVELLE.
dépens du prolétariat, il doit y avoir dans le
prolétariat la volonté de se délivrer de l'exploi-
tation organisée par la bourgeoisie, donc lutte
des classes, et la justice exige que le prolétariat
parvienne à exercer une véritable dictature pour
consolider sa libération.
Mais comment concilier une telle interpré-
tation de Thistoire avec les enseignements
de rhistoire elle-même? Si cette marche de
rhumanité vers la « libération » du prolétariat
est un fait naturel, une loi naturelle inéluc-
table, comment expliquer que la dictature du
prolétariat ait tant tardé, que toutes les ten-
tatives qui en ont été faites aient échoué ? Com-
ment expliquer que les hommes, la majorité des
hommes aient, en somme, toléré, accepté et même
désiré, depuis les origines du monde, les formes
diverses d'un régime qui était le mal pour eux?
Pourquoi la loi naturelle qui les porterait vers
leur prétendue libération ne parvient-elle pas à
se manifester intégralement, triomphalement? Et
la loi qui a régi jusqu'ici la formation des sociétés
humaines, et qui créait une hiérarchie sociale,
ne serait-elle pas une loi naturelle? Serait-elle
le produit de quelque force extra-naturelle qui
aurait permis aux princes, aux nobles et aux
bourgeois de durer contre une loi naturelle qui
THÉORIE DE LA VALEUR ET DE LA 1>LUS-VALUE.
veut leur disparition? L'œuvre de Marx ne ré
pas à ces questions troublantes. Gela den
dans les mystères du devenir. Marx tente
explication, qui se ressent fortement des hist
hégéliennes, et par laquelle l'évolution é(
mique comprend nécessairement plusieurs p]
(antique, féodale, capitaliste), qui se succt
progressivement (c'est à cause de cette vue
présente le mode de production féodal co
un « progrès » sur le mode antique!) (
société capitaliste préparerait nécessairement
la concentration des entreprises et des capil
l'avènement de la société ouvrière. Le my
n'est pas éclaircî par cette hypothèse. On
tinue de ne pas comprendre, dans l'abs
totale d'une explication satisfaisante pour
prit, pourquoi la loi qui a régi les rapj
humains depuis les origines, cesserait d
vraie à partir du jour où les entreprises seri
concentrées.
Mais que l'histoire rêvée par Marx ne
qu'un roman, de même ordre, de môme ii
ration que le roman des évolution nîstes qi
croient rationalistes, il n'en reste pas moins qi
ropaan est regardé comme une vérité scientif
par un certain nombre de têtes qui pensent
ou pas du tout. C'est au nom de ce roman
Ii8 L ÉCONOMIE NOUVELLE.
l'on a établi la République des Soviets dans
toutes les Russies. Les hommes qui ont réalisé
ce coup, au nom du prolétariat, attendaient la
libération des travailleurs. Si les thèses de Marx
étaient vraies, le résultat devait être, par la sup-
pression du profit capitaliste, une amélioration
sensible de la condition des travailleurs, qui
n'étaient plus frustrés du travail impayé em-
poché par le capitaliste. La hiérarchie dite capi-
taliste disparaissant, la production était intégra-
lement libérée. La production devait être réglée
(( scientifiquement » par des statisticiens qui
déterminaient la répartition des matières pre-
mières, les conditions de la production et la cir-
culation des produits et denrées selon les
besoins. Les résultats ont été contraires à ceux
que les doctrinaires attendaient : la production
a baissé dans une proportion formidable, le coût
de la vie s'est élevé à des taux inconnus sur toute
la surface du globe habitée par les civilisés ou
les sauvages. Baisse énorme de production et,
parallèlement, gaspillage, détournement de pro-
duits et de denrées de tous côtés.
C'est au spectacle de ce désordre, de qette
misère, que l'on voit l'importance capitale, dans
la production et la répartition des biens, d'un
facteur dont Marx n'a même pas soupçonné
THEORIE DE LA VALEUR BT DE LA PLUB-VALUI
l'existence et dont nous n'avons pas par
qu'ici. L'influence de ce facteur sur la qu
le rendement de la production est supéri
celle du facteur technique et du comraandi
Ce fecteur souverain, c'est t intérêt per.
Supprimez-le : tout s'affaisse. Quand l'I
n'attend plus, de son effort accru, de sa
de ses soins, une satisfaction personne
iamiliale, il s'abandonhe au moindre efi
limite son effort à la satisfaction imméd
tombe au rang de l'animal. C'est l'intérél
restreint soit-il, qui nous meut dans le
tant qu'il assure à l'homme qui augmer
effort un régime différent de celui dont
l'homme qui a limité le sien. C'est parce i
chefs du travail trouvent en fin d'année ui
fice, un profit qui est le leur, que leur a
leur intelUgence, leur science sont sans c
éveil pour améliorer, fortifier, renouvelé
méthodes de production ; c'est grâce à I
qu'ils y trouvent qu'ils maintienne
augmentent la production, et c'est en
leur intérêt qu'ils servent celui du groupi
auquel ils appartiennent. C'est parce qi
considèrent propriétaires des biens qu'
valoir, des matériaux qu'ils transforment
économisent et emploient au mieux des
lao l'économie nouvelle.
de tous les richesses de la terre. Et si les biens de
c« monde n« sont pas gaspillés, si tout est utilisé,
du moindre morceau de fer qui traîne dans un
atelier, au bout de ficelle jeté derrière un comp-
toir, si, par conséquent, la production n'est pas
grevée de frais inutiles entraînés par le gâchage
du temps et des matériaux, c'est parce que le
chef d'entreprise considère comme une perte
qu'il subit personnellement la perte qu'entraîne
le gaspillage. Le chef d'entreprise peut en
somme être considéré comme une sorte de
délégué des sociétés humaines à la production et
à la répartition des biens^ mais délégué intéressé
et responsable.
Le socialisme, le marxisme, n'ont pas vu
l'importance souveraine de ce facteur de l'intérêt
dans la production. C'est ce qui fait leur impuis-
sance radicale à organiser le monde. Le
marxisme peut déchaîner des catastrophes
sociales, mais il est absolument incapable d'édi-
fier une construction sociale quelconque. Sur les
ruines qu'il détermine, il demeure impuissant.
Alors, devant son incapacité essentielle, les
ferces humaines redressent, dans la douleur et
l'angoisse, les éternelles figures des sociétés et
des nations. Lénine, à Moscou, a proclamé la
4ictature du prolétariat : c'est en vérité la sienne
THÉORIE DE LA VALEUR ET DB LA PLUS-VALUE. m
propre qu'il a établie. Les Soviets ne sont là
qu'en nom. Lénine règne, comme un tsar, les
pieds sur sa couronne, possesseur d'un pouvoir
de commandement plus grand que celui du tsar
qu'il fit disparaître.
Que les esprits timorés, qui croient à la
marche fatale du socialisme, se rassurent : le
socialisme, le communisme, est une impossibi-
lité physique. Il y a des lois naturelles pour
l'organisation des sociétés humaines comme il y
en a pour la gravitation des corps dans l'espace.
Les transformations économiques ne modifient en
aucune manière les formes essentielles des rap-
ports entre les hommes : qu'un navire soît la
propriété d'un armateur, ou d'un consortium de
commerçants, ou d'une société par actions, ou
d'une société coopérative, qu'il navigue sous le
pavillon d'un prince féodal, d'un roi constitu-
tionnel ou d'une République démocratique ou
aristocratique, dès qu'il est en mer, le capitaine
y est toujours le maître, après Dieu. Si les mate-
lots se mutinent et établissent un authentique
soviet à bord, il y a mille chances pour que la
cargaison et les passagers aillent au fond de l'eau
dans le tumulte d'une assemblée générale.
Hypothèse plus souvent vérifiée : un solide gail-
lard prend le conamandement, règne par la ter-
132 l'égokomi£ nouvelle.
reur et ramène le navire au port. C'est tout ce
que peut déterminer le socialisme dans le
monde : couler le bateau ou provoquer Tavène-
ment de nouveaux maîtres, plus durs que les
anciens.
Avec le secours de notre intelligence, de notre
science, de notre volonté, nous pouvons éviter
ces deux périls.
OBAPITIIB V
L'ÉCONOMIE RÉAUSTË
fKBHUBS FUHCIPBS
Définition de H Économique. — L'effort
travail. — La loi du moindre effort. — G
tioit^ et moyens de la création économique.
Depuis que Xénophon a dit de l'Econoir
qu'elle est la science des choses possédées
l'homme, il a été donné un nombre considé
de définitions de l'Économique, mais i
semble pas que les modernes aient apporté
de clarté que les anciens. D'Adam Smi
Paul Leroy-Beaulieu, en passant par J.~B.
et Stuart-Mill, il n'y a pas de progrès sen!
dans les définitions. Science qui examin
causes qui ont perfectionné les facultés prc
tires du travail et l'ordre de distribntior
124 L ÉCONOMIE NOUVELLE.
produits (Smith) ; science qui enseigne comment
la richesse se forme, se distribue et se consomme
(J.-B. Say); science qui traite de la production
et de la distribution des richesses (Stuart-Mill) ;
science des valeurs, dés échanges ; science qui
constate les lois générales qui déterminent l'acti-
vité et Tefficacité des efforts humains pour la
production et la jouissance des biens que la
nature n'accorde pas spontanément à Thomme
(Leroy-Beaulieu), toutes ces définitions tournent
autour d'une idée aux contours incertains et
laissent dans l'ombre le phénomène économique
essentiel qui est la naissance même de la produc-
tion.
A lire les définitions connues de l'Economique,
il semble que l'homme produit des richesses,
des biens, des produits, des marchandises, aussi
simplement, selon les mêmes lois que l'arbre
produit des fruit,s. La plupart des économistes
ne paraissent pas soupçonner que la production des
richesses et des biens (qu'elle soit faite, selon les
auteurs, en vue des besoins, de l'utihté, du plaisir,
des jouissances), n'est pasv dans les sociétés
humaines, un fait ayant le même caractère de
spontanéité organique que l'union sexuelle pour
la perpétuité de l'espèce. De là vient Fincerti-
tude et le flou des définitions.
prehiErs PHi:icif'Es DE l'i^conomie réaliste.
Une connaissance plus précise des réali
écartant tout Bubjectivisme, nous permettra
concevoir que l'Économique est ta science
conditions et des moyens dans lesquels et
lesquels, CHomme, c'est-à-dire l'espèce home
recherche, capture, transforme, échange, répa
accumule les fruits de la terre, les animaux,
choses inanimées utilisables pour la conserve
de la vie individuelle et la conservation
r espèce.
En partant de cette définition, où entr
connaissance précise d'une Jin de l'éconc
humaine, nous aurons une base sûre quand i
définirons l'utilité, la valeur des choses,
incomparablement plus sûre que si nous ce
dérions que la fin de l'effort économique
d'acquérir les richesses, ou de procure
l'homme les choses nécessaires à ses besoin
à ses jouissances, notions qui ne foumiE
aucun moyen d'apprécier, de juger les ef
économiques .
D'autre part, grâce à cette précision, i
"verrons apparaître, en liaison étroite avec 1'
nomie, des faits que la plupart des ëconom
regardaient comme absolument distincts de 1'
nomie.
I. — Nous posons que l'homme ne peut se
136 L ÉCONOMIE NOUVELLE.
server que par un effort intellectuel et musculaire
qui est le travail.
En efiet, tqut ce qui est utilisable par Thomme
se trouve dans le milieu naturel, mais Tutilisa-
tion n'en est pas gratuite, c'est-à-dire que
recherche, capture, transformation, échange,
I
répartition, accumulation, exigent un effort intel-
lectuel et musculaire. Il n'est pas de biens dans
le milieu naturel que l'homme puisse se procu-
rer sans efforts, c'est-à-dire sans qu'il s^écoule
un temps plus ou moins long entre le désir et la
satisfaction, et sans que l'homme ne soit amené
à subir une peine, une fatigue avant de tenir en
sa possession Tobjet vers lequel le porte son
besoin. L'homme doit reconnaître d'abord, par
le moyen de son intelligence, ce qui est utilisable
de ce qui ne l'est pas^ ce qui peut être atteint
par lui en temps utile et ce qui ne peut l'être.
Dès son premier pas sur la terre , pour la plus simple
des opérations, l'homme doit mesurer ses pas et
calculer les résistances, proportionner son effort
aux possibilités. Une opération intellectuelle
précède toute action de l'homme dans la recherche
des biens. L'opération physique ou musculaire
suit, celle-ci plus ou moins longue, plus ou
moins pénible. Donc, pas de biens gratuits dans
le milieu naturel.
' I
PHBMIERB PBINCIPIÎS DE L ECONOMIE BEALIbTI
U. — Le travail étant le résultat du plus
effort, la loi de l'homme étant le moindre
le travail est un fait social hiérarchisé, p
de la contrainte de thomm^ sur l'homme.
Or, le travail étant un effort, une peine
fatigue, dans quelles conditions l'homir
donnera-t-ilP L'homme eet-il un être q
donne spontanément au travail? U appara
si l'homme est organisé physiquement p(
travail, c'est^-dire pour connaître les cl
en prévoir l'utilisation et les transformer, i
vidu n'est pas organisé pour s'imposer
peine, une fatigue qui dépasse la satisfî
qu'il en attend dans le temps qui suivra i
dîatement son effori, sa peine, sa faligue.
la définition que nous avons déjà donnée, l'h
est an être dont l'énergie, comme toute en
suit la voie de la moindre résistance, du nu
ejfort, dont la sensibilité recherche la mi
fatigue, la moindre douleur, et que son if.
de conservation dirige vers le moindre risqui
Dans ces conditions , le travail ne peut i
que sous l'action d'un commandement d'ht
à homme, d'individu à individu, de telle mf
que l'individu le plus intelligent et le plus
I. et. L'Homme qui aienl, p. XXXVd.
128 l'économie nouvelle.
teur (qui conçoit le mieux le travail et l'utilisation
des choses) et le plus apte au commandement
(non par sa force physique, mais par son éner-
gie) exerce sur Findividu, dont les aptitudes sont
moins étendues, une action qui le contraigne à
accepter la loi du travail. Le commandement de
la nécessité peut suffire pour amener Thomme
au travail suivi d'une satisfaction immédiate pour
assouvir la faim, par exemple; mais Tactivité
de rhomme, sous la contrainte de la seule
nécessité, se limite alors au travail animal de la
recherche quotidienne de la nourriture et du
gîte. La satisfaction acquise, l'effort cesse. Pour
que rhomme dépasse cette vie en quelque sorte
animale, pour qu'il entre dans la civilisation, '
par le travail qui résulte d'une prévoyance et
dont le résultat dépassera le besoin de l'immé-
diate nécessité, il faut qu'il y soit contraint par
son semblable.
Le travail est donc le produit d'un acte que
crée une société hiérarchisée oii* l'un conçoit, où
l'autre exécute, où l'un commande, où l'autre
obéit, où il y a contrainte et solidarité entre les
membres de la société, contrainte du chef sur
l'exécutant pour le maintenir dans le travail, con-
trainte de l'exécutant sur le chef pour obliger celui-
ci à concevoir des travaux qui assurent la vie
» p
PREMIËKS PiUNCli'ËS DE L ECONOMIE UEAL18TE. 139
commune, où Fun et l'autre sont solidaires dans
les résultats, dans le rendement du travail.
A l'origine du travail, le précédant, il y a
donc une création sociale, où apparaissent un
pouvoir de contrainte et une hiérarchie. La créa-
tion politique et sociale est donc antérieure à la
création économique dont elle est la condition
nécessaire.
m. — C^s conditions politiques et sociales
nécessaires à la naissance du travail sont réalisées
dans h Famille humaine, qui contient en germe
ioutes les institutions des sociétés civilisées,
La Famille unit, par l'amour et par l'instinct
de conservation de l'espèce, deux êtres inégaux et
doués de qualités différentes : l'homme, créateur
intellectuel et apte au commandement; la femme,
conservatrice des créations de l'homme et capable
d'exercer sur l'homme la contrainte morale qui
le conduit à renouveler ses créations. L'union
de l'homme et de la femme constitue le premier
type de société hiérarchisée dont les membres
sont solidaires et s'imposent une contrainte mu-
tuelle pour la création économique. L'homme
contraint la femme aux travaux domestiques ;
la femme exige de l'homme qu'il exploite son
esprit et sa vigueur à la recherche, à la capture,
à la transformation, à l'accumulation et à la pro-
Valois. Économie. 9
y
l3o L ÉCONOMIE NOUVELLE.
tection des choses qui donneront à la famille sa
nourriture et sa sécurité. Les enfants sont con-
traints par l'homine et la femme à se jpréparer
aux mêmes fonctions et à les remjdir dès que
leur force le leur permet. La famille est un type
complet de société où sont réunies toutes les con-
ditions nécessaires à la création économique. Les
sociétés complexes ne font que reproduire, en
divisant les fonctions, ce type initial des sociétés
humaines. Le pouvoir de TEtat, imposé dans la
suite à des sociétés de familles, ne. fait que pro-
longer le pouvoir paternel .
ÏV. — U inégalité des ressources des milieux
naturels d'une part, la loi du moindre effort
dautre part, portent l'homme à la guerre. La
création économique et ses progrès sont étroite-
ment liés à la guerre, et elles nécessitent, dans les
sociétés humaines, un pouvoir qui soit à la fois
apte à faire et à empêcher la guerre.
Les êtres et les choses utilisables par Thomme
étant très inégalement répartis dans les milieux
naturels de la planète, leur recherche exigeant
plus ou moins d'efforts selon la fertilité ou l'ari-
dité relative des régions, il s'ensuit que les
hommes sont amenés à accomplir un travail
plus ou moins rude selon le caractère des
régions qu'ils occupent. Or, obéissant à la loi
PREMIERS PRINCIPES DE L*ÉCONOMIE RÉALISTE. l3l
du moindre effort, rhomme sera toujours porté
à rechercher, pour ses étahlissements, les régions
oii la conservation de sa vie exige le moins de
travail, où, en somme, la vie est moins chère. Les
régions d'une grande fertilité naturelle qui exi-
gent moins d'efforts pour la culture, les régions
chaudes, qui épargnent à l'homme le travail de
recherche du combustible, seront toujours l'objet
des désirs des sociétés qui travaillent. Il s'ensuit
que la recherche d'heureuses conditions pour le
travail porte les sociétés humaines aux antago-
nismes et à la guerre. Il y a nécessairement anta-
gonisme entre un groupe social qui occupe une
région fertile et tempérée et un groupe voisin
qui occupe une région aride et froide. Le second
cherchera, soit à expulser le premier, soit à
s'emparer des biens qu'il tire de son sol. Ainsi, le
travail et la guerre sont-ils indissolublement liés.
Tout groupe qui travaille et qui produit doit
penser, avant de se mettre au travail, à assurer
sa sécurité à l'égard des groupes voisins; sinon,
il s'expose à se voir dérober le produit de son
travail par ceux-ci, surtout s'ils occupent une
région moins favorisée. Ainsi de tous temps, les
habitants des plaines, où 1^ vie est plus douce,
ont-ils eu à se défendre contre lés habitants des
montagnes, où la vie est plus rude. La création
i32 l'économie nouvelle.
économique nécessite donc éternellement, dans
toutes les sociétés humaines, un pouvoir apte à
faire et à empêcher la guerre. Il y a là un des plus
puissants moteurs de l'activité et des progrès éco-
nomiques. S'ils jouissaient d'une sécurité parfaite,
les occupants d'une région douce arrêteraient
leur eflFort dans les limites de leurs besoins ou
de leurs jouissances. Ils seraient plus attirés par
leurs jouissances que par leurs besoins et s'écar-
teraient ainsi des travaux vraiment utiles, ce qui
les porterait vers la décadence. La crainte où ils
sont de se voir dérober même ce qui est néces-
saire pour leurs besoins les porte à faire sans
cesse un efiFort d'invention, de travail pour ren-
forcer les défenses qui mettent leurs champs,
leurs ateliers et leurs magasins à l'abri des
groupes voisins. De son côté, le groupe qui
habite une région rude cherche à perfectionner
ses moyens d'attaque et poursuit le même eflFort
d'invention et de travail. Il s'ensuit que par la
menace qui pèse sur les habitants des régions
heureuses, par la menace qui pèse aussi sur les
habitants des régions pauvres (car les premiers
tentent d'établir leur pouvoir sur les seconds
pour se libérer de la crainte du pillage), les uns
et les autres progressent dans le travail, car leur
préparation à la guerre ne se fait que par un
PREMIEH8 PRINCIPES DE l'ÉCONOMIE REALISTE. lîi3
accroissement de travail. La crainte de la guerre
est ainsi un des plus puissants facteurs du pro-
grès économique.
S'il en est ainsi dans les relations des groupes
sociaux entre eux, il en est de même à Tinté-
rieur. Les hommes étant inégalement aptes au
travail, à l'invention et au commandement, les
différences dans les résultats du travail rendent
rapidement inégales les conditions sociales des
membres ou des citoyens. Cette inégalité que
crée le travail, la tendance au moindre effort
tente toujours de l'annuler par la ruse et par la .
force. Les hommes qui échouent dans leurs
entreprises par le travail tentent de prendre leur
revanche par la guerre civile. Au surplus, la
même tendance porte tous les hommes (et non
les seuls paresseux et criminels) à prendre à leur
prochain le produit de son travail. Le fait qu'un
homme a amassé les produits de son travail porte
son^ voisin à essayer de le lui dérober. La créa-
tion économique place des germes de guerre à
l'intérieur des cités ou des groupes sociaux. Il
faut donc qu'un pouvoir social régente les groupes
pour empêcher les hommes de se faire la guerre.
Dans le groupe-type, la famille, c'est le père qui
exerce ce pouvoir; dans la cité, dans la nation,
c'est le prince, ce sont les chefs, c'est l'Etat.
i34 L*ÈCOPfOMlE NOUVELLE.
L'Etat est Forganepar lequel les sociétés humaines
contraignent leurs membres à ne pas se faire la
guerre et à travailler. L'Etat, libre au-dessus des
producteurs, est donc un des moyens par les-
quels la création économique s'accomplit et dure.
V. — L'existence de VÉtat étant une de9 condi-
tions essentielles de la création économique, la
forme de F État doit être telle quelle permette aux
citoyens de donner tous leurs soins au travail. La
Jorme démocratique est celle qui favorise le moins le
travail; la forme aristocratique est meilleure, mais
laisse dans le groupe des germes de guerre civile ;
la forme monarchique est, de toutes, la meilleure,
au point de vue strictement économique.
En effet, la forme de l'Etat n'est pas indiffé-
rente au producteur. Si l'Etat accomplit parfai-
tement sa fonction de pacificateur intérieur et
extérieur, les citoyens peuvent donner leurs
efforts au travail en toute sécurité. Si, au con-
traire, l'Etat manque à sa tâche, il oblige les
citoyens à perdre temps et efforts pour le seconder
ou le remplacer. Or, la forme démocratique est
celle qui, non seulement affaiblit l'État, mais
appelle les citoyens à le détourner de sa fonction.
L'Etat ne peut remplir parfaitement sa fonction
que lorsqu'il établit la loi de paix et de travail
sur tous, sans préférence pour tel ou tel groupe
t>RBMIÉRS PKINGIPËS DE L ECONOMIE REALISTE. l35
de la cité. Dans le régime démocratique, TÉtat
devient la chose des partis qui se constituent
pour exploiter le travail de la nation. Les hommes,
sachant que^ s'ils peuvent s'emparer de TÉtat,
ils pourront échapper à la loi du travail et prendre
le produit du travail d'autrui, forment des
coalitions ou partis qui se saisissent de l'Etat et
dont les membres se partagent les biens qu'ils
peuvent prendre au nom de l'Etat lui-même. Au
parti qui tient l'Etat, s'oppose un autre parti, et
d'autres encore qui ont les mêmes vues. Les
uns et les autres, pour lutter les uns contre les
autres, agitent la nation, intéressent des groupes
de plus en plus étendus aux bénéfices de leur
triomphe politique. Cités et nations sont alors
continuellement distraites du travail, appelées à
une sorte de guerre civile permanente, et les
chefs et hommes de parti, qui pourraient être de
bons chefs et hommes de travail, ne sont que
des agitateurs qui détournent tous les citoyens
du travail. C'est pourquoi la démocratie est la
forme la moins heureuse de l'Etat, quant aux
résultats économiques. La forme aristocratique
est m^illeurei parce qu'elle ne trouble pas tous
les groupes de la nation; toutefois, mettant l'Etat
entre les mains d'un groupe social, d'une classe,
elle laisse subsister dans la cité, au sein de ce
i36 l'économie nouvelle.
groupe, les causes de discorde que la démocratie
étend à toute la nation; en outre, elle présente
un grave défaut: la classe aristocratique, n*étant
subordonnée à rien d'autre que la loi qu'elle se
donne, est inclinée, parla loi du moindre effort,
à se reposer dans la possession où elle est et à
réduire son effort de direction. A tous égards, la
forme monarchique est la forme supérieure de
TEtat, en vue de la création économique. En
effet, lorsque l'Etat, manœuvré par un gérant
responsable et intéressé, établit une même loi sur
tous les groupes de la cité ou de la nation, tous
les citoyens sont maintenus dans leur fonction
utile de travail ou de direction économique,
dans les limites que peut atteindre la meilleure
des institutions humaines. L'expérience montre
que les nations qui possèdent un Etat à forme
monarchique peuvent atteindre une très haute
prospérité économique; exemples : les Etats-
Unis d'Amérique, qui, sous le nom de démocratie,
possèdent une des plus fortes monarchies tem-
poraires que l'on ait connues; l'ancien Empire
allemand, monarchique, aristocratique et guer-
rier; l'Empire britannique, monarchique et aris-
tocratique. La forme monarchique de l'Etat ne
transforme pas des citoyens inintelligents et inac-
tifs en puissants créateurs ; mais elle multiplie la
PKËMIËUS PUiNCiPËS DE L ECONOMIE KÉAL18TË. 1^7
valeur et le rendement du travail des nations qui
en bénéficient, par le fait qu'elle contraint les
citoyens au plus grand effort de travail et les
place dans les conditions politiques et sociales
favorables à Taccomplissement du plus grand
effort de production.
VI. — La loi du moindre effort, qui porte les
hommes à la guerre dans l'état de nature ou dans
un état social faible, les porte au plus grand effort
et au progrès technique continu, dans un état
social bien organisé. La connaissance de cette loi
est d'une importance considérable dans V organisa-
lion des nations. Selon que Von tient compte de son
existence ou quon la méconnaît, les sociétés vont
à la prospérité ou à la décadence,
La loi du moindre efibrt est d'une importance
considérable dans la vie économique. C'est elle
qui domine toute la phyjsique humaine. Elle est
à la racine des causes de tous les progrès tech-
niques de l'homme, comme elle est à la racine
de toutes les décadences économiques et sociales.
Dans l'état de nature ou dans un état faiblement
policé, elle incline l'homme à vivre aux dépens
de son semblable. Dans un état fortement policé,
au contraire, elle le conduit au progrès tech-
nique continu. En effet, lorsqu'il n'est laissé à
l'homme qu'un seul moyen d'action, le travail,
l38 L ÉCONOMIE NOUVELLE.
rhomme cherche à réduire son effort de travail
eu utiUsaut ses ressources intellectuelles qui lui
permettent de diminuer son effort musculaire.
C'est la source des innombrables inventions et
combinaisons qui ont augmenté le rendement du
travail humain dans des proportions si considé-
rables. En fait, l'homme ne parvient jamais à
diminuer son efibrt, mais il le transforme, il le
déplace : il Tintellectualise, et il a le sentiment
qu'il le diminue, parce que la fatigue intellec-
tuelle lui paraît moins pénible que la fatigue
musculaire. Il est d'autant plus porté à l'intellec-
tualisation du travail que l'esprit construit avec
une rapidité infiniment plus grande que la chair,
et dresse dans l'âme de l'homme des images qui
entraînent la chair à l'action. Les rapides cons-
tructions de l'intelligence font toujours appa-
raître à l'homme un état futur où sa peine sera
moins rude. Ainsi la recherche du moindre
efibrt, de la moindre peine, du moindre danger
tient-elle en éveil l'intelligence humaine et
exerce-t-elle ensuite, par les images du futur
qu'elle a engendrées, une sorte de contrainte
sur l'activité de l'homme qui augmente son
efibrt d'aujourd'hui pour diminuer son effort du
lendemain. C'est par là que l'homme se dirige
vers les sommets de la civilisation.
PREMIERS PRINCIPES DE l'ÉCONOMIE RÉALI8TE. iSg
Un grand nombre d'écrivains ont vu ou en-
trevu le rôle capital de la loi du moindre effort.
Il en est peu qui aient vu l'étendue de son do-
maine, et presque tous les auteurs, économistes
ou philosophes, qui Font étudiée se sont arrêtés
en chemin, comme s'ils eussent craint d'être
entraînés à des conclusions opposées aux idées
générales du xviii* et du xix* siècles. Si les socia-
listes, Proudhon excepté, ont complètement
ignoré la loi du moindre effort, des économistes
comme Paul Leroy-Beaulieu ou Yves Guyot
marquent nettement qu'elle domine toute la vie
économique; des philosophes comme Ferrero
et Th. Ribot en ont défini le caractère général.
Leroy-Beaulieu dit que « le principe de la
moindre action, c'est-à-dire du moindre effort
pour obtenir un résultat déterminé, ainsi que le
principe de l'économie des forces qui n'en est
que l'extension, dominent toute la vie écono-
mique )). Yves Guyot a écrit, dans son livre sur
VÉùonomie de reffort, que « toute l'histoire de
l'invention humaine obéit » à la loi du moindre
effort : (( L'homme, dit-il, cherche la moindre
résistance; plus il est ingénieux, plus il cherche
à diminuer son effort. »
Rien n'est plus exact; c'est en effet en recher-
chant le moindre effort que l'homme est conduit
l4o L ÉCONOMIE NOUVELLE.
à tous ses progrès techniques. Mais c'est en
quelque sorte une duperie* car, une loi domine
son activité, une loi de constance de l'effort, à
laquelle il ne peut échapper. L'homme invente
la voiture pour s'épargner la peine d'aller à*
pied ; mais il est conduit par là à un nouveau
dressage du cheval et à la fabrication de la voi-
ture. Parallèlement, il recherche le moindre
danger, et il est entrsdné vers un nouvel effort
d'invention et de travail. Il n'échappe d'ailleurs
pas plus à la loi de constance de l'effort qu'à
celle de la constance du danger. Toutes ses créa-
tions qui ont pour but d'éliminer un danger en
font naître un autre. Il chasse le loup du voisi-
nage de ses villes et de ses villages, et le Petit
Chaperon rouge n'a plus à redouter les longues
dents de l'animal qui l'attend chez sa mère-
grand; mais, sur la route que l'enfant suivra,
l'automobile n'est pas un danger moins -grand
que le loup. L'homme ne craint plus guère
l'avalanche qui surprend les voyageurs en
montagne ; mais un accident de chemin de fer
fait périr d'un seul coup autant d'hommes que
les avalanches en faisaient périr au cours d'une
saison.
Mais l'homme invente sans cesse de nouveaux
moyens de conjurer les dangers qui renaissent
PKEMIEnS PRI!V0;PE8 DE L'ÉCONOMIE RÉALISTE. lil
BOUS Bon pa8 et de diminuer l'effort qu'exigent
ses nouvelles créations. Ainsi la création '
mique a'accrolt-^lle sans cesse par une p
sive intellectualisation de l'eflort et du tra
l'homme tire parti de plus en plus des resi
des milieux naturels; il augmente sans c(
protections de sa vie, les moyens de coi
son espèce. Ainsi, poussé par une loi i
celle de l'espèce, et qui est Texpreas
l'ordre divin qui lui fut donné, ainsi se ]
nit-il contre les dangers inconnus de l*
Cette création continue, c'est la loi du n
efiort qui la commande, mais seulen
l'homme' est placé dans des condition)
qu'il soit contraint au travail. Si l'hom
plac4 dans des conditions politiques et t
qui lui permettent d'échapper au travail,
du moindre effort, au lieu de le condui:
création économique, le porte au pillagi
gaspillage des biens accumulé».
Le raisonnement l'indique; l'expérie
confirme ; les révolutions de caractère so*
qui affaiblissent ou détruisent les insti
qui contraignent les hommes à vivre en
à travailler, sont accompagnées de piltag<
gaspillages d'autant plus grands qu'elle
plus hbertaires. C'est ce que n'ont pas
l42 L ÉCONOMIE NOUVELLE.
économistes libéraux, qui vivaient sur le fonds
d'idées générales du xviii* siècle.
Les philosophes comme Ferrero et Ribot,
poussant plus loin que les économistes l'analyse
de l'effort, ont très nettement formulé que
€ l'humanité répugne à l'effort » que ac la ten-
dance au moindre effort est la règle » et que
« par nature l'homme est enclin au repos et
disposé au nqioindre effort* ». Mais l'un et
l'autre se sont abstenus de tirer des conclusions
pratiques de ces constatations.
La connaissance de la loi du moindre effort est
une de ces idées claires et précises qui nous
permettent de diriger sûremeut notre action et
d'éviter cette incertitude dont Ferrero disait, en
191 9, qu'elle présida à l'agonie du monde ro-
main. Elle nous amène en effet à conclure que
la condition essentielle de la création écono-
mique est l'existence, dans les sociétés hu-
1. Th. Ribot. Oq trouvera dans la Revue philosophique d'Oc-
tobre 1910 la longue étude du profo^i^eur Ribot pur cette ques-
tion capitale (^La loi du moindre effort en psychologie) ; cette étude
est la conclusion d*une polémique philosophique ouverte par
Ferpêro en 1894 et dont une partit^ est reproduite dam l'ouvrage
de cet écrivain, intitulé Les lois psychologiques du symkolisme,
publiée en 1896 chez Alcan, à Paris. Mon ouvrage V Homme qui
\)ienly paru en 1907, à la Nouvelle Librairie Na^tionale, à Pari», est
ui^e si^ite d'études qui reposent %ur la connaissance . de )^ \e\ du
moindre effort et de ses conséquences sociales et politiques.
LA VALEUR. 1 43
maines, d'institutions politiques et sociales qui
contraignent les hommes à Tefiort, c'est-à-dire
au travail. Toute organisation sociale qui détruit
ces institutions est vouée à la décadence^ à la
mort. Ainsi peut-on se rendre compte scientifi-
quement, peut-on dire, que les conditions poli-
tico-sociales créées au xix* siècle en Europe me-
nacent gravement la civilisation occidentale. Le
maintien du régime libéral conduirait infaillible-
ment les nations européennes à la dissolution.
Après la Grande guerre, à une époque où l'Eu-
rope doit reconstituer, par un travail intense, les
pertes immenses qu'elle a subies, il est de la
plus haute importance que l'on sache, que Ton
se pénètre de cette vérité, que le régime de la
liberté interdirait absolument à l'Europe le tra-
vail* de reconstruction qu'elle doit faire. La
raison, la science et l'expérience enseignent que
le régime nécessité par le travail, normal ou
intense, est le régime de la contrainte, et avec
plus de précision, le régime de la contrainte mu-
tuelle.
II
L'objet de la création économique est de
donner de la valeur aux êtres et aux choses des
i44 l'économie nouvelle.
milieux naturels, c'est-à-dire de les rassembler,
de les recueillir, de les transformer et de les
transporter de telle manière qu'ils soient utili-
sables par l'homme pour la conservation de la
vie. Êtres et choses ne valent pour l'homme que
dans la mesure où ils sont utilisables par lui à
cette fin.
Or, les milieux naturels ne fournissent rien,
hors l'air, qui soit utilisable san» un effort de
l'homme, aussi faible que soit cet effort. Il s'en-
suit que la valeur n'est créée qu'après incorpo-
ration, aux êtres et aux choses, d'un effort hu-
main.
Ainsi, il peut y avoir travail sans valeur, si
des efforts humains transforment ou transportent
des choses n'ayant aucune utilisation possible
pour l'homme dans le temps ou le milieu où il
vit; mais il ne peut y avoir valeur sans travail,
et, ainsi que nous l'avons vu plus haut, il ne
peut y avoir travail sans commandement, sans
action, de l'institution humaine qui oblige
l'homme au travail et lui donne en même temps
la sécurité.
La valeur des êtres et des choses sortis du
milieu naturel est donc en raison directe :
De leur utilisation possible par l'homme dans
un miliei^ social donné ;
Des eflorts humains de toute nature qu
incorpores ;
Elle est en raison inverse de la puissa
institutions politiques et sociales.
Les prix, qui expriment la valeur dei
dans les sociétés où la valeur est indiq
des signes pour les échanges, les prix so
fonction de ces trois termes et leurs va
s'expliquent r
Par la valeur d'utilisation, variable i
caractère de la production ou selon les i
ments qui peuvent se produire dans les
naturels (froids ou chaleurs inaccoutuméi
dations, etc.);
Par la qualité ou la quantité des eflo
mains nécessaires à leur production c
transport, que font varier les progrès
régressions de la technique, ainsi que le
gements des milieux naturels ;
Par l'aptitude plus ou moins grande d
et des institutions sociales h promouvoir
duction et à lui donner la sécurité; par
plus ou moins élevé du fonctionnen)
l'État.
Contrairement à ce qu'ont cru un
nombre d'économistes, la valeur n'est en
manière subjective; elle n'est pas suboi
ViLou. Ëoooomia,
i46 L*^CONOMlB NOUVELLE.
à l'appréciation des goûts, des jouissances de
rhomme ; elle n'est pas fonction de nos besoins
ou de nos désirs; elle n'est pas influencée par
le fait que rhomme offre ou n'offre pas, de-
mande ou ne demande pas les choses qu'il
fabrique ou consomme. Quels que soient les
goûts, les désirs des hommes, ils ne peuvent
modifier l'humanité et rendre utilisable pour la
conservation de sa vie ce qui ne Test point.
La valeur d'utilisation est déterminée non par
les besoins de l'individu, mais par ceux de l'es-
pèce; non par la psychologie, mais par la phy-
sique humaine. S'il est créé des produits qui ont
de la valeur malgré leur caractère nocif pour
l'espèce, leur valeur n'existe pas par une néga-
tion du principe que nous exposons, mais peu*
des déviations de l'instinct de conservation chez
les individus. La morphine acquiert de la valeur
pour le morphinomane, parce que celui-ci a l'il-
lusion que le poison qu'il absorbe entretient ou
augmente sa puissance vitale. La valeur n'est
subjectivisée ici que par l'effet d'un état patho-
logique; dans le cas du morphinomane, l'équi-
libre entre l'homme et la nature est rompu. Un
des objets de l'Etat et des institutions sociaUs
est précisément de maintenir, dans les conditions
artificielles où vivent nécessairement les hommes
LA VALBUH.
groupée eo Booiétés, cet état d'équilibre
flique, entre l'homme et la nature, où l'ho
est contraint par la nécessité immédiate de n
chercher que ce qui est utile à la conservatio
l'espèce. L'importance d'une exacte conce]
de la valeur réside eq ceci qu'elle perme
découvrir que le caractère de la production
indifférent ni à l'État, ni à l'Economique,
société où la valeur devient subjective est
société malade et où la création de la
valeur, c'est-à-dire la création économique
en péril. II appartient à l'Etat et aux instilu
sociales d'administrer à cette société les ren
nécessaires.
Ce serait une erreur de croire que la v.
devient nécessairement subjective lorsque
atteint le domeine de la création artistique
Muses créent, elles aussi, pour la cooserv
de l'espèce. Elles placent autour de l'homn
font nattre dans son esprit les images et les
que l'homme voit on entend dans la nati
qui sont aussi nécessaires à sa vie que l'air
lumière. Quand l'homme est séparé du a
naturel par les murs qu'il construit
s'abriter, les Muses font rentrer dans la ci
jeux du soleil sur les eaux et les murmur
vent dans la forêt. Ce n'est pas par fantaii
i48 l'économie nouvelle.
caprice du sentiment que nous ornons les murs
de nos maisons et les places de nos villes. Nous
recréons ou nous rappelons autour de nous les
formes du milieu naturel d'où nous sommes
sortis, avec lequel il nous faut demeurer en
relation pour conserver nos facultés physiques et
intellectuelles ; la valeur de nos œuvres d'art est
en raison directe de notre aptitude et de notre
puissance à reproduire où à rappeler les formes
et les sons de la nature, ou à nous restituer cette
exaltation de l'énergie que donne à l'homme le
spectacle de la nature. On ne donne ici ce carac-
tère de la valeur artistique qu'à titre d'indication
et pour mettre même en lumière ce fait que la
valeur n'est pas conditionnée par les sentiments
et les fantaisies de l'homme.
La grande erreur des libéraux a été de croire
que la valeur était fondée sur le goût, le plaisir
et la jouissance des hommes. Il est d'une impor-
tance extrême que cette fausse notion soit rejetée
de notre esprit, tant au point de vue purement
intellectuel, pour la satisfaction de notre intelU-
gence, qu'au point de vue social. Une fausse
notion de la valeur peut avoir, la preuve en a
été amplement donnée, des conséquences so-
ciales infinies. La notion libérale rend toute
organisation économique impossible. Il est évi-
LA VALEUR.
dent que si la valeur et, par couséquen
prix ne sont établis que par le goût, le pi
le besoin et la jouissance, il est interd
dresser des institutions qui empêcheraie
libre manifestation de ces facteurs ; d'autre
ni les citoyens, ni l'État ne sont en mesu
déterminer ce qui peut ou ne peut pas enti
circulation dans l'économie; enfin, comme
l'avons montré, une économie fondée
donner satisfaction aux besoins, aux pis
aux jouissances de l'homme porte aùremen
société vers la décadence.
Le lecteur est donc invité & accorder
patiente attention à la définition de la vs
Que sa méditation se concentre sur ce probl
L'avenir de notre civilisation dépend de la
tion qui sera reconnue pour vraie et qui ]
dera à nos travaux. On se rendra co
d'ailleurs que la recherche d'une défie
scientifique de la valeur se raccorde aux
blêmes essentiels de la philosophie qui si
donnait toutes choses à la sensibilité hum
C'est par là que l'on peut entrevoir qu'i
peut être fait de sérieuse révision des no
sur l'économie si l'on ne poursuit en n
temps la révision des idées philosophiques
nous avons héritées du xvm" siècle. Noui
i5o l'économie noutellk.
pouvons faire un vrai travail scientifique si nous
demeurons soumis au romantisme philosophique
qui a engendré le romantisme économique. La
définition de la valeur que nous soumettons à la
critique a été conçue en dehors de cds préjugés
qui faussent Tesprit scientifique, et c'est à des-
sein qu'elle est présentée ici sans l'appui
d'exemples ou de faits : on n'en donne volon-
tairement que la substance afin que l'esprit du
lecteur soit retenu sur l'aspect essentiel du pro-
blème.
On pourra juger de la valeur de l'instrument
de mesure et de connaissance que nous donnons,
en l'expérimentant pour l'analyse des faits éco-
nomiques de tout ordre : on n'aura pas de peine
à en reconnaître la sûreté dans l'analyse des
faits qui se produisent sur le plan des nécessités
premières. Il en sera de même sur le plan de
l'aisance, du luxe, si l'on se rend compte que
toutes les choses qu'acquiert ITiomme, en
dehors des objets et denrées de première néces-
sité, dont la valeur ne paraît être déterminée que
par sa fantaisie, que ces choses sont les signes
par lesquels il fait reconnaître d'autrui son rôle,
sa fonction dans l'économie ; les faits qui se pro-
duisent sur ces plans apparaîtront alors comme
un prolongement des premiers. S'agit-il des
LA VALEUR. l5l
modes, qui annulent en une saison la valeur des
vêtements, ou en quelques années celle de cer-
tains objets mobiliers, et qu'une courte vue ver-
rait soumises non seulement aux goûts et aux
sentiments, mais aux caprices de FhommeP II ne
faut pas une grande pférspicacité pour reconnaître
dans les modes les moyens par lesquels les
hommes^ réunis en sociétés, distinguent leurs
groupes les uns des autres, et se reconnaissent
entre eux à l'intérieur de chaque groupe, en vue
de la collaboration économique. Le pantalon de
velours bleu du charpentier français est en
quelque sorte un brevet de capacité dans la
charpente. Et pour les modes générales, ou bien
elles existent pour donner des signes distinctifs
à tout un groupe national de producteurs, ou
bien elles existent et varient pour maintenir,
chez un' peuple riche, l'émulation ou l'activité
dans la création économique.
Désirs, goûts, plaisirs, jouissances, ne sont
que des apparences. Au-dessus de toutes les
actions humaines est une règle que l'homme
n'est point libre de modifier, car il l'a reçue de
la nature ou de son Créateur*
i52 l'économie nouvelle.
m
LA PROPRIÉTÉ ET LES BÉNÉFICES
OU LA PERSONNALISATION DES RÉSULTATS DES EFFORTS
. Une des conditions essentielles de la création
économique, c'est la personnalisation des résul-
tats de reflFort, c'est-à-dire l'appropriation des
bénéfices de la production à celui qui les a pro-
voqués. La propriété est ainsi à la base de toute
civilisation. Supprimez-ia, c'est le retour à la
sauvagerie, au communisme primitif , c*est l'arrêt
du progrès technique, et même de la production.
Il est facile de saisir les raisons de l'institution.
L'homme, contraint au travail par les institu-
tions delà civilisation, consent volontiers à entrer
dans cette voie du plus grand effort où il dé-
couvre plus de biens et moins de péril que dans
l'état de naturp. Mais il y met une condition :
il veut y trouver la récompense de son effort,
c'est-à-dire, la plus grande satisfaction par l'ap-
propriation des résultats de son action. L'intérêt
personnel le meut dès lors sur le plan de la créa-
tion économique. L'homme travaille, invente,
combine, entreprend, parce qu'il sait que le
produit de ses entreprises, de ses combinaisons,
de ses inventions, de son travail lui appartient.
LA PROPRléTÉ ET LES BÉNÉFIGES. l53
La même loi, le même pouvoir qui l'obligent au
travail lui assurent la possession et la jouissance
de ses créations. Il perd le libre usage de sa force,
qu'il pouvait utiliser pour la guerre; il gagne
le libre usage des produits de son travail, dont
il sait qu'ils lui sont garantis contre les risques
de la guerre.
Tout le secret de la paix civile et de la créa-
tion économique est dans cette compensation.
Tant que les hommes se trouvent dans un état
social qui assure cette compensation, la paix et
le travail sont assurés. Si le pouvoir, si l'Etat
prennent une trop grosse part en échange des
services qu'ils rendent, la paix civile est menacée ;
si les producteurs ne trouvent pas dans le fruit
de leur travail une rémunération suffisante, soit
en salaires, soit en bénéfices, la création écono-
mique diminue.
Voici ce qu'indique l'analyse des mobiles de la
production. Mais il y a d'autres raisons, que
Ton peut découvrir en analysant les aptitudes de
l'homme à la production. Dès que Ton observe
le travail des hommes, on constate que leurs
aptitudes au travail sont extrêmement inégales :
tel est à peine capable de s'utiliser lui-même, et
s'il était livré à ses seules ressources, nu sur la
terre nue, il ne parviendrait pas à se vêtir et à
i54 l'économie nouvelle.
«
se nourrir; tel autre est actif, inventif, apte à
s'utiliser lui-même, à concevoir et à diriger
Taction concertée, de deux, de dix» de cent
hommes ; tel autre encore est de force à diriger
des centaines, Aes milliers d'hommes; les uns
demeurent dans la routine des tâches apprises ;
d'autres inventent, innovent sans un instant de
repos. Ces constatations que chacun peut faire,
à quelle première conclusion conduisent-elles?
A ceci, que l'aptitude au travail et à la coordina-
tion des efforts humains étant très différente
chez les hommes, la capacité de rendemeilt est
nécessairement très différente.
Il s'ensuit que la valeur économique des
hommes comporte de grandes inégalités et que
ces inégalités doivent avoir une répercussion
très sensible sur le produit du travail. Si l'on
admet que le rendement moyen du travail
individael de l'homme est exprimé par i, on
reconnaîtra aisément que les rendements de
chacun seront tantôt un peu au-dessus et tantôt
au-dessous de i. Mais quand on passe du travail
strictement individuel au travail concerté, coor-
donné de groupes d'hommes, utilisant les pro-
cédés techniques de leur époque, on constate que
le rendement s'élève et que, par exemple, si le
rendement d'une entreprise de dix hommes don-
/
i
LA PROPRiJTi BT LES BlâNÉFIGES. i55
nera par tête i i/4f le rendement d'une entre-
prise de cent hommes donne par tête i 1/2. Que
si de nouveaux procédés techniques sont appli-
qués^ le rendement par tête passe à l 3/4» a et
même au delà. Analysons : nous découvrirons
que la direction des efforts humains, assurée
par un homme qui coordonne les mouvements,
qui répartit les taches, qui emploie les maté-
riaux, qui crée ou utilise les nouvelles tech-
niques a donné au travail individuel une plus-value
qu exprime le chiffre du rendement. Un même
travailleur qui, seul, produisait i, produit, sous
telle ou telle direction, de i i/4 à 2. C'est là un
phénomène que nous exposons en termes abs-
traits, mais dont chacun pourra trouver les termes
concrets dans la plus proche réalité en exami-
nant les résultats des entreprises qu'il connaît.
En somme, on constate que la direction d'un
chef de travail qualifié donne au travail indivi-
duel une véritable plus'-value,
La plus-value que Marx croyait être du travail
impayé par le chef d'entreprise existe bien : mais
elle n'est pas une plus-value donnée artificielle-
ment et sans raison à la marchandise, c'est une
plus^'value donnée au travail de l'homme par le
travail organisé; c'est une plus-value de rende-
ment qui est provoquée, créée par l'action du
s
i56 l'Économie nouveh^e.
/
chef d'entreprise. C'est ici que Ton découvre que
cette plus-value de rendement étant Tœuvre du
chef de travail, il est nécessaire que le chef soit
assuré de la recevoir pour qu'il continue sa tâche
d'organisateur de la production. Et, d'autre part,
les collaborateurs du chef ayant participé à la
création de la plus-value, en renonçant au tra-
vail individuel, en acceptant de travailler sous
une direction, il est nécessaire qu'une part de la
plus-value leur soit attribuée afin qu'ils conti-
nuent leur tâche dans le travail organisé.
C'est la plus-value, non consommée au cours
de l'exécution du travail, qui va constituer le
capital social des sociétés humaines. C'est grâce
à cette plus-value donnée au travail humain que
les hommes peuvent produire au delà de ce qui
est nécessaire à leur vie quotidienne; c'est par là
que les sociétés accumulent les biens pour les
années mauvaises ou pour le renouvellement et
l'extension de leurs entreprises.
La part de plus-value attribuée au chef cons-
titue le capital ;
La part de plus-value attribuée à ses collabo-
rateurs entre dans la constitution de l'épargne.
C'est par là que les efforts sont personnalisés,
rétribués équitablement et dans l'intérêt de la
production. C'est par ces attributions, justifiéesi
.▲.
LA PROPRIÉTÉ ET LES BÉNÉFICES. l57
par le mécanisme moral et matériel de la pro-
duction, que la création économique est assurée.
L'intérêt personnel, l'appât du gain, portent les
chefs d'entreprises à faire leur t^che, à s'imposer
l'effort de la direction. Si Ton supprimait,
comme le veulent les marxistes, l'attribution au
chef de la plus-value de rendement qu'il pro-
voque, on détruirait l'un des plus puissants
moteurs de la production, l'intérêt personnel,
aussi bien chez les chefs que chez leurs collabo-
rateurs immédiats. Les hommes placés à la di-
rection des efforts humains, n'ayant plus l'appât
de leur rétribution particulière, cesseraient leur
effort de direction. La disparition de la plus-
value de rendement s'ensuivrait, et la valeur des
efforts humains tomberait au-dessous de ce
qu'elle est dans le travail dirigé. C'est ce que
l'on peut observer en Russie, où, les Soviets
ayant appliqué rigoureusement le marxisme, la
rétribution du chef d'entreprise a été supprimée :
il en est résulté une baisse formidable de la
production, qu'a accentuée l'organisation démo-
cratique du travail dans les ateliers. C'est ce que
l'on a pu observer dans le travail aux armées
pendant la grande guerre : les chefs du travail
étant des sous-officiera et des officiers à solde
fixe, qui n'avaient aucun intérêt personnel dans
i58 l'économie nouvelle.
le rendement des travaux qu'ils dirigeai^it, le
rendement général était inférieur de moitié à
celui d'une entreprise privée, dont le chef réa-
lise de gros bénéfices ^
L'intérêt de ]a création économique exige
donc que les bénéfices de la production de-
viennent la propriété des créateurs de la plus-
value du rendement. Le même intérêt exige que
la propriété du sol, des instruments de produc-
tion et des matériaux, soit entre les mains des
hommes qui sont intéressés à leur bon emploi, à
leur conservation, à leur judicieuse utilisation,
par l'attente où ils sont des bénéfices qu'ils en
tireront. Ici encore, l'intérêt personnel devient
le meilleur administrateur des biens de l'huma-
nité pour le plus grand profit de tous. Lorsque
le chef d'entreprise regarde la terre, les cons-
tructions, les instruments du travail, les ma-
tières premières comme ses biens propres, l'hu-
manité peut être assurée que ses richesses seront
bien administrées : le chef d'entreprise veille à
ce qu'elles ne soient ni gaspillées, ni mal utili-
I. L'organisation du travail aux armées n'était rien autre
qu'une orgailisation socialiste autpri taire, non sans analogie avec
la dictature, dite ouvrière, des Soviets. J'ai longuement montré
les vices du. système dans mon ouvrage le Cheval de TroU,
Réflexions sur la conduite et sur la philosophie de la guerre,
publié en 1918, à la Nouvelle Librairie Nationale, à Paris.
LA PROPRIÉTÉ ET LES BÉNÉFICES. 169
sées. Lorsque, au contraire, terres» instruments
et matériaux sont le bien d'un être collectif,
dont l'administration est confiée à des gérants
non intéressés, par un profit personnel, à leur
bon emploi, le gaspillage devient la règle. On
peut Tobserver en Russie, dans le régime com-
muniste, comme on a pu Tobserver aux armées
où, tout appartenant à la Nation, le gaspillage
des vêtements, des armes et même de la nour-
riture a pris des proportions jusqu'ici inconnues,
même dans des entreprises privées dirigées par
des hommes incompétents et sans autorité.
En dernière analyse, la propriété apparaît
comme l'indispensable support de la fonction du
chef économique; elle est à l'origine et à la fin
du mouvement de création; c'est en elle que
les résultats de Teffort viennent ' se concré-
tiser; c'est par elle qu'ils sont économisés, accu-
mulés» et conservés afin de servir à de nouvelles
entreprises. C'est elle qui personnalise les résul-
tats de l'effort et c'est elle qui est, en même
temps, le meilleur agent de socialisation des
biens. En effet, cette personnalisation des résul-
tats est un peu une illusion pour celui qui en est
le bénéficiaire; cette opération, qui constitue la
capitalisation, à quoi aboutit-elle P Elle aboutit à
ceci qu'elle met, en dehors de la consommation
i6o l'économie nouvelle.
de tous, un certain nombre de produits qui sont
transformés eii constructions, en usines, en tra-
vaux publics, etc., et qui constituent un véritable
capital social, représenté uniquement par des
titres dans les coCFres des propriétaires. Avec un
système de répartition différent, avec un système
communiste par exemple, tous les résultats du
travail risquent fort d'être livrés à la consomma-
tion immédiatement, et effectivement consom-
més. La constitution des propriétés, des capi-
taux, par Torgane des propriétaires et des chefs
de la production apparaît donc comme un des
meilleurs moyeiis que possèdent les sociétés hu-
maines pour s'assurer des réserves. Le proprié-
taire, le chef de production^ le capitaliste ne
sont, si l'on veut observer leur fonction en dehors
des préjugés marxistes, que des agents intéressés
de la création économique et des gérants inté-
ressés, de la fortune publique. Comme ils sont
loin de consommer le produit de leur travail, les
bénéfices qu'ils provoquent, ils sont obligés,
qu'ils le veuillent ou non, de donner une desti-
nation sociale à la propriété individuelle qu'ils
travaillent à constituer.
C'est donc en vue d'assurer la fonction so-
ciale des chefs de la création économique et des
conservateurs de la richesse acquise, qu'il faut
I
LES FACTEURS DE LA PRODUCTION. l6l
personnaliser les résultats des efforts de travail
sous la forme de la propriété individuelle S
IV
LB8 FACTEURS DB LA PRODUCTION!
Contrairement à ce que l'on croit communé-
ment; la production n'est point le résultat de
l'action combinée de ce que l'on appelle « le
capital et le travail » ; ni de l'action de ces trois
seuls facteurs « intelligence, capital, travail »;
I. Proudiion, à qui il est toujours bon de revenir lorsque Ton
chetche les raiiôns profondes du f&it de la propriété» a montré,
dans sa Théorie de la Propriété, que la constitution da la propriété
est une condition indispensable de la civilisation. Citons une des
preuves qu4l en donné : <( Le Polynésien, en qui la propriété
aoorte, et qui jouit dand ûnd entière communauté de biens et
d'amour, pourquoi travaillerait-il? La terre et la beauté sont' à
tous, les enfants à personne ; que lui parlez-vous de morale, de
dignité, de personnalité, de philosophie, de progrès? Et sans
aller si loiil, le Corse, qui sous ses châtaigniers trouve pendant
six mois le vivre et le domicile, pourquoi voulez-vous qu'il tra-
vaille? Que lui importent votre conscription, vos chemins de ter,
totre tribune, vôtt-e presse? De quoi a-t«-il besoin, que de dortuir
quand il a mâché ses châtaignes? Un préfet de la Corse disait
que pour civiliser cette ile il fallait couper les châtaigniers. Un
mùyeh plus sûr, c'est de les approprier ».
On ne connaît p&B assez la Théorie de la Propriété qui est une
rectification et une mise au point du fameux « La propriété,
c'est le vol. )> Proudhon à donné dansncet ouvrage une des plus
fortes théories de la propriété. Oh trouve encore ce livre précieui
chez réditeur Flammarion, à Paris.
Valois* Ëconomie. ii
f.
■■■*
>i^
- /
w
162 l'économie nouvelle.
ni de Taction de ces deux- facteurs « technique et
main-d'œuvre ». Les hommes bien ou mal inten- (
tionnés qui veulent assurer la paix sociale par
Tunion du capital et du travail perdent leur
temps, car ils s'occupent d'unir deux facteurs
qui sont, à eux seuls, tout à fait impuissants;
ceux qui veulent équilibrer l'intelligence, le ca-
pital et le travail ne sont pas beaucoup plus
éclairés; quant à ceux qui veulent assurer la
production par la seule collaboration de la tech-
nique et de la main-d'œuvre, ils ont de la limaille
de fer dans les yeux.
Les facteurs de la production sont plus com-
plexes et si l'on en veut supprimer un, il n'y a
pas de production possible. Mais je me hâte de
marquer que, de tous, c'est le capital qui joue le
rôle le moins important et que, d'ailleurs, c'est
lui qui, ainsi qu'il est juste, est le moins rému-
néré.
La production est le fruit d'une collaboration
hiérarchisée dont les facteurs sont plus nom-
breux que ne le supposent la petite science des
libéraux et l'ignorance épaisse des socialistes :
En premier lieu, vient la conception, œuvré de
V imagination créatrice, par laquelle un homme,
capitaliste ou non, technicien ou non, conçoit
une utilisation de l'effort humain, son organisa-
LES FACTEURS DE LA PRODUCTION. I<i3
tion, son mode de réalisation et son rendement;
En second lieu, le commandement, aptitude du
même homme ou d'un autre à réaliser les con-
ceptions de l'esprit, à maintenir les hommes dan«
les voies et moyens de réalisation, à coordonner
les efforts pour diriger la technique et la main-
d'œuvre vers le but cherché ; Faptitude au com-
mandement est presque toujours soutenue, chez
le même homme, par les aptitudes organisatrices
ou administratives; mais ces aptitudes sont
secondaires : dans toute entreprise, la fonction
essentielle est celle du commandement qui crée
et fait observer la discipline indispensable du
travail, laquelle n'est jamais librement con-
sentie;
Ensuite, intervient Vintérêt personnel^ moteur
absolument nécessaire de l'activité du chef qui a
conçu et qui commande, et grâce à quoi le chef
acceptera de s'imposer à lui-même l'effort de di-
rection et d'organisation que nécessite la réalisa-
tion de ses conceptions ;
Alors se manifeste la technique, c'est-à-dire le
choix des moyens et procédés de travail, ou la
recherche des hommes spécialisés dans la con-
naissance de ces procédés et moyens ;
Enfin, la main-d'œuvre agit conformément
aux directions générales et techniques des fac-
i6â l'économie nouvelle.
teurs qui précèdent et elle reçoit immédiatement
le prix de sa peine, par l'utilisation qui est faite :
Du capital, dont le rôle est passif dans la
création économique, car il ne fait que se prêter,
Hft Initer, ou se faire employer. A ce titre, il ne
qu'en dernier lieu, et, aussi bien, it n'est
s rémunéré qu'après tous les autres fac-
de la production. Le capital redevient
toutefois, pour le contrôle de l'entreprise,
l'appréciation des résultats, et, selon le
ïment, il s'engage plus fortement, ou se
, quand il le peut.
s facteurs peuvent être distincts par les
•nnes qui les représentent; ils sont tréquem-
unis en de mêmes personnes aptes à rem-
ine ou plusieurs des fonctions de la pro-
l'on veut bien analyser sans préjugés le
ionnement de la production, on s'apercevra
'ordre hiérarchique de ses facteurs est bien
qui est présenté ici, non seulement dans
dation, mais encore dans la rémunération,
intrairement aux affirmations des socialistes,
capital proprement dit (c'est-à-dire les
mes qui ne sont que capitalistes) ne gère,
ontrôte, ni ne commande la production, et
ïst rémunéré que pour le prêt fju'il fait de
LES FACTEURS DE LA PRODUCTION. l65
lui-même ou pour le risque qu'il consent à
courir. Lorsque le capital paraît jouer un rôle
plus important, c'est qu'il appartient à un
homnie ou à un groupe d'hommes qui sont
créateurs et chefs d'entreprises en même temps
que capitalistes. Le capitaliste, quand il n'est ni
créateur, ni chef, ne remplit qu'une fonction,
fort importante d'ailleurs : celle d'économe, (Je
conservateur des réserves de produits constituées
par les sociétés humaines : c'est un gérant de la
fortune acquise, ce n'est pas un artisan de la
fortune à créer.
Les vrais maîtres de la production ne sont pas
les capitaux, ni les capitalistes. Ce sont les
hommes qui sont aptes à employer les capitaux,
les leurs ou ceux d'autrui, et qui sont aptes à
diriger la technique et la main-d'œuvre. Le
capitaliste à qui manque ces aptitudes essen-
tielles ne demeure pas longtemps en possession
de ses capitaux. Au contraire, le vrai chef de
production peut commencer une entreprise sans
capitaux : il ne tardera pas à les conquérir.
La rémunération des facteurs de la production
doit être faite, si l'on veut que les entreprise»
prospèrent, selon les indications que fournit la
hiérarchie des fonctions :
La main-d'œuvre est réiûunérée selon le
i66 l'économie nouvelle.
temps et la qualité et les risques du travail quo-
tidien exécuté;
La technique est rémunérée selon sa compé-
tence et les améliorations qu'elle réalise dans le
temps nécessaire à sa mise en train;
L'intérêt personnel, le commandement, la
conception sont rémunérés partie selon le travail
effectif qu'ils fournissent, partie selon le rende-
ment de l'entreprise elle-même. Pour ces fac-
teurs, le plus gros intérêt porte sur le rende-
ment net, ainsi qu'il convient, puisque, c'est ce
rendement seul qui permet d'apprécier leur
valeur ;
Le capital n'est, répétons-le, rémunéré
qu'après tous prélèvements quotidiens, men-
suels, annuels^ effectués en faveur des facteurs
actifs de la production; et c'est seulement dans
le cas où il est intimement lié à la conception,
au commandement et au risque total que sa
part dépasse celle du simple intérêt de l'argent.
La hiérarchie des facteurs de la production
peut être observée dans toute entreprise. On
peut la regarder comme un fait. Si l'on veut
l'expliquer par une loi de la vie, on n'aura
aucune peine à représenter qu'elle ne fait que
reproduire dans la vie sociale la hiérarchie des
facultés humaines. Que chacun s'observe et il
LES PRIX. 167
découvrira que le fonctionnement de aon être
lui donne la loi des entreprises sociales : quand
nous nous employons nous-mêmes, c'est d'abord
notre esprit, notre imagination, servis par notre
intelligence, qui conçoivent l'action; notre
énergie commande ensuite, notre intérêt ou nos
appétits nous meuvent, notre savoir technique
nous sert, et, enfin^ notre main manie l'outil
sur les matériaux (notre capital) que notre
esprit a décidé de risquer ou d'employer.
C'est l'ordre éternel qui est inscrit dans la
nature humaine, qui se reproduit dans les
œuvres de l'homme, et contre lequel toutes les
insurrections seront éternellement vaines.
LES PRIX
Du moment où l'on possède une connaissance
scientifique de la valeur, des facteurs et des
conditions de la production, on est en mesure
de connaître le mode de détermination des prix
et par quels moyens on peut agir individuelle-
ment et collectivement pour les comprimer. On
sait (^ue la fixation des prix n'est pas un phéno-
mène qui échappe au pouvoir de l'homme ou des
sociétés et qui dépende des insaisissables fantei-
l68 L^écONOMIB NOUVELLE.
aie» de chacun. Les prix ne sont en aucune
manière soumis à l'offre et à la demande ; il?
dépendent d'éléments extérieurs à l'appréciation
du désir ou du besoin, et l'on retrouve, dans
tous les prix, les mêmes éléments constitutifs,
dont le dosage seul varie. On peut faire l'analyse
des prix, en quelque sorte, avec la même rigueur
qu'une analyse chimique.
Tous les prix sont basés sur le prix de revient
de la production et du transport des denrées et
des produits fabriqués. Mais il entre, dans la
constitution des prix de revient, plus d'éléments
que l'on ne le voit communément.
I. — Premièrement, tout produit, toute
denrée, est grevé de ce que nous pouvons nom-
mer les frais généraui^ nationaux ou sociaux,
c est-à-dire des frais que nécessite l'entretien de
l'appareil d'Etat qui oblige les citoyens au travail
\ et défend les produits de leur travail contre le
pillage intérieur ou extérieur (ces frais généraux
comprennent nécessairement toutea les dépenses
d'État pour les services nationaux de l'armée,
de la marine, de la police et de la justice, des
travaux publics de toute nature qui servent soit
au développement économique soit au fonction-
nement des services d'Etat). Ces frais généraux
nationau}(, que chacun serait obligé de s'impose
LES PRIX. i6g
si l'Etat ne remplissait pas sa fonction, sont
imposés à toutes les entreprises sous la forme
des impôts de toute espèce. L'impôt est donc la
rémunération des efforts humains qui assurent
le service d'Etat qui permet la création écono-
mique.
Les frais d'Etat sont le premier élément consti-
tutif de tous les prix. Il va de soi que, lorsque
l'Etat est mal géré, ou supporte, comme c'est le
cas après une guerre, des charges exception-
nelles, les frais d'Etat sont plus élevés et la part
de ces frais qui incombe à chaque entreprise
retentit nécessairement sur le prix des choses*.
IL — Les produits ou denrées sont ensuite
grevés, avant même leur fabrication, de la rente
payée au capital engagé dans l'entreprise et au
I. La connaissance de ce fait que les frais d'Etat sont la
première rémunération de tout travail est d'une importance
capitale pour la détermination des modes d'imposition. A titre
d'indication, on pput ipontrer ici qi^e les frais d'fltat devant être
à l'origine et non à la fin de la création économique, les impôts
doivent, autant que possible, être rapprochés de cette origine.
L'in^p^t; 8Uf l^s ^énéfipps, appliqué çq France ^VL cpurs de la
grçipde guerre, est une absurdité. Que les chefs d'entreprise
fassent des bénéfices ou n'en fassent pas, ils doivent pa^er à
l'État leur part de ft*ais généraux nationaux. L'impôt sur les
bénéfices est une inventipn d'hon^mes ignorant les premiers
principes de l'économie, et qui croient que le bénéfice industriel
ou commercial théorique qui entre dans le prix de tout produit
ou de tot^tQ denrée, devient nécessairement un bénéfice réel
d'entreprise.
«A
170 l'économie nouvelle.
terrain sur lequel l'entreprise est installée. Cette
rente n'est autre chose que la rémunération
des efforts de toute nature incorporés dans la
terre, les bâtiments et constructions, Toutillage,
qui sont mis à la disposition d'une entreprise
nouvelle sous la forme du capital. Ce n'est pas
une rente gratuite à un capital intangible ; c'est
en réalité la rémunération des efforts antérieurs,
qui ont été économisés par d'autres et dont le
résultat est prêté aux nouvelles entreprises, afin
qu'elles puissent produire immédiatement, sans
attendre d'avoir fabriqué elles-mêmes leur outil-
lage, et qu'elles puissent nourrir leurs travail-
leurs, sans attendre les résultats de leurs pre-
miers travaux. La charge supportée ainsi parles
produits et denrées varie de un à cinq pour cent
de la valeur marchande des objets ; elle permet
d'économiser une charge qui serait beaucoup
plus lourde si les entreprises étaient obligées de
fabriquer elles-mêmes tout leur matériel avant
de se donner à l'objet propre de leur production.
Dans la suite, les entreprises continuent d'être
grevées des mêmes charges, non envers le capi-
tal initial qui est usé, éliminé^ ou amorti dans
un temps plus ou moins long, mais envers les
capitaux qu'elles tirent de leurs bénéfices et
qu'elles incorporent chaque année pour renou-
LES PRIX. 171
vêler leur matériel ou leurs constructions.
III. — Entre ensuite dans les prix la rémuné-
ration des efforts intellectuels qui ont fourni la
conception de l'entreprise , le mode de création,
le mode d'organisation.
Dans rétablissement des prix, il est toujours
tenu compte de la rémunération moyenne du
capital et de la conception ; mais cela ne signifie
pas que cette rémunération sera efiective, car
elle ne le devient que si l'entreprise produit des
bénéfices, c'est-à-dire si, en fin d'année, on se
trouve avoir une économie de résultats sur l'en-
semble des efforts, toutes les autres rémuné-
rations, à l'Etat, à la technique et à la main-
d'œuvre étant faites.
IV. — On passe ensuite aux rémunérations
fixes, qui seront effectives, quels que soient les
résultats du travail, c'est-à-dire :
A. — La rémunération de la direction, du
commandement, de l'organisation, c'est-à-dire
des aptitudes d'un ou de plusieurs hommes à
diriger, à. discipliner, à coordonner, à écono-
miser les efforts humains, à 'surveiller l'emploi
du temps et des matériaux et à conserver les
constructions et l'outillage. La rémunération de
ces fonctions est proportionnelle à l'aptitude
plus ou moins grande des hommes à réaliser
173 l'économie nouvelle.
Téconomie d'efforts, de temps et de matériaux;
B. — La rémunération de la technique, Il
s'agit de payer les efforts intellectuels qui ont
abouti à la connaissance et à l'emploi, par des
hommes spécialisés, des règles de culture et de
fabrication. La rémunération des techniciens
(ouvrier spécialisé, artisan, technicien propre-
ment dit) est proportionnelle, non à la durée du
travail effectué, mais à la durée et à la qualité
des efforts employés .à l'acquisition de la techni-
que et aux aptitudes plus ou moin 3 grandes de
chacun à l'utilisation de la technique, — c'est-
à-dire proportionnelle à l'économie de temps et
d'efforts que la technique permet de réaliser ;
- G. — La rémunération de la main-d'œuvre,
qui est proportionnelle à la durée du travail,
à l'habileté professionnelle, aux quaUtés intellec-
tuelles et physiques grâce auxquelles le travail-
leur comprend et réalise plus ou moins vite les
instructions qu'il reçoit pour l'exécution du
labeur. La main-d'oeuvre est rémunérée au prix
de la vie, c'est-à-dire au prix que coûte, dang un
temps donné, selon les usages et les mœurs,
l'entretien d'une famille. Dans une société bien
organisée, la rémunération de la main-d'œuvre
doit être telle que le travailleur se trouve à l'abri
de tous les coups du sort et que, par l'épargne
LB8 PRIX. 173
personnelle ou la garantie collective, sa vieillesse
soit assurée.
Ce sont là les éléments constitutifs essentiels
des prix, que ToÔre et la demande sont absolu-
ment impuissants à modifier. Les variations des
prix, dans un sens ou dans l'autre, ne proviAi-
nent que des variations de l'un ou l'autre des
éléments, ou de ^ensemble, exprimé par le
rendement général. Une baisse de prix ne peut
être obtenue que par une augmentation du ren-
dement général^ ou par une amélioration des
méthodes employées par la direction des entre-
prises, ou par une amélioration de la technique,
ou par une élévation de l'habileté profession-
nelle de la main-d'œuvre, ou enfin par une
diminution des frais d'Etat. Il est intéressant de
bien marquer ces conditions dans le temps de
vie chère où nous sommes.
Il convient d'observer que les éléments consti-
tutifs des prix que nous venons de citer s'expri-
ment trois fois dans les prix de tous produits et
denrées.
ils s'y expriment une première fois pour la
production proprement dite, une seconde fois
pour le transport, lïne troisième fois pour le
commerce ou répartition des denrées et produits
entre les consommateurs. La valeur n'est, en efitet,
174 l'économie nouvelle.
définitivement créée que lorsque la denrée ou
Tobjet fabriqué sont transportés dans les en-
droits où ils sont utilisables par Fhomme. Si Ton
amasse des milliers de tonnes de houille dans un
pays chaud et sans industrie, on crée une valeur
économique dont la valeur ne sera acquise que
lorsque la houille aura été transportée sur les
lieux où elle peut être utilisée. On est ainsi
amené a concevoir que les prix s'établissent en
fonction de la valeur (ou du coût) de la produc-
tion et, ensuite, de la valeur d'utilisation créée
par le transport et le commerce. Les objets et
denrées sont intégralement valorisés ou dépré-
ciés selon que le commerce et le transport les
distribuent bien ou mal. Si Ton transporte des
fourrures et des vêtements chauds dans les
régions tropicales, on déprécie presque complète-
ment des marchandises qui ne pourront retrou-
ver leur valeur que dans les pays tempérés ou
froids. La valeur de production ne peut être
conservée que par une distribution heureuse des
marchandises. Ce qui revient à dire que la
valeur économique est créée par la production
et le commerce. Le commerce, que Tignorance
çociaUste déclare être une sorte de vol légal
accompli par des intermédiaires qui majorent le
prix des marchandises^ le commerce est en vérité
LBS PRIX. 175
la science et Tart qui préside'nt à une répartition
des biens telle que produits et denrées acquièrent
leur valeur économique intégrale. L'objet du
commerce est de donner aux marchandises leur
valeur d'utilisation en les transportant sur les
points du monde où ils sont utilisables^ et, ceci,
dans les conditions de transport les moins coû-
teuses. Le commerçant apparaît comme un délé-
gué intéressé, par le profit qu'il réalisera, à la
bonne répartition des marchandises. Le produc-
teur vend les marchandises au commerçant au
prix de la production ; le commerçant les vend
au prix d'utilisation, c'est-à-dire au prix de pro-
duction augmenté des frais propres aux entre-
prises de transport et des frais propres aux entre-
prises commerciales.
En fin d'analyse et en résumé, nous arrivons
à préciser que les prix sont constitués, irréduc-
tiblement, par les éléments suivants :
a) frais généraux nationaux, ou frais d'Etat,
incorporés aux prix par la voie de l'impôt;
b) frais de la production, du transport, du
commerce, comprenant tous trois :
la rémunération de la direction et de
l'organisation ;
la rémunération de la technique ;
la rémunération de la main-d'œuvre ;
176 L ECONOMIE NOUVELLE.
la rémunération des terrains et capitaux
quand ils sont louéâ ;
qui sont effectives en tout état de cause; et,
enfin,
la rémunération des capitaux engagés et
de la conception des entreprises, théo-
rique dans toute entreprise, effective
dans les entreprises bien conçues et
bien organisées.
L^offre et la demande sont impuissantes à
modifier les prix qui comprennent nécessai-
rement tous ces éléments. Si les prix de vente ne
pouvaient couvrir tous les frais exposés, par suite
du prétendu jeu de Toffre et de la demande, la
production, le transport et le commerce suspen-
draient immédiatement leur travail. Quelle que
soit l'offre, quelle que soit la demande, les prix
ne peuvent jamais descendre au-dessous des
frais totaux qui viennent d'être énumérés; leurs
variations sont uniquement déterminées par les
variations du coût de chacun de leurâ éléments
constitutifs.
LB REGIME UB L4 aONTaAINTS MUTUELLE. 177
VI
UNE CONDITION NÉCESSAIRE DU PROGRÈS ÉCONOMIQUE :
LB RÉGIME DE LA CONTRAINTE MUTUELLE
Aucun des éléments constitutifs de& prix ne
peut être supprimé ; mais la proportion de chacun
d'eux peut varier, et chacun d'eux peut supporter
une certaine con^pression, sous la pression du
oonsommiateur qui agit toujours dans le sens de
la réduction proportionnelle ou absolue des prix,
ce qui exprime la tendance à la réduction des
efforts humains. Or, la compression des prix ne
peut dépasser une certaine limite : si la compres-
sion des salaires met la main-^d'œuvre dans la
misè^e^ — si la compression de la rémunérat^>nde
la direction retire tout intérêt à l'effort de direc-
tion, — si la compression des bénéfices enlève
tout profit à l'entrepreneur, — si la compression
de l'intérêt au capital ne compense pas les risques
courus par le capitaliste, — si la compression des
frais d'Etat ne permet pli|s l'entretieii des ser-
vioes publics, l'Etat ne remplit pas sa fonction,
le capitaliste se retire, l'entrepreneur cesse de
coneevoir/ la direction eesse d'organiser, la main-
d'oeavre cesse de travailler; que l'un qu l'autre
de Ges éléments soit défaillant, et la production
Valois. Économie. la
178 L ÉCONOMIE NOUVELLE.
est arrêtée. U y a donc une limite à la compres-
sion des éléments des prix. Cela n'empêche pas
cependant la compression des prix eux-mêmes,
car il y a un moyen de réduction que l'humanité
ne cesse d'employer, sauf pendant ses périodes
de décadence : c'est le perfectionnement tech-
nique, qu'il porte sur les méthodes de travail ou
sur Toutillage et le matériel.
Mais la réduction des prix par le perfection-
nement technique ne peut se produire que dans
des conditions politiques, économiques et sociales
où les facteurs de la production et de la réparti-
tion agissent automatiquement dans ce sens.
Les économistes libéraux ont cru que ces
conditions se trouvaient réalisées dans le régime
politique de la démocratie et dans le régime
économique de la libre concurrence. Ils consi-
déraient que la recherche des bas prix par le
consommateur, portant chaque industriel à
réduire ses prix pour se donner un avantage sur
les marchés, contre ses concurrents, l'industrie
serait naturellement pbrtée à réaliser la baisse
des prix par le perfectionnement technique.
La raison indiquait que ce phénomène ne devait
pas se produire intégralement; l'expérience a
montré que, si l'on a obtenu, dans ce régime,
des perfectionnements techniques incontestables.
j
s :
LE RÉGIME DE LA CONTRAINTE MUTUELLE. 179
on a, en même temps, mis en péril jj^lusieurs des
facteurs de la production.
Nous avons déjà fait le procès du régime de
la libre concurrence. Nous indiquerons ici com-
ment et pourquoi, dans ce régime, les chefs de
la .production sont détournés de la voie du per-
fectionnement tecliniq[ue.
Si le perfectionnement technique est, pour
un chef d'industrie, le meilleur moyen de s'as-
surer des avantages sur ses concurrents, il n'en
reste pas moins qu'il est le moyen le plus diffi-
cile à employer, celui qui exige le plus grand
effort, tant à cause de l'effort d'invention et de
recherche qu'il exige que par le fait qu'il oblige
l'industriel à risquer de nouveaux capitaux. Si
le chef d'entreprise ne disposait d'aucun autre
moyen, il serait contraint de l'employer. Mais,
dans le régime économique de la libre concur
rence et dans le régime politique de la démo-
cratie, les chefs de la production peuvent échap-
per à ce plus grand effort de travail fiuquel la
concurrence les invite :
I* Par la compression des salaires, l'ouvrier
n'ayant, au xix* siècle, aucun moyen de main-
tenir les salaires au taux nécessaire à l'entretien
de la famille ouvrière ;
2** Par un usage abusif des pouvoirs d'Etat,
r
C
)8o L fSgOMOMIIB ?iîOUYE|.LE,
dont les groupes industriels peuvent se servir,
en s'alliant à des poUtioieps influents, pour
obtenir de l'Etat les subv6utiou9, les souscrip-
tÎQns, les protections qui rét^ibliropt 1§ut (situa-
tion devant la coucurrence.
Ainsi la libre couourrenee port^^t-elle les ebefs
de la production et du oomfueree à éviter Ift
voie du progrès technique, cell§ du plus grand
efiort, et à repherober les uioyefis de lu^teuir
•
leur^ bénéfices par une dégradation de la fqrpQ
ouvrière ou de la force de l'Etat^ c'eiit-à-^dire p^r
le moindre effort dang la voie pu ils trouvi^nt I4
moindre résistance.
La reoberobe continue du perfeotionnement
tecbnique ne peut donc être assurée que si las
cbefs d'entreprise, qui sont seul§ en mesura de
réaliser les progrès teebniques, sont absolument
contraints de les trouver, sous peine de décbé^uee
automatique. Il faut qu'ils soient placés dans un
régime qui ne feur laisse pas d'autre voie. Le
régime qui les place dans les pouditious néces-
saires n'est pas celui de la libre concurrence :
o'est celui de 1^ cpntrainte mutuelle, organisé
sous le contrôle de l'Ëtat, dpms un ri^gime poli-
tique où l'État est indépendant çjii^s groupes
économiques.
Nous concevons que l'état, indépendant des
LE RÉGIME t>16 La Cd^ttiAtïlTÉ MUTUELLE, l8l
olass^à, des groupes et des partis , place ati-dë&siis
de totis Une même loi qui obligé tous lès citoyetis
atl travail et leur interdit de se Servir de sa
propre force ou de ses propres ressources pour
échapper au travail; nous concevons que l'État
est en mesure, ainsi, d'imposer à tous le respect
de l'intérêt natioUal qu'il représente éf au uom
duquel il intervient lorsque la vie écouorniqUe
menace tel ou tel des intérêts socîaut du présent
et de l'avenir qu'il est seul à cofiUaltre et à
pouvoir défendre.
Sous sa contrainte et sOus sa protection,
contrainte mutuelle organisée i contrainte des
groupes de vendeurs sur les groupes de produc-
teurs, ooutrainte des groupes de la main-d'œuvre
sur les groupes de chefs, de telle manière que
les ptiiL s'établissent, non par des accords iudi-
viduels où ils s'avilissent, mais par des accords
collectifs où ils sont comprimés dans les limites
des possibilités du moments II ne s'agit pas ici
d'utopie; ce régime de la contrainte mutuelle,
il s'organise sous nos yeux; c'est le régime
syndical étendu à toute la production, aux trans-
poHs et à toutes les formes du commerce. Dans
ce régime, tous sont syndiqués, pour vendre,
pottr acheter i pour produire, pour travailler; les
prix de toutes choses, les conditions du travail
i8a l, ECONOMIE NOUVELLE.
et de sa rémunération, les conditions de la pro-
duction sont réglés par les accords syndicaux
entre syndicats intéressés. Les syndicats des
commerçants, en contact avec les consommateurs
et subissant leur pression, font pression sur les
syndicats de producteurs pour obtenir des prix
moins élevés; les syndicats de la technique et
de la main-d'œuvre font pression sur les syn-
dicats de producteurs pour obtenir une rému-
nération plus élevée. Pressés de part et d'autre,
les producteurs n'ont qu'une voie pour échapper
à la pression qu'ils subissent, c'est celle du
progrès technique qui les conduit à l'augmen-
tation de rendement et aux prix moins élevés.
A leur tour, ils font pression sur la technique
et la main-d'œuvre pour obtenir un meilleur
rendement professionnel^ et sur les syndicats de
commerçants pour obtenir des débouchés nou-
veaux ou plus étendus.
A l'intérieur de chaque syndicat, contrainte
des membres les uns sur les autres, en vue de
faire respecter la discipline, les règles collectives
et les accords syndicaux. Le résultat général doit
être, automatiquement, l'élévation de la valeur
professionnelle dans les groupes de la main-
d'œuvre et de la technique, l'accroissement et le
perfectionnement des entreprises, le développe-
LB RÉGIME DE LA CONTRAINTE MUTUELLE. l83
ment de lactivité commerciale. La raison en est
simple : les institutions sont combinées de telle
manière que les groupes économiques cherchant
tous le moindre effort, se contraignent mutuel-
lement au plus grand efiort. C'est le régime vers
lequel nous tendons confusément, sous la pres-
sion de la dure nécessité où nous sommes, et
vers lequel nous marcherons d'un pas d'autant
plus rapide que nous comprendrons mieux qu'il
est la seule voie de salut pour les peuples qui
ont été à demi ruinés par la Grande Guerre.
Il est bien évident que ce seul mécanisme ne
suffit pas pour donner la prospérité à un peuple.
Les meilleures institutions ne peuvent assurer la
prospérité d'une nation dont les citoyens ne
voudraient pas travailler. Et il faut une âme pour
animer le mécanisme que Ton décrit ici. Mais
nous reviendrons là-dessus en formulant les
conclusions de ce livre. L'objet de ce chapitre
est limité à l'enseignement de cette vérité : les
peuples ne travaillent heureusement que lors-
qu'ils se donnent des institutions qui les sou-
mettent au régime de la contrainte mutuelle. Les
nations qui accepteraient ce régime de la libre
entr'aide que des hommes généreux mais igno-
rants du réel ont rêvé, ces nations-là se condam-
neraient à une mort certaine et rapide.
;
>
/
I.
CompratKon it» ubir«
iiqmMiatiwi 4i là iuiii
£xpltoitàt
Pression eu commwrcc
iur la pro<^uction pou
•caNan tn trompe •l'aKil
ÔH dé I' £ta{ .
(subvtntÏQnt ^ urift proKibittfs.)
A
'*V,^"*- „ s^ -."'wl» 9^"^
prgswoo -du
c^nsomniaituf. par U
rcchercne 4*» ^as prix.
1
t
Progr«« tâcKnï^wa» HmiI Aot» .
StiXmtSmUS^
Expansion «ritrAvâ*.
y.
M^jorétigâ tfèi ji»i)t A Jalail
Checenr«tour:\ Subvantions,
&far.*Âpldiratieh V proitfeèioh ,
d* l'Etat: J comiDAndas da i'Eut.
.,^'
''' '• "'■• /»"ou«ii;;ri"dé noûvèUes major»^'"''*
a.*^^
.W»^'
m
Progrès techniques continus et métfiodi^uas
«Uqmeniâtiori é% randamerhent.
Pression pour un meilleur
emploi jljB-HsrTnaïn ol'cfcuvr*
xpansron vigoureuse
Rècherihe dé»
Wlf^'^^ (>&s prix par !•
eonsdritmàtèiir.
•ntcrilitanè le» cemprfvsi«n»
de salaires et limitant (a durée
travail. Force d'Etat
active interdièant
l'exploitation
des ressources
--' de l'Etat
active timitàht lefe
majorations de prix
REPRESENTATION DU JEU DES FORCES
ÉCONOMIQUES DANS LES DIFFÉRENTS RÉGIMES
I. — Régime de la libre concurrence.
La tendance au moindre effort, partant du consommateur,
s'exprime par la recherche des bas prix.
La pression exercée sur le commerce se fait immédiatement
sentir sur la Production. Dans la hâte des affaires, et en Tabsence
de toute institution qui donne une direction utile à cette pression,
le résultat est une pression de la Production sur le salaire et la
durée du travail. La Main-d'œuvre, peu payée, recherche déplus
en plus les bas prix, entraînant • le commerce à la vente de la
camelote et la Production à la fabrication de basse qualité. C'est
le régime de l'avilissement des prix, des bas salaires et des
petits bénéfices qui ne permettent pas le renouvellement rapide
de l'outillage.
II. REGIME SYNDICAL UNILATÉRAL.
C'est le régime que nous subissons. Les groupements écono-
miques, réagissant contre l'avilissement des prix du régime
précédent, sont tous organisés pour la vente, mais non pour
l'achat. La tendance qui se manifeste n'est plus celle du moindre
effort, mais celle de la plus grande jouissance ou du plus grand
profit. Elle part, non du consommateur, mais de la Main-
d'œuvre; la Production la subit, et là fait subir au Commerce.
Dans la hâte des grèves et en l'absence d'institutions qui la
contraignent à prendre une direction utile, elle se manifeste
surtout par les majorations de prix de vente. La Main-d'œuvre,
subissant les majorations dans le prix de la vie, réclame de nou-
velles majorations de salaires, qui déterminent de nouvelles
majorations de prix des objets et denrées. Régime de hauts
salaires et de gros bénéfices, inutilisés les uns et les autres.
m. — Régime syndical intégral, ou régime de la contrainte
mutuelle, sous le contrôle d'un État fort et indépendant.
La tendance au moindre effort part du consommateur. La
pression exercée sur le commerce retentit sur la Production, qui
la lance d'abord dans la direction de la compression des salaires ;
arrêtée, elle tente l'exploitation de l'Etat ; repoussée, elle fait
une tentative dans la direction du commerce à qui elle fera payer
des plus hauts prix par une tromperie sur la marchandise;
rejetée encore, elle revient enfin au cœur de la production et se
dirige vers la seule issue libre : le progrès technique. C'est la
voie du plus grand effort, où la Production entraîne alors la
Main-d'œuvre, à qui elle demande une plus grande habileté
professionnelle, et le Commerce, à qui elle demande une plus
grande activité. C'est le régime des hauts salaires, des grands
bénéfices, et des bas prix des objets et denrées; l'épargne est
forte ; la capitalisation intense est obligée de s'employer à l'amé-
lioration constante de l'outillage.
DEUXIÈME PARTIE
CONFRONTATION DES DOCTRINES
DEVANT LES FAITS
CHAPITRE VI
L INTELLECTUALISATION DE L'EFFORT
Si rhumanité, depuis les origines, poursuit à
travers la constitution, la croissance et la chute
des empires et des nations, un but qu'elle n'at-
teint jamais, comment se peut-il qu'elle persé-
vère dans une tâche qu'elle pourrait croire
vaine? Elle tend au moindre effort; elle le
trouve, mais, aussitôt, un plus grand effort s'im-
pose à elle. C'est la leçon qu'elle tire de tous ses
progrès ; il y a une loi de constance de l'effort
humain à laquelle l'homme ne peut échapper.
L'homme le sait ou le sent confusément. Pour-
quoi donc persévère-t-il dans une direction qui
parait absurde et vaine P
La vanité, l'absurdifé ne sont qu'apparentes ;
l'humanité trouve sa satisfaction en ceci que si
l'effort demeure constant, il change de forme et
se place dans une région de l'être où la fatigue
l88 L ÉCOWOMIE NOUVELLE.
est moins pénible : Tintelligence. L'humanité
diminue sans cesse son effort physique et y subs-
titue r effort intellectuel : l'histoire des trans-
formations économiques progressives n'est que
l'histoire d'une intellectuaUsation de l'effort, par
laquelle l'homme, employait sa faculté de con-
naître et d'utiliser les choses de la nature, capte
les forces animales et physiques et lesi met au
service de son activité. Mais, ainsi que l'indique
le plus simple calcul de mécanique, il ne peut y
avoir diminution des efforts et des foi*èés em-
ployés. La direotidii et le contrôle des forôéô (Jiié
l'homme capte et utilise elige de l'homme un
effort équivalent à celui qu'il dépensait àVaiit de
les avoit" mises à ëon àervitie, ceci tant par cettfe
direction et ce contrôle même que par la surveil-
lance, l'emploi et la répartition deâ biens plus
abondcmts procurés par l'augmentation considé-
rable de rendement. Ainsi l'homme ne peut-^il
échapper à la constance dans l'effort. Si, sur cent
hommes employés à une tâche assurée par les
procédés primitifs, l'intellectualisation de l'effort
permet d'en économiser vingt et de doubler le
rendement des quatre-vingts autres, il faudra
employer les vingt devenus disponibles aux
constructions nouvelles pour abriter le rende-
ment accru, à la surveillance, à la conservation
L INTBLLBCTUAUSATIQN D|B l^'pFFORT. 189
Qt ^u transport des nouveaux biens. Toute
réduction d'eflfort physique est immédiatement
compensée par iine augmentation déport intel-
lectuel.
La ciyiUsatipn n'est autre cj^ose qu§ TinteUec-
tuaUsation de Te^ort : intellectualisatiQH de
Tefiprtde pontraipte qui, par }a créatip^de T^tat
perfectionné, substitue h la fprPQ du poing la
force qui gouverne autant et plus par l'intel)]-
gei^CjS que par ^a force pnre ; intellectualisatii)»
de l'eSort économique par rindustrjialiB4l'io|i des
travaux de toutes sortes. Clettis transformation
met 1-bomme îi l'abri des périls qui le menacent
dans l'état de nature ; maii^ elle le met sous la
menace de nouveaux périls propres aux états
sociaux qu'elle crée. Et si, par là, rhum^tnité se
garde des formations sociales instables et chan-
geantes que erée la force brutale, elle se donne
une nouvelle insécurité, qui vient du fait de
Textrâma différenciation qui ^e produit dans les
sociétés fortement intellectualisées : entre les
obefs de ces sociétés qui, eux, représentent la
plus haute intellectualisation de Tefiort, et leurs
subordonnés dont ractiyité est moin9 éloignée de
la forme originelle de l'effort, les différence^ de
fpnetions sont très accusées et sont moins bien
comprises de tous que, dans une société primi-
/
190 l'économie nouvelle.
tive, les différences fondées sur les manifestations
«
élémentaires de l'énergie.
C'est ce qui rend si ardu le gouvernement
des sociétés très civilisées, où il faut toujours se
garder des explosions de force brutale qui
peuvent se produire soit dans la jeunesse, soit
chez des hommes fatigués par l'effort intellectuel,
soit aux rangs sociaux où l'activité est plus phy-
sique qu'intellectuelle, soit encore chez des
hommes trop riches de sève. Avec cette lumière,
on comprend mieux l'écroulement de certains
gouvernements dans les sociétés modernes, gou-
vernements trop confiants dans l'emploi de la
force pure, et incapables par là d'exercer la mis-
sion de l'Etat dans une civilisation fortement
intellectualisée. L'eff^ondrement de l'Empire des
tsars, qui était pourtant une assez belle construc-
tion militaire et administrative, vient en partie
du fait que le gouvernement des tsars n'a eu
qu'une faible idée dii rôle que joue l'intelligence
dans la civilisation européenne.
Le bolchevisme commet la même erreur fon-
damentale que les tsars. Son hostilité à l'égard
des représentants et des organes de l'intelli-
gence montre qu'il ne conçoit pas la constitution
des civilisations. Fait paradoxal : il emploie les
ressources des intelligences qu'il a gagnées, ou
L INTELLECTUALISATION DE L EFFORT. 19I
qu'il s'est subordonnées, à organiser une propa-
gande universelle contre Fintelligence, et les
mouvements qu'il essaie de susciter dans le
monde tendent à une égalisation qui subordonne
rintelligence aux faits matériels. Il s'emploie à
créer les conditions politiques, économiques et
sociales qui, non seulement excluent les formes
politiques et économiques contre lesquelles il est
en lutte, mais qui le condamnent lui-même à
une mort certaine et inévitable. C'est là une poli-
tique engendrée par l'erreur marxiste^ qui
subordonnait les phénomènes intellectuels aux
phénomènes économiques, mais dont la généra-
lisation n'est guère possible que dans ces Russies
dont les tsars avaient laissé les ressources intel-
lectuelles en friche.
Dans les pays latins, au contraire, une puis-
sante culture intellectuelle, qui pénètre toutes les
classes, s'oppose à ce paradoxe, et; c'est un fait
que les admirateurs des bolchevistes russes font
des efforts considérables pour se présenter aux
peuples comme des représentants del'inteUigence.
Il n'en reste pas moins que, dans les groupements
syndicaux soumis à la pensée marxiste, on
trouve, dans les revendications formulées depuis
l'explosion bolchîeviste russe, une tendance hos-
tile à l'intelligence et qui se manifeste par une
iga . L ECONOMIE NOUVELLE. ^
oppQsitipn ms^rquée à I4 reponnai^s^nçe de la
répiunératipn différencié^ ^es capacités intellçc-
tuellps, C'est précisément une des causas ess^ii-
tieUfîs de 1^ faiblesse du mouveii^ent; synçjip^l»
quelle^ qi;e soient les apparences contraires, La
méconnaififs^nce des pap^oités, le refus de Ips
rém^^érer »e peuvent ayoir de succès durable
dan^ un pays où il y a, en somme, fort ppu de
ma^œuyrQs, et où 1^ différenciation se ipani-r
feste au precni<^i* degré 4^ travail. Fait curieux :
1^ Franqe est, de tous les pays de h^ute civilisa-
tion, lis p^ys oh les çqipacités intelleptueUes ^ont
le moins rémunérées : on s'y contente aisén^ent
de différences assez faibles, presque toujours au-
desi^pus des services rendus ; mai$ on y est trps
sensible au renom, à cette sort^ de gloire qui est
attachée à toutes les fonctions, ouvrières ou
patrpujedes, industrielle^ ou commerciales, qui
exigent 4^3 capacités intellectuelles marquées,
On a voulu nier cette intellectu^Usatiou du
monde moderne, Des écrivains, des éconpmistes
à courte vue voient dans les sociétés conteu^por
rainei^ une mécanisation croissante. C'est là une
des plus grosses erreurs que l'on puisse ppn^-
mettre. L'industrialisation, loin d'entraîner 1^
mécanisation du travail, ei^ige l'intelleptualis^-
tion croissante des travailleurs, m^me de ceux
r
l'intellectualisation db l'effoiit*. 193
qui sont voisins des manœuvres. La mécanisa--
tion des gestes, citée comme preuve de la méca-
nisation du travailleur, se retourne contre la
thèse générale, car elle n'est possible que par
l'adhésion de l'intelligence à la méthodisatîon du
travail. Le nègre qui travaillait sous le fouet était
mécanisé. L'ouvrier dont les gestes sont « tay-
lorisés » est un travailleur qui ne subit pas une
contrainte physique, mais qui accepte l'ascendant
d'une méthode et qui, par son adhésion intellec-
tuelle, contraint ses nerfs et ses muscles à agir
selon les données d'une mécanique plus savante
que la mécanique qu'il suivait auparavant.
La répétition constante des mêmes gestes
simples par un même travailleur ne constitue pas
une preuve de mécanisation. C'est dans les
sociétés simples que cette répétition, preuve de
mécanisation, est presque générale. Le a geste
auguste du semeur )) est un acte beaucoup plus
mécanique que la conduite du semoir par un
ouvrier agricole dont la pensée connaît le mé-
canisme qu'il manœuvre et dont l'énergie agit
sur l'animal qui traîne la machine qu'il conduit.
Le conducteur d'une grue ou d'un treuil peut faire
le même métier toute sa vie : il sera certaine-
ment un homme plus intellectualisé que l'homme
qui traîne la brouette qui porte des fardeaux.
Valois. Économie. i3
194 l'économie nouyblle.
En résumé, le propre de la civilisation et sur-
tout de notre civilisation industrialisée est d'in-
tellectualiser TefTort de la création économique.
Si nous avons la volonté de surmonter la crise
où nous sommes, c'est à l'intelligence qu'il faut
faire le plus pressant appel. Donnons-lui le rang,
l'honneur, les soins, la rémunération qui lui
soiît nécessaires. Dans notre civilisation qui
paraît dominée par les forces matérielles^ c'est
l'intelligence qui porte partout l'animation.
Sans elle, la machine n'est que vile ferraille.
Plus que jamais, Tintelligence est la reine des
cités ; c'est ta moins tyrannique des souveraines
et, en France, son règne n'est pas seulement
celui de la sévère logique, c'est aussi celui de la
grftce.
GMAFITRE TU
LA MÉTHODISATION DE LA PRODUCTION
Rappelons les termes des problèmes écono-
miques qui sont posés au génie organisateur
des Français : premièrement, augmenter la pro-
duction française avec quinze cent mille produc-
teurs en moins; deuxièmement, faire baisser le
prix de la vie tout en réduisant la durée du tra-
vail et en augmentant la rémunération des tra-
vailleurs. Nous avons indiqué selon quels prin-
cipes et dans quelles conditions on peut travailler
pour résoudre ces problèmes. Rappelons que
nous voyons le problème résolu par la volonté
de croître soulevant les énergies françaises ; par
une doctrine les guidant; par le régime de la
contrainte syndicale mutuelle dirigeant les
actions dans le sens du plus grand effort ; par la
méthodisation du travail enfin, assurant à une
même quantité d'efforts un rendemei^it plus
19^ l*£gonomie nouvelle.
grand. C'est un grand problème d'intellectuali-
sation du travail. Il est important de voir jus-
qu'où il porte.
Il ne s'agit pas seulement de ce que l'on
nomme la taylorisation. Nous avons à considérer
deux modes d'organisation sur deux plans très
différents : l'un, l'organisation méthodique du
travail à V intérieur des entreprises, qui va ré-
genter l'économie des entreprises ; l'autre, l'orga-
nisation méthodique de la production à V extérieur
des entreprises, qui va régenter l'économie cor-
porative et retentira sur l'économie individuelle.
Il y a donc deux méthodisations très difi*érentes
à réaUser, l'une individuelle, propre à chaque
entreprise, l'autre collective, intéressant l'en-
semble d'une corporation. Les principes de la
première sont assez connus : ceux de la seconde
le sont beaucoup moins.
Les principes de la taylorisation ou de la mé-
thodisation du travail sont en eff*et familiers à un
très grand nombre de Français. On sait comment,
par l'étude scientifique des temps de travail et
des mouvements du travail, on peut arriver à
doubler et à tripler le rendement du producteur.
L'exemple du poseur de briques est aujourd'hui
à la fois classique et populaire, et l'on sait quel
merveilleux parti l'on a tiré de la méthodisation
LA METHODISATION DE LA PRODUCTION. 197
dans rindustrie de guerre. 11 y a peu à dire sur
ce point. D ne reste qu*à mettre en garde les
industriels contre.des applications brutales de la
méthode qui iraient contre les doctrines mêmes
de son inventeur et de ses successeurs. Il reste
également à appeler l'attention sur ce fait que,
dans la méthodisation du travail dans les entre-
prises privés, il y a avantage à partir de la
direction pour aboutir aux ateliers, plutôt que
de partir d'une conception de l'atelier pour
aboutir à une conception de la direction.
Il est en tout cas incontestable qu'une appli-
cation intelligente des deux méthodes * est un des
moyens les plus sûrs d'augmenter la production,
de faire baisser les prix de revient et de vente et
de mieux rémunérer le travail.
La méthodisation du travail corporatif abou-
tira vraisemblablement à des résultats égaux
sinon supérieurs. Dans cette direction, les idées
n'ont pas encore la netteté qu'elles ont acquise
en ce qui concerne le travail individuel ou l'or-
ganisation de l'usine. Toutefois, on pourrait dire
d'un mot qu'il s'agit d'appliquer au travail de
I . On lira avec fruit les exposés des deux méthodes qui ont
été donnés par les représentants des deux écoles: Le système
Taylort par G. Bertrand Thompson (Paris, Payot, T919); Essai
sur la conduite des affaires et la direction des entreprises (Doctrine
Fayol), par J. Wilbois et P. Vanuxem (Paris, Payot, 1919).
I
igS h ECONOMIE NOUVELLE.
toute une corporation un ensemble de règles
analogues à celles que Ton peut appliquer à l'in-
térieur d'une usine ou d'une maison de com-
merce. Une tella réforme, on le voit du premier
coup, ne peut aller sans une réforme profonde
de nos idées et de nos mœurs; on se rend ^
compte, dès l'énoncé du principe, qu'elle modifie
très fortement la conception que le chef d'entre-
prise se forme de sa fonction.
Dans l'ancien régime économique (nous nom-
mons ancien régime économique le régime de
l'économie libérale), le chef d'entreprise se
conçoit comme une sorte de chef absolument
indépendant, réglant à sa guise les conditions
de la production et du travail. Il s'y croit libre ;
il ne tolère pas, il ne conçoit même pas que les
membres de sa corporation lui donnent des règles
de fabrication. Il entend faire usage de son seul
bon sens ou de sa seule fantaisie pour déterminer
la qualité et les dimensions des objets qu'il
fabrique. En réalité, il jouit en efiTet de sa liberté,
mais dans des limites fort étroites. Fabricant de
tapis, il a licence d'établir ses séries avec des
dijBPérences de dimensions de quelques centi-
mètres sur les séries de ses concurrents. Édi-
teur-libraire, il emploiera des papiers qui ne
seront pas exactement du même format que ceux
LA METHODISATION DE LA PRODUCTION. 199
de son confrère. La beauté des choses ne gagne
rien à ces diversités, et la production en souffre
fortement. Ces petites différence^ de fabrication,
cela représente une augmentation considérable
dans le prix de fabrication, car elles obligent
à la diversité l'usinier qui fabrique les machines
qu'emploient le fabricant de tapis ou Timpri-
meur, le bi*ocheur et le relieur qui travaillent
pour l'éditeur. Cette diversité des types rend
difficile et presque impossible l'unification du
matériel, ou la réduction à un petit nombre
de types de l'outillage employé dans une
industrie. Conséquence : frais d'établissement
de l'outillage plus élevés, et supportés, en der-
nière analyse, par le consommateur.
Ajoutons que, dans ce régime, le chef
d'entreprise entend posséder à soi, bien à soi,
tous ses services d'achats, de vente, d'expédi-
tions, d'encaissements, de publicité et de propa-
gande. C'est-à-dire qu'au lieu de consacrer tout
son effort à ce qui est l'essentiel de son métier,
il s'oblige à diriger une série d'opérations dont
chacune, pour être très bien faite, exigerait une
spécialisation rigoureuse. Il a bien le sentiment
que le groupement corporatif de tous les services
accessoires de son métier déterminerait une
baisse très sensible de ses frais généraux et dou-
aoo l'économie nouvelle.
blerait la force d'expansion de sa corporation.
Mais si ridée lui en vient, il est immédiatement
arrêté par la pensée qu'une telle organisation le
priverait de sa liberté. Conséquence : il fait sup-
porter aux produits fabriqués des frais généraux
trop élevés qui pèsent naturellement sur le
consommateur.
Enfin, dans ce régime, les progrès techniques
s'imposent très lentement aux chefs d'entreprise.
Le chef d'entreprise limite son effort de rénova-
tion à ses désirs personnels. Estime-t-il que ses
revenus annuels sont suffisants pour son ambi-
tion, il conserve ses méthodes et son matériel.
On pourra lui démontrer que ses gains seront
plus élevés avec un renouvellement de matériel
et que la production tout entière y gagnera;
l'argument sera impuissant à faire mouvoir un
homme dont l'ambition est arrêtée et qu'aucune
contrainte ne peut décider à un changement.
Dans l'économie nouvelle, que nous voyons
naître et dont la pensée se précise chaque jour,
tout autre est la situation du chef d'entreprise.
Ce chef n'est plus un homme indépendant. Il
est membre d'une corporation, régie par les
usages et les coutumes syndicales, et qui reçoit
des règles de son syndicat, aussi bien pour les
conditions du travail que pour les conditions de
LA MÉTHODISATION DE LA PRODUCTION. aoi
fabrication ou de vente. La tendance est de limiter
sa liberté à l'élaboration des règlements auxquels
il sera contraint de se soumettre lorsqu'ils seront
édictés. Mais qu'il fasse ou non usage de sa
liberté à ce moment, il devra subir la contrainte.
Dès lors, dans la production, le travail de
réduction des types usuels peut s'effectuer, et,
parallèlement^ rétablissement de l'outillage spé-
cial à une corporation. Année par année, les
modifications peuvent être apportées à tout
l'outillage d'un même corps. Année par année,
le syndicat, après enquête auprès de ses mem-
bres, peut déterminer les besoins en matériel ou
en matières premières, les indiquer aux syndi-
cats fournisseurs qui peuvent à leur tour établir
leur production et leurs stocks sur des données
précises. Ainsi possède-t-on le moyen de régler
une production, de fabriquer en séries et de
réduire les périodes de chômage. Conséquences :
frais d'établissement moins élevés; baisse des
prix de vente et capacité de consommation déve-
loppée dans les classes ouvrières.
Dans l'économie nouvelle encore, et ceci est
capital, le chef d'entreprise tend à s'absorber
dans ce qui est l'essentiel de son mélier, c'est-à-
dire à se consacrer exclusivement au perfection-
nement technique de sa propre fabrication ou
2oa l'économie nouvelle.
de son commerce, et il tend à remettre à sa
corporation l'organisation et la direction de tous
ses services accessoires. Il y a là une sorte de
coUectivisation corporative de ces services, et
une commercialisation d'une partie du travail
syndical. On confie à des spécialistes au service
de la corporation le soin d'assurer les services
accessoires de chaque entreprise afin que Tefibrt
inventif de chacun soit intensifié à l'endroit où
la recherche individuelle est féconde. Objet :
réduire les mouvements du travail accessoire par
la centralisation; faire exécuter pour tous, par
un homme très spécialisé et mieux rétribué, le
travail que faisaient plusieurs hommes peu spé-
ciaUsés et mal rétribués; faire baisser les prix
d'achat, les prix de transport et tous les frais
généraux.
Achète-t-on des matières premières : on groupe
les achats d'une corporation, et, du même coup,
on obtient des prix plus avantageux et des condi-
tions de transport plus rapides et moins coû-
teuses. Lorsqu'il s'agit de vendre des produits
fabriqués, on groupe les expéditions provenant
d'une même ville ou d'une même région en vue
des expéditions destinées à une même région, à
une ville, à de mêmes clients. S'agit-il de régler
des comptes avec les détaillants? On établit des
LA MÉTHODISATION DE LA PRODUCTION. ao3
bordei^eaux de paiements pour ces clients, qui
ne font plus qu'un paiement global, que le centre
corporatif repartit entre ses membres par simples
virements. Veut-on obtenir des renseignements
sur les acheteurs ? On les trouve centralisés,
établis en vue des besoins particuliers de la cor-
poration, au siège du syndicat. Entreprend-on
une campagne de publicité ou de propagande
sur un nouveau marché? Le groupement des
elTorts permet immédiatement une pleine action
dans la direction choisie. De tous côtés, dimi-
nution de frais, diminution de manutention, de
déplacements, de temps employé, non seulement
dans la corporation, mais dans les corporations
voisines et dans les services publies qui se trou-
vent déchargés des difficultés que donnent et les
expéditions morcelées, non coordonnées, et la
circulation des effets de commerce et des espèces.
En fin de compte, une économie considérable
en hommes et en temps réalisée par la centrali-
sation d'efforts de même nature. Conséquences :
baisse des frais de fabrication et des frais géné-
raux, donc baisse des prix de vente, accélération
dans la distribution des produits.
Dans l'économie nouvelle enfin, le chef
d'entreprise n'est plus libre d'accepter ou de
refuser les progrès techniques. Que son ambition
ao4 l'Économie nouvelle.
soit satisfaite ou non, il faut qu'il se conforme rapi-
dement aux modifications rendues nécessaires.
Veut-il se réfugier dans la paresse de sa liberté?
ne pas subir la contrainte syndicale? On lui laisse
sa liberté, mais ses confrères rompent les rela-
tions avec lui et le privent des services collectifs.
Il lui faut bien alors suivre la loi commune.
Telles sont les idées, les mœurs et les cou-
tûmes en formation. Ce sont celles qui nous
permettront de donner à la production française
Télan et la force nécessaires pour restaurer le
pays et nous rouvrir les marchés du monde.
Notre tâche est de les répandre et de les rendre
conscientes chez ceux de nos contemporains qui
les suivent déjà sans voir combien elles sont
différentes de nos coutumes^ de nos mœurs et
de nos idées du siècle dernier. Nous appelons à
les propager et à les appliquer ces jeunes hommes
ardents et énergiques que la paix va rendre à la
vie économique. Que les anciens combattants
soient les premiers dans cette tâche : ouvriers,
employés ou patrons, ils sont de ceux qui, en
possession de l'esprit d'ofiensive et de la disci-
pline collective, sont le mieux préparés à donner
à l'économie française l'impulsion et le mouve-
ment ordonné qui rendront à nos outils le même
prestige qu'à nos armes.
CHAPITRE VIII
LA LIBÉRATION DE LA PRODUCTION
Répondant aux vœux des classes ouvrières
qui les pressent de renouveler l'outillage et les
méthodes de la production, les syndicats et
groupements patronaux poursuivent un travail
intense de réorganisation. L'activité générale
des chefs du commerce et de l'industrie s'exerce
non dans le sens d'une « défense » contre les
revendications ouvrières, mais comme une action
positive tendant à faire baisser le prix de la vie
et à donner à la France un nouvel essor écono-
mique.
Voilà un mouvement excellent, et qui n'a rien
du conservatisme social que Ton a pu reprocher,
dans l'avant-guerre, à certains groupes patro-
naux. Un des premiers objets du mouvement a
été de faire tomber les entraves que l'Etat a
inventées pendant la guerre pour (on pourrait
1
i
206 L ÉCONOMIE NOUVELLE^ '
dire : contre) la production ; il s'agit des taxa-
tions, des réquisitions, des consortiums, et de
toutes tentatives d'étatisation. Mais on a réclamé
le retour à la liberté du commerce. Est-ce bien le
nom du régime oii l'on veut entrer? Nous en
doutons. Il y a le plus grand intérêt à ce que
l'on ne donne pas un faux nom à un régime
nouveau qui ne pourra vivre sur les mêmes idées
que celui du xix* siècle.
Mais, d'abord, posons les questions fondamen-
tales :
Convient-il, dans l'intérêt de la production,
de libérer les producteurs des entraves que l'Etat
leur a données pendant la guerre? Convient-il de
lutter contre les taxations, les réquisitions des
moyens de production et de transport, contre
toute tentative d'étatisation?
Sans hésitation : oui, à tout prix, si l'on veut
empêcher la décadence économique.
Libérera- t-on la production en la replaçant
dans le régime dit de la liberté du travail et de
la liberté du commerce ?
Sans hésitation encore : non, car nous avons
à créer un régime économique nouveau dont les
institutions seront incompatibles avec les idées,
les usages et les coutumes commandés par ces
dogmes de l'économie libér&le. Prenons^n net-
LA LIBERATION DE LA PRODUCTION. 207
tement conscience, si nous voulons abréger le
travail d'organisation où nous sommes engagés,
selon les anciens principes d'association rajeunis
et renouvelés sous le nom de syndicalisme.
Ceci posé, analysons.
Premièrement, l'État. L'Etat, monarchique,
républicain ou socialiste, est intéressé à jouir
d'une bonne économie nationale. Mais il est
absolument impuissant et incompétent à l'orga-
niser et à l'exploiter directement. Son économie
propre étant basée sur le rendement des impôts
qui constituent ses ressources, il est toujours
détaché, dans ses entreprises, des préoccupations
qu'impose, au chef d'entreprise privée, le souci
du prix de revient et de la réussite commerciale.
Il sait qu'il peut combler ses déficits par un appel
constant aux réserves que constitue le rendement
annuel des impôts. Il est dans la situation du
gérant d'une société anonyme à capital illimité
qui, ne subissant aucun contrôle, investi du
pouvoir d'appeler de nouveaux capitaux, n'aurait
à aucun moment de sa gestion la crainte d'avoir
à déposer son bilan. En outre, les entreprises que.
crée l'Etat, nécessairement confiées à des fonc-
tionnaires, ont toutes le même vice congénital :
nul n'y est intéressé pécuniairement à la réussite.
La crainte de la faillite, l'intérêt personnel.
2o8 l'économie NOUVELLE.
ces deux grands moteurs de l'économie privée,
n'y agissent point pour pousser les chefs dans la
voie de la meilleure utilisation des hommes, du
temps et des matériaux. Conséquences : produc-
tion très coûteuse, gaspillage des matériaux et
du temps, mauvaise utilisation des forces hu-
maines. Ceux qui ont vu de près le travail aux
armées, où s'est trouvée réalisée une véritable
organisation de socialisme étatiste, sont main-
tenant éclairés, par l'expérience, sur l'énorme
infériorité de ce système de production.
L'Etat n'est pas moins incompétent et impuis-
sant lorsqu'il prétend intervenir dans l'économie
pour la régenter ou lui imposer des formes ou
des moyens d'action. Ses intentions peuvent
être pures ; ses interventions sont désastreuses.
Sans organe d'information sûre, sans organe
possible de contrôle efficace, il ne peut agir sans
léser les intérêts les plus légitimes, sans causer
de troubles aux répercussions infinies. Toute
action de sa part comportant une contrainte, il
est obligé de créer un contrôle. Le raisonnement
et l'expérience montrent que les organes de
contrôle deviennent rapidement une très lourde
charge pour le pays et sont, pratiquement, ineffi-
caces, tçint à cause de la nature humaine, qui
oppose une résistance molle, à la corruption, qu'à
LA LIBÉRATION DE LA PRODUCTION. 209
cause de Thabileté des contrôlés à échapper aux
contrôleurs quand ils ne peuvent s'entendre avec
eux. L'impuissance de l'Etat à l'intervention ou
au contrôle direct tient à sa nature, qu'il soit
républicain ou monarchique. Mais il est évident
que les maux du contrôle ou de l'intervention
sont plus grands dans l'état déniocratique où des
groupements économiques peuvent utiliser le
jeu des partis 'pour faire agir l'Etat dans un sens
favorable à des intérêts privés ou même contraire
à l'intérêt national. Ceci ne veut pas dire que
nous ne reconnaissions à l'Etat aucun droit en
ce qui concerne l'économie. Loin de nous une
telle pensée. Mais nous y reviendrons.
L'action de l'Etat dans l'économie nationale
étant inefficace ou désastreuse, il faut en libérer
la production pour le bien commun. Il appar-
tient aux producteurs d'organiser eux-mêmes
l'économie du pays. Dans quelle forme .»^ La
plupart des Français sont d'accord pour orga-
niser le pays sous le régime de l'association pro-
fessionnelle et corporative. Il faut bien voir que
ce régime exclut ce que l'on appelait la liberté du
çoipmerce et de l'industrie. Dans l'ancien régime
(nous parlons de l'ancien régime de la démocratie
et du Ubéralisme), il était entendu que la pro-
duction et le commerce étaient libres, c*cst-à-
Valois. Économie. i4
aïo l'économie nouvbllb.
dire que chacun pouvait organiser sa production
et son commerce comme il -l'entendait, qu'il
était libre d'exploiter le consommateur et le tra-
vailleur à sa guise, et que les prix de vente des
produits et d'achat du travail ne pouvaient être
réglés que par le libre jeu de la libre concur-
rence et de la prétendue loi de l'offre et de la
demande. C'est ce régime qui nous a valu, au
temps de Tabondance^^r exploitation et la désor-
ganisation dés classes ouvrières sous la pression
d'une folle concurrence dans la baisse des prix
de fabrication, et, au temps de là disette, Tex-
ploitation des consommateurs par les intermé-
diaires^ les commerçants ou même les produc-
teurs qui ont spéculé sur la rareté des produits,
sous le couvert de l'offre et de la demande.
Chacun sait comment l'offre, diminuée par la
guerre, a été raréfiée artificiellement par les
rafles des citoyens âpres au gain qui se servaient
précisément de la liberté du commerce là où
l'Etat n'avait pas cru pouvoir l'atteindre.
Dans le nouveau régime économique, il est
reconnu que la production et le commerce sont
soumis à des obligations sociales et nationales;
que chacun trouve dans sa corporation des règles
à l'élaboration desquelles il participe, mais aux-
quelles il doit se soumettre ; que les prix — et
LA LIBERATION DE LA PRODUCTION. ail
occi est capital — que les prix des produits sont
établis par des accords entre syndicjués d'un
même corps, ou entre syndicats vendeurs et syn-
dicats acheteurs ; que la rémunération du travail
enfin est fixée par de3 ententes entre syndicats
patronaux et syndicats ouvriers. Ces principes
utiles, nécessaires, indispensables, qui président
et présideront à l'organisation économique de la
France, excluent totalement ce' que Ton nom-
mait liberté du travail et liberté du commerce.
Mais ils exigent la liberté des associations
devant l'Etat.
Liberté absolue? Non. Liberté limitée. Liberté
limitée par les intérêts sociaux et nationaux que
l'Etat doit représenter, et au nom desquels il a
le droit ^'intervenir pour interdire les abus des
individus et des collectivités. L'Etat responsable
de la paix civile est obligé d'agir contre toute
action économique qui tend à briser cette paix.
Il reste à voir comment son action peut s'exer-
cer sans devenir une cause de trouble pour la
vie économique.
Et d'abord, comment et par qui, dans les
faits économiques, la paix civile peut-elle être
troublée? Les vues de nos contemporains ne
sont pas très claires sur ce point. Prenons un
exemple sous trois aspects :
aia l'économie nouvelle.
I** Le marchand d'œufs arrive sur le marché,
ayant fait ses calculs et prévu un prix honnête ;
il installe ses paniers d'œufs et constate qu'il est
seul vendeur, ses concurrents ayant été arrêtés
en cours de route par un accident ; il «pécule sur
le besoin d'œufs et double ou triple ses prix ;
2° Le marchand d'œufs a raflé les œufs de sa
région et arrive sur le marché seul vendeur ; il
double ou triple ses prix ;
3° Les marchands d'œufs concluent une
entente secrète pour doubler ou tripler leurs
prix.
Dans les trois cas, devant les prix, les ména-
gères se fâchent, renversent les paniers d'œufs et
tentent d'assommer le marchand.
Qui rompt la paix.^^ Si l'on en juge selon les
procédés de l'économie libérale, on accuse les
ménagères qui n'ont pas le respect de la loi de
l'offre et de la demande. Si l'on en juge en réa-
liste, on voit aisément que, dans les trois cas,
c'est le marchand d'œufs qui, comptant sur la
protection du gendarme, tente d'abuser du
besoin où il sait son prochain. En bonne justice,
rÉtat devrait retirer sa protection au marchand
d'œufs qui en abuse et laisser toute liberté de
protestation active aux ménagères. Mais TEtat
doit faire mieux; il doit prévenir ces conflits.
LA LIBÉRATION DE LA PRODUCTION. ai5
Par quels moyens? Dans l'état d'individua-
lisme où nous étions et sommes encore à demi, il [
n'y en a aucun qui soit efficace. La taxation, qu'il
est impossible de faire respecter, développe la
vente clandestine, et les produits vont aux riches
ou aux gens aisés, la réquisition met les produits
entre les mains des fonctionnaires qui, n'étant
pas pécuniairement intéressés à la vente, ne
savent pas organiser la répartition et gaspillent
les marchandises, quand ils ne se font pas à
leur tour marchands déloyaux ; le syndicat obli-
gatoire» le consortium organisé, contrôlé par
l'Etat, amène l'État lui-même à faire hausser
les jprix*, quand il ne livre pas le contrôle de la
production à ceux-là mêmes qui devraient être
contrôlés. Notre système économique ne permet
aucune action efficace de l'État pour le maintien
de la paix publique par le contrôle de la vie éco-
nomique.
Mais l'Etat n'est pas sans moyens s'il veut se
servir des organes que constituent les produc-
teurs dans la vie économique. Il y a des syn-
1. Le chef d'une^très grande entreprise disait à Fauteur de ce
livre : « INous sommes honteux des bénéfices que nous réalisons.
L'État, Dieu ^ merci ! nous en prend 80 p. 100. 'Cela décharge
notre conscience. » C'est l'impôt sur le consommateur masqué
par l'impôt sur les bénéfices de guerre. Mais quelle singulière
politique économique !
/
ai4 L écONOMIB NOUVELLE.
dicats librement constitués. Que l'Etat, dans les
moments de crise, comme celle où nous sommes,
s'adresse à eux et leur demande, en échange de
la protection qu'il leur donne, la réglementation
des prix par leurs propres moyens. Qu'il oblige
les syndicats à se contrôler les uns les autres;
qu'il les rende responsables de leurs prix, en
même temps qu'il les invitera à faire leur police
eux-mêmes. Que toute hausse artificielle des
prix, dénoncée par le syndicat qui en souffre,
soit punie par de grosses amendes syndicales
imposées au syndicat qui la provoque. Que Ton
aille jusqu'à la prison, surtout lorsqu'il s'agit de
l'alimentation. Organisez ce système, le moins
coûteux qui puisse être, car tous les frais en
seront faits par les intéressés; — le plus efficace,
car il sera fait par les mêmes intéressés, et il est
probable que vous donnerez à l'Etat le moyen
d'agir sur l'économie sans apporter d'entraves à
la production. Encore une fois l'heureuse solu-
tion est fournie parle syndicalisme.
Conclusion : qu'il s'agisse de défendre les pro-
ducteurs contre l'Etat ou qu'il s'agisse de colla-
borer à la tâche de police nationale que l'État
doit exercer sur la production, nous avons à
réclamer, non la liberté du commerce,, non la
liberté du travail, mais la liberté syndicale. L'Etat
LA LIBÉRATION DE LA PRODUCTION. ai5
limitera notre liberté où il le doit pour le bien
social et national : il contrôlera les résultats de
notre action publique; mais il ne pénétrera pas
dans le domaine du travail mdme oîi il est incom-
pétent. Il fera son métier; nous ferons le nôtre.
Revendiquons pour nos syndicats le droit et le
devoir d'organiser et de réglementer la produc-
tion. C'est la loi de la nouvelle économie.
CHAPITRE IX
LES PATRONS
Dans réconomie nouvelle, et surtout dans la
période de- transformation où nous sommes, les
patrons ont un rôle de premier ordre à remplir.
C'est particulièrement sur eux que pèse la lourde
responsabilité d'inventer et de réaliser les trans-
formations nécessaires de l'outillage de la civili-
sation et desk/, méthodes de travail. Ils nous
doivent de réussir dans leurs entreprises. Les
socialistes qui se proposent de supprimer le
patronat sont de tristes ânes. Notre intérêt est
d'organiser une judicieuse et énergique exploita-
tion des patrons, c'est-à-dire de les obliger à ne
pas se contenter des situations acquises; notre
intérêt est de mettre en valeur, pour le bien com-
mun, toutes les facultés des patrons. Par exemple,
il y a des patrons qui se contentent du chiffre
d'affaires qu'ils faisaient hier et qu'ils font
.1
; LES PATRON». ai7
aujourd'hui et qui, manquant d'ambition, dé-
clarent que les bénéfices qu'ils réalisent leur
suffisent. Ce sont des paresseux qui ne 'font pas
du tout notrç affaire. Pour doubler notre produc-
tion nationale, il nous faut des patrons qui
veuillent doubler leur propre production, donc
doubler, et tripler s'il se peut leur chiffre d'af-
faires; s'ils doublent leurs bénéfices, tant mieux.
Nous avons besoin d'hommes qui ne sont pas
satisfaits de ce qu'ils ont.
Ge ne sera pas sans que les patrons se rendent
exactement compte de leur fonction écono-
mique. Nqus proposons à ceux qui l'ignorent
quelques réflexions sur ce point. Les patrons ne
sont ni des bourgeois ni des capitalistes. Les
bourgeois, ce sont les rentiers, ce sont les
patrons retraités; les capitalistes ce sont ceux
qui vivent du placement des capitaux. Les
patrons sont des tra^vailleurs, des producteurs ;
ce sont des hommes qui, à cause de leurs qua-
lités dans l'organisation du travail, dans la dis-
tribution des tâches, dans la répartition des pro-
duits, sont placés à la tête des services de la
production, en quelque sorte par une délégation
tacite de la collectivité; ce sont des hommes qui,
par position, par intérêt personnel, parce qu'ils
sont ou se considèrent propriétaires ou bénéfi-
4
\
ai8 l'économie nouvelle.
claires de leurs entreprises, utilisent au mieux
les efforts humains, le temps de travail, Icfe
matières qu'ils traitent et les produits qu*îls
fabriquent. Ce sont eux qui, grâce au fait qu'ils
sont intéressés par leurs bénéfices, nous donnent
le système de production le moins coûteux et le
système de répartition le plus économique et le
plus sûr.
Supprimez les patrons, la production baisse,
augmente de prix, et l'on entre dans le gaspillage
et la mauvaise répartition. L'intérêt social com-
mande de conserver l'intérêt du patron; cela
coûte infiniment moins cher que toute espèce
d'étatisation, de nationalisation ou de socialisa-
tion. Mais il faut organiser le pays de telle ma-
nière que, par des institutions qui exercent sur
lui une forte influence, le patron soit obligé de
fournir le maximum d'efforts, et qu'il y trouve
son plaisir.
Le vice essentiel de la nationalisation ou de
la socialisation, c'est de supprimer, pour les
organisateurs du travail, l'intérêt à la bonne et
rapide exécution des tâches J. Un patron, obsédé
par la crainte constante des pertes ou de la
faillite, est porté, par intérêt personnel, à servir
rapidement le consommateur; à cause du souci
qu'il a de sa réputation, qui entretient ses affaires,
LES PATRONS. a 19
il est conduit, par le même intérêt, à chercher
la bonne qualité et le prix de vente le plus réduit ;
son intérêt propre le guide dans la bonne répar-
tition des produits ; enfin, tous ses frais acces-
soires sont réduits au minimum; s'il y a des
sous-produits, il en tire parti; il économise les
bouts de bougie et les bouts de ficelle, par souci
de son bénéfice personnel. Résultat : en cher-
chant son bénéfice, il réalise une économie con-
sidérable pour la production générale, il ne
gaspille aucun des biens matériels dont il a la
charge. Remplacez le patron par un fonctionnaire
de l'Etat, par uij délégué au travail, et vous
verrez s'élever rapidement le coût de la produc*
tion. Ce fonctionnaire, ce délégué appointé, ga-
gnant sensiblement moins que le patron qu'il
retnplacerait, nous coûterait deux et trois fois
plus, nous servirait deux et trois fois moins vite,
et laisserait perdre deux et trois fois plus de
temps et de matériaux. Pourquoi? L'intérêt, per-
sonnel ne le fouette plus. Assuré de son traite-
ment, ne crjaignant pas la faillite, n'espérant pas
les bénéfices, il suit le tran-tran de son existence,
désintéressé du prix dé revient et du prix de
vente, réglant la répartition des produits sans
souci des frais de transport ni des besoins locaux.
Production et répartition deviennent ainsi des
aao l'économie NOUVELLE.
Opérations beaucoup plus coûteuses que si elles
étaient dirigées par un patron.
. Et il y a un autre vice dans la production na-
tionalisée ou socialisée. C'est l'incompétence ou
l'impossibilité de déterminer les limites de la
compétence. A ce point de vue, le régime patro-
nal est bien au-dessus de tout régime socialiste.
En effet, dans le régime patronal, un incompé-
tent ne peut pas demeurer longtemps à la tête
d'une entreprise ou, si l'on veut, d'un service de
la production; s'il est patron, son incompétence
le conduit à la faillite et il est éliminé ; s'il est
subordonné, il est rapidement jugé à sa valeur
par un chef intéressé à son vrai rendement. En
outre, les limites de la compétence sont déter-
minées par le jeu naturel des facultés humaines;
un patron n'administre, n'organise que ce qu'il
est capable d'organiser, d'administrer avec profit.
S'il va au delà de ses moyens d'action, encore une
fois, la faillite l'arrête. Il n'en est pas de même pour
le fonctionnaire, dans un régime de nationalisa-
tion, pour le délégué au travail dans un régime
socialisé. La preuve de la compétence ou de l'in-
compétence n'apparaît qu'au bout d'un très long
temps, et quand elle apparaît, la lenteur adminis-
trative empêche les sanctions rapides quand l'in-
trigue politique ne les interdit pas complètement.
LES PATRONS. aai
En résumé, au point de vue de la production,
le plus médiocre régime patronal présente une
supériorité incontestable sur le meilleur régime
dénationalisation ou de socialisation. Les patrons
sont, en somme ^ les meilleurs délégués au tra-
vail qu'un peuple puisse se donner. Gardons-
nous de lès supprimer si nous voulons résoudre,
en vue delà prospérité générale, le problème éco-
nomique de Taprès-guerre. Répétons-le : mieux
vaut organiser le pays pour exploiter leurs capa-
cités techniques, pour les obliger à fournir un
travail plus intense.
La difficulté, c'est qu'il n'y a pas de patrons
au-dessus des patrons. La solution, c'est d'orga-
niser la vie économique de telle manière qu'une
contrainte soit exercée sur les patrons dans le
sens du perfectionnement technique, de l'expan-
sion économique, de Tapplication des nouvelles
méthodes. Il faut organiser une action contre
trois tendances patronales, ou contre trois types
de patrons : celui qui subit les changements éco-
nomiques en acceptant tout simplement une
réduction de ses bénéfices ; celui qui essaie de
maintenir ses bénéfices en diminuant la rémuné-
ration de la main-d'œuvre ; celui qui tente la même
opération par une simple majoration des prix de
vente compensant toute augmentation du prix de
a»a l'économie NOUVELLE.
la main-d'œuvre. Ces trois types de patrons
devront chercher de nouvelles solutions ou dis-
paraître.
Les moyens de contrainte, nous Tavons déjà
montré, le syndicalisme les fournit : du côté
ouvrier, par la pression ouvrière pour les plus
hauts, salaires et la réduction de la durée du tra-
vail; du côté patronal, par une discipline quiper-
me(ttra d'imposer de mêmes transformations à
tout up groupe industriel. Les contraintes fonc-
tionnant, il ne reste à résoudre que des pro-
blèmes techniques qui ne sont pas au-dessus de
l'intelligence française. Les patrons ont à recher-
cher par quels moyens humains on peut obtenir
la même somme de travail avec deux millions de
producteurs en moins,' dans un temps de travail
réduit, et par quels moyens mécaniques, avec ce
personnel diminué, on peut porter au double les
résultats de la production, et réduire les prix,
malgré des charges nouvelles. Nous n'avons à
demander aux patrons ni sacrifices, ni concessions;
nous leur demandons de travailler à transformer
notre économie industrielle, commerciale, agri-
cole ; leur activité technique, voilà le plus grand
de leurs devoirs sociaux dans les dix années que
nous allons vivre.
CHAPITRE X
DÉCADENCE DU SOCIALISME
Depuis dix ans bientôt, nous annonçons la
décadence du socialisme, nous montrons la pen-
sée socialiste anémiée, impuissante, vidée de
toute faculté créatrice. On ne voit plus aucune
grande figure socialiste. JLe nombre des adhé-
rents aux divers partis socialistes s'est accru ;
mais Tâme du mouvement est en agonie depuis
longtemps. Le Congrès socialiste national tenu
en France en avril 191 9 en a apporté une nou-
velle preuve. Ce Congrès, où étaient réunis les
plénipotentiaires des groupes qui prétendent
transformer la vie économique, a été fermé à
toute discussion sur l'économie. lia été plein de
discussions sur les élections, la politique générale,
la politique extérieure, les rapports des groupes
socialistes entre eux, la deuxième et la troisième
Internationale, etc. Mais sur l'économie, sur la
f
\
aa4 l'ÉGONOMIB NOUVELLE.
production, néant, vide sonore. Ce qui ressort
des comptes rendus du Congrès, c'est que les
socialistes actuels vivent sur un petit nombre
d'idées vieillies, qu'ils ne pensent ni à confronter
avec les événements ni à rajeunir, et que, au
surplus, ils sont devenus presque complètement
étrangers à la vie des producteurs. On peut
lire et relire les travaux du Congrès : on y
trouve ce qui peut intéresser les clients d'un
parti politique ou les amateurs de Tinternationa-
lisation du monde, mais rien de ce qui touche un
homme qui travaille et qui pense avec Proudhon
que, dans toute civilisation, il faut que r homme
travaille.
Comment un parti, fondé sur une doctrine
économique, a-t-il pu devenir à ce point étranger
à sa propre histoire? Cela s'explique par la cor-
ruption qu'engendre la vie parlementaire dans
tout parti politique; cela s'explique aussi, et
plus sûrement, par une extrême faiblesse de la
pensée socialiste, devenue impuissante à « re-
penser » ses doctrines, impuissante à les exposer,
impuissante à s'en servir pour tirer les leçons
des expériences humaines. Il ne faut pas être
grand clerc pour conclure, de ces constatations,
qu'un groupe idéologique tombé à cette faiblesse
intellectuelle est condamné à la décrépitude. Il
f 1
i •
DEGÂdENGB du socialisme. aa5
n'est pas hors d'état de nuire ; mais il est radica-
lement iiicapable d^brganiser.
(^ue, devant une sitiiâtion économique sàiis
précédent, iiii congrès socialiste demeiire muet
siir lés moyens que sa doctrine peut fournir pour
résbiidré lès protlèmes qui se poseiit, c'est un
spectacle d'un haut prix, ftieii ne montré mieux
qiie le mouvement socialiste ne se produit pas
sur le plan aé la production. Les syndicalistes
ont apporté leurs solutions, doni quelques-unes,
cominë celles qui ont été formulées par M. Jou-
Il aux, au Congrès de 1918, étaiéiit rationnelles.
Les bourgeois, les chefs de Tindustrie ont donné
les leurs, et elles sont fortes. Les socialistes
n'apportent rien, sinon des déclarations sûr
l'Internationale.
La guerre, là paix proche offraient pourtant
iiiie aihplé matière a un congrès socialiste qui
eût éi<ê dominé par une philosophie de produc-
teurs; Dé igidà 1919,1e monde européen a mis
en pratique presque tous les systèmes économi-
ques. Puis il s'agissait de choisir, à la fin de là
guerre, -^ afin de proposer aux producteurs les
inoyens propres à la réfection du matériel dé-
truit, à la reconstitution des stocks épuisés, à
rbr^aiiisàtibn du travail et à la répartition des
richesses dé la terre pour les peuples diminués éi
Valois. Économie. i5
2 26 l'Économie isouvelle.
inégalement frappés par les misères de la guerre,
— c'était bien le moment, pour un congrès so-
cialiste, de montrer aux travailleurs quelles mé-
thodes, quel mode de production l'emportent sur
les autres. Les exemples ont été ou sont sous nos
yeux : industrie d'Etat, consortiums nationaux,
mise en régie, coopératisme, municipalisation,
nationalisation, socialisation autoritaire et liber-
taire, on a tout vu pendant la guerre. Les expé-
riences que les théoriciens souhaitaient autrefois,
elles ont toutes été faites. Les socialistes avaient
une occasion unique de donner une grande leçon
au monde et de faire apparaître l'excellence de
leur doctrine pour l'aménagement de la planète
et l'exploitation des biens de ce monde par des
travailleurs libérés. Us n'en ont rien fait.
Il est vrai qu'il n'était pas sans difficultés de
démontrer la précellence du socialisme par les
résultats de la révolution russe. On peut montrer
que la révolution russe a atteint un des buts du
socialisme, qui est la dépossession de la bour-
geoisie, accompagnée de la suppression d'un
certain nombre de bourgeois. Mais montrer que
ce phénomène a été suivi d'une augmentation d(
la production agricole ou industrielle, d'um
amélioration dans le sort des travailleurs, ou
d'une accélération dans les services des transport
DECADENCE DU SOCIALISME. 397
collectifs, c'est évidemment une entreprise vouée
à Téchec. Est-il seulement possible de dire que
la ruine économique des peuples russes est pure-
ment transitoire, que, demain, le socialisme fera
surgir de ces ruines une économie nouvelle,
apportant la prospérité? Entreprise non moins
condamnée, au moment oii l'on apprenait que les
bolchevistes, pour faire vivre leur révolution,
étaient obligés de lui donner des cadres qui res-
tituent à Féconomie, sous des noms nouveaux,
les chefs de l'économie capitaliste.
Il est encore vrai qu'il eût été difficile de tirer
des conclusions favorables au socialisme des
différentes expériences qui ont été faites par les
États, les armées, les villes, de méthodes d'orga-
nisation et de production apparentées au socia-
lisme : industrie d'Etat, régies, municipalisa-
tions, collectivisme militaire, ont rendu des ser-
vices, mais à un prix beaucoup plus élevé que
tous les systèmes capitalistes connus, et avec le
secours d'une autorité matérielle que le socia-
lisme repousse, au moins dans sa doctrine.
Il est encore vrai qu'il eût été imprudent de
tirer argument, en faveur du socialisme, de la
socialisation des pays allemands lorsque l'on
voyait la république socialiste de l'Empire alle-
mand choisir les délégués techniques qui accom-
2a8 l'Économie nouvelle.
pâghènl ses plëhipblentiaîrës, hori point vdàiis le
personnel socialiste, mais dans le plus haut per-
sonnel aès grandes entreprises capitàlislëè die
l'Empire .
li est donc vrai que, côriire la critique i^iiè
nous faisons dû congrès socialiste, vaut fê JTait
que dès conclusions tirées dés eipériëHcés dii
temps de guèi^rë eussent été singulièreiiient trou-
blantes pour les cotisants et les adhérents du
Parti qui ne pouvaient y trouvét lii justificàiibn
de la politique socialiste. Mais nous né croyoiis
pas que cette crainte ait empêché lés socilailistes
âe commenter les faits de la guerre àii poiiit de
vue économique. Le vrai, c'est que là pensée so-
cialiste est épuisée depuis longtemps; lé vrai,
c'est que les parleniéritaires qui dirigent le parti
sont complètement étrangers au inondé dii tra-
vail. Ils continuent d'eiïiployër les formulés
marxistes, siir lesquelles lé parti s'est organisé
depuis trente ans et avec lesquelles ils avaient
gagné autrefois et lès jeunes iiitëllecliifels, éi une
élite ouvrière. Mais ces forimiilés qiii représen-
taient alors des principes d'action économique
lie sont plîis que dés moyens électoraux, à
l'inlériedr el à l'extérieur dii parti.
Lès travailleurs, les producteurs, les éyhdi-
càts savent ce qu'il faut pehsèf dé la trànsforniâ-
DÉCAPÇPÎCE DU SOCIALISME. 3^9
.t « / * -♦<
\jpj\. ^t de 1^ (Jjépompqsitiqn du socialisme. Çom-
TJipnt pert^in!| (^'çjitre eux dçH^eui-ent^ils attachés
au socialisme, alor? qu'ils en connaissent la fai-
blçssç ? P^r le lien dq 1^ sçule îflée <jui dem^qurp
viyçinlf? d^in? 1^ spci^lisipç, rjntern^tionfilisme,
dopt Tappa^ençe généreiiise séjduit çncore' leç
esprits formés sous le commandement de la pa-
rôle de Marx : Travailleurs de tous les pays,
unissez-vous. Les syndicalistes révolutionnaires
croient encore à la réalisation simultanée d'une
nouvelle organisation de la production et de l'in-
ternationalisme : ils demeurent en liaison avec les
socialistes pour la seconde partie du programme.
Le parti use et abuse de cette confusion pour
conserver quelque influence sur le mouvement
ouvrier. C'est la seule puissance qui lui reste; le
Congrès s'en est servi aveuglément. .Aveuglé-
ment, disons-nous. Car il paraît certain que la
plupart des socialistes français, séduits par l'idée
de la paix des peuples, ne voient pas que, sous
ce nom, et en utilisant leur belle passion, de
grands seigneurs de la finance et de la très haute
industrie voudraient établir le règne international
des puissances d'argent. Le Congrès socialiste,
s'il avait été dirigé par des producteurs authen-
tiques, eût certainement découvert que, dans la
paix sans victoire, objet de son vœu, les finan-
a3o L ÉCONOMIE NOUVELLE.
ciers des peuples enrichis n'auraient pas de peine
à imposer un redoutable impérialisme économique
aux peuples épuisés ou ruinés. Et la justice, le
droit, ainsi que la nation française, eussent été
satisfaits s'il était sorti, du Congrès socialiste
d'avril 191 9, une condamnation de cette sorte
d'impérialisme.
CHAPITRE XI
LES PRODUCTEURS
DEVANT L'IMPÉRIALISME ÉCONOMIQUE
Quel sens les socialistes ont-ils voulu donner
aux manifestations du i**^ mai 191 9? On distingue
que, au-dçssus des manifestations des travailleurs,
ils ont voulu affirmer leur volonté de s'opposer
aux impérialismes, considérés comme causes de
guerre. Mais, fait curieux, ils n'ont dénoncé que
les impérialismes territoriaux, et n'ont pas paru
voir que, sous leurs yeux, naissent et grandissent
de redoutables impérialismes qui ne sont pas terri-
toriaux, qui sont économiques, qui répandent
dans le monde de nouvelles causes de conflits et
qui, au surplus, constituent une grave menace
pour les producteurs de quelques pays de la
vieille Europe.
Les socialistes qui devraient être les premiers
à saisir les nouvelles réalités économiques, sont
1 <
332 L ECONOMIE NOUVELLE.
aveugles devant cette grande manifestation du
monde moderne. Ils voient le capitalisme où il
n'est pas ; ils ne le voient pas où il est. Que la
France, qui doit rendre à ses travailleurs le pain
volé par les Allemands, veuille s'assurer du côté
de la Sarre tine légitim, compensation à ses
pertes, ils crient au scandale; que l'Italie veuille
arranger ses froTitières çt seg positions sur une
côte où elle n'est pas sans droits historiques, ils
s'indignent. Mais que des groupes de puissants
capitalistes se servent de l'idéalisme pour sou-
mettre d'innombrables populations au dur ipuff
de riippérialisme économique, et les voici sans
voix. Ils ont des yeux, et ils ne yoient pas.
Apportons qijelques vues à ceux d'enti'e eux
qui liront ces lignes. Depuis la guerre, les nations
à intérêts généraux ou à intérêts particuliers sont
divisées en deux groupes : les upes ont leur indus-
trie appauvrie ou ruinée par la guerre ou la ré-
volution, qt leur intérêt est de se donner de se-
rieuses garanties territoriales afin que leurs
producteurs puissent, en toute sécurité, recons-
tituer leur industrie ; les autres ont leur matériel
industriel intact, sont prêtes à fabriquer pour les
besoins du monde entier, et leur intérêt est de
s'ouvrir partout de grands marchés pour les pro-
duits manufacturés. Celles-ci ont une tendance
!••■ _. > ii^imriimnm
PRODUCTEURS ET J^PÉIjlIALISMB pCONOMIQUE. 233
pi^rguçe à rimpépalispiiç éconpmiqug. Plus çxaç-
temçnt, chez elles, des consortiums de fin?inciçrp
et ^In^Hstrieïs ont dejùis Ipng^^^^p, Compris
tout rintérêt que présentent de ^irai^de^ ponnibi-
n^iapns fifijeinpières qui aboutiraient à des pm-
pra^ts et k des fpuynîtcire^ de ipe^tériel agricole
et de inatériel roulant à des peup|fîs dpnt Tin-
du^trîe vest ruinée ou naissait à peine avant la
E^^mpJjB : 1^ I\vissjp. Son indi:jstrj€| çt ses trans-
ports ^o?it désorganisés et ses ressoufcç^ ?S''^"'
cçjles ri^ ppifrrcjTit pl^s être j5xploi|ées pajnt^na|||i
(ju'aye< |'aidç et spu3 |a (Jirpctip^ du capitajj^mç
étrapgef». Voilà pn pays bien préparé pour subir
Vimpéridisme écpnomique, aussi bien avec le
(( gouyelfnp^ent » bolcbeviste qu'ayec u^ gpu-
ver^enjppt natipnal.
La naliqnalisatipn des terres r^s^es apparaît
cpipme là préface dVne éporit}^ ppération finan-
cière quïi f^ra tpvaiUei: le paysan russe pour
quelques ianqi|ij3r8 ji'AUpinagne Q}! d'Ainériqu^.
V^ijiillei e|^ effet, y pus pendre cppapte q|ie,
1^-bfis, pnia dpp|}é aux paysan^ ^pute la terrp, '
c'esfrà-dira beaucoup plui^ ^^^^ ^P^ pguyent
cultiver a4c leurs bras et avec les pauvres
instrumeilW qu'ils ppssèdent. Pppf cultiver cette
tçprp (|ont il n'ont d'ailleurs, selon les c( lois ))
a34 l'économie nouvelle.
bolchevistes, que la jouissance, il leur faut des
machines. Or, ils n'ont ni machines, ni capitaux
pour en acheter. Lorsque vous sa!vez ces petits
faits, tout s'éclaire.
Si les bolchevistes conservent le pouvoir,
l'affaire est d'une extrême simplicité. Les bolche-
vistes ont fait un monopole d'Etat du commerce
des machines agricoles, des semences, de? blés,
à l'intérieur comme à l'extérieur. Vous ccmpre-
nez maintenant pom-qupi de grands capitalistes
d'Allemagne et d'Amérique ont été pleins de
ménagements pour le « gouvernement » de
Lénine. Les puissances d'argent que \% Times
dénonçait au printemps de 191 9, sont prêtes à
avancer, à un « Etat » bolcheviste bien appuyé
sur les baïonnettes lettones ' et chinoises, les
sommes nécessaires pour acheter les nachines
agricoles dont le paysan russe a beso:n. Il est
vrai que le placement n'est pas de toute sécurité,
mais il n'est pas impossible de prendre des garan-
ties. Avec le temps, on ferait de l'Elat bolche-
viste russe un organe qui percevrait m fameux
impôt sur la production russe pour le^compte de
quelques grands manieurs d'argent de l'ancien
et du nouveau monde. ;
Si un gouvernement national reprend le pou-
voir en Russie, la situation ne seré guère plus
PRODUCTEURS ET IMP^RIAXISME ÉCONOMIQUE. a35
brillante pour le paysan russe. Les puissances
d'argent y trouveront leur compte, plus rapide-
ment, plus sûrement, mais heureusement pen-
dant un temps moins long. Tout gouvernement
national qui rassemblera les terres russes sera
obligé de consacrer le paysan russe, non dans la
jouissance, mais dans la propriété de la terre.
Mais la mesure, préparée dès le printemps
de 1919 par Tamiral Koltchak, ne donnera au
paysan ni capitaux, ni machines. Les capitalistes
des deux mondes seront là pour les leur fournir
non sans un honnête bénéfice.
Dan« les deux cas, Tagriculture russe travail-
lera pour les Rois de F Or. Dans la seconde hypo-
thèse, elle aura l'espoir de pouvoir se 'libérer.
Mais, pendant de longues années, elle paiera un
lourd tribut à la finance et à l'industrie étran-
gères. Pense- t-on que cela contribue à la pacifi-
cation du monde? Quand les Russes seront en
état de faire le compte des millions, des dizaines
et des centaines de millions qu'ils devront payer
à l'étranger, quand ils verront la sujétion où ils
seront devant les Maîtres de l'Or et du Fer, de
Hambourg, de Francfort ou d'autres lieux,
croyez-vous qu'il ne se trouvera pas parmi eux
quelque nouveau chef de la Moscovie pour refuser
le tribut et prendre les armes pour se libérer?
236 l'Économie ïjpï|veli,b.
^^^T^ ^xemple, que x\0}Xf %on^ d'un gaj^g
moins lointain. Q^e Fiume appa^tiei^pc; à |'I|aliç
ou au royaume des Serbes, jj^^ Slpvènjçs et fje^
Croates, où est le Droit, où ç?t la Justice, nqu?
n'endécideroiîsp^s, n'^y?[]:|t pçs qpalité ^q jijgp
des notions. Mais pous pquvops ypir qpip, d^q?»
Iç premier pas, Ç'ipme sçrai}; ei^tploit^e.pt mî§e pn
valeur par 4ps producteur^ europée||s, l|or^ (|e
1^ sujétion de Vor ^trapger; (jue, dans le ^ppbnd,
Fjume risque fort d|B 4cypnir la ppr|,p gar l£|qp€^ll^
de gros intérêts fiiianciers étrangers, s^^inapl;,
organisant et contrôlant le port, p|é|^étf|eraient
da|is le pays sans industrie de^ Croates Epi|r en
faire la conquête épqnomiqiïe. La pacj({pation
du mpijde y gagneirait-elle quelque chose? l^pus
en doutons. De tous les pouvoirs, celui de l'qf:
est le plu3 dur et le moins hums^in. Si les Croates
en font Texpérjence, ils ne tarderont pas à ^é^i-
rer d*en secpuer \e joug. Voilà qui np serait pas
fait pour consoliîde|: Iqi paix dans la Society dpf
]>[a lions.
Nous donnons c^s con^i^^ra^ions çf} ppus
plaçant au point de vue deg prpcjucteurs ^urq.
péens. Que no^s spyoïis oiiyri^rs j^u chef^ d'iij-
dvistrie, non? avpiis le pl]is grand int^r^t ^ jj^a^-
vaillpr sous la protection 4 ur^ go|}vprpep|eji{
natipnal plutôt q^fp ^qu^ le contrôl^ de quejque
PRODUCTEURS ET IMPÉRIALISME ÉCONOMIQUE. 287
grand banquier d'outre-mer. Nous soumettons
ces considérations aux socialistes. Il se trouvera
bien chez eux quelque héritier de la pensée des
fondateurs du socialisme qui étaient si habiles à
distinguer les combinaisons des capitalistes der-^
rière les proclamations des chefs d'État. Des
hommes aussi préparés à la connaissance des
faits écôriomi^ue^ né peuvent J)ds demeurer
aveugles sur ce point. On conçoit aisément qu'un
homme comme le président Wilson, entièrement
saisi par un puissant idéalisme, qui s'est élevé
au-dessus de tous les particularismes iiàtionaux,
ne puisse voir lé spectacle des intérêts qiiî lili-
lisent, pour les détourner de leur but, les plus
nobles aspirations. Mais les socialistes sont, ou
croient être, en contact direct avec les faits éco-
nomiques; ils ont tous les éléments d'informa-
tioil; ils connaissent et ont souvent dénoncé le
jeu de la finance cosmopolite. Qu'attehdent-ils
doiic pour mettre eii gardé les travailleurs fran-
çais contre les lanceurs de l'iianipériâlisme écono-
mique qui tend à assujettir les productéiirs euro-
péens à la Ploutocratie internationale et qiii
saboterait aussi bien la paix Wilson que là vic-
toire française ?
CHAPITRE XII
LES GRÈVES ET LES IDÉES
Nos doctrines sur Vaction ouvrière sont con-
nues depuis la fondation de l'Action française;
exprimées par des hommes d'origines très diffé-
rentes, rattachées aux déclarations du comte de
Chambord, aux idées de Le Play, du colonel de
la Tour du Pin, de Proudhon ou de Sprel, elles
ont pour base la reconnaissance nette du droit
syndical, avec les formes d'action qu'il implique.
Au-dessus du droit syndical, patronal ou ouvrier,
nous plaçons l'intérêt de la production. Au-des-
sus de l'intérêt de la production, l'intérêt natio-
nal. Voilà vingt ans bientôt que ces doctrines
sont exposées par ceux qui ont fondé l'Action
française ou y ont adhéré. Notre attitude nous a
souvent valu les critiques de quelques représen-
tants des anciens partis conservateurs. ''Nous
n'avons cessé d'exposer ce que nous considérons
LES GRÈVES BT LES IDÉES. aSg
être la vérité pour Taction économique et sociale.
Nous n'avons jamais voulu ]a subordonner aux
intérêts, aux passions ou aux préjugés d une
classe ou d'une autre. Nous pouvons donc com-
menter les événements de juin et de juillet 191 9
avec une entière liberté d'esprit.
En huit jours,, des grèves avaient été déclen-
chées de tous côtés, dans presque toutes les cor-
porations. Nous trouvions-nous devant un mou-
vement de nature purement économique n'ayant
d'autre moteur que l'intérêt ouvrier.^ Il est d'une
évidence aveuglante aujourd'hui que, si les inté-
rêts ouvriers ont été utilisés dans ces mouve-
ments, la direction n'en a été nullement ouvrière.
Utilisant les revendications des employés et des
ouvriers dans une crise économique sans précé-
dent, un parti a provoqué ou exploité des mou-
vements en vue d'un résultat politique. Il les a
coordonnés, à l'insu de ceux qui y participaient,
leur a donné l'allure de mouvements spontanés
afin de faire croire aux uns et aux autres qu'ils
agissaient non selon un plan élaboré en dehors
d'eux, mais sous la pression des mêmes néces-
sités. Il s'agissait d'organiser une grève générale,
sans prononcer le mot, qui eût déterminé une
hostilité profonde dans tout le pays. Ainsi, pou-
vait-on entraîner les masses vers un objectif
aiô î/ÉCONOMIÊ NOUVeIle.
qu'elles rie voyaient pas. tJn Irës petit nombre
d'Hommes peuvent ainsi iriianœuvrer liné foule
cofisidétablé.
Veut'On savoir comment 1 on procède pdtir
ëniràthèr dans une action révolutionnaire aeà
hommes qui tierineîit là révôliition pour lé pire
des inàux!^ En 1919, les Coiiditions économiques
étant telles qu'il ii'ësl jias dé corporations où Ton
ne soùfire des difficultés générales, la tactique
est d'une extrêihe simplicité. Si l'on vise une
corjpdràtioii oii il n'y â j)às de vie syndicale, oii
choisit quelques hommes de la j)rofessiori pour
engâgëi* lé mouvèméiil ; on les gagné par lé ccéur
ou Jlar l'intérêt; on leur fournil un jilan d'action,
avec les preinièrs subsides. Puis, on les iiivîlè.â
réiinir Ifeiirs bainàràdés et l'on disparaît. À là
première réîiniori, les camarades sont en état de
défiance : ils veîileiit bien présenter dès revèii-
dicatiôns ; ils veulent bien se syiidiquër ; mais ils
se défieiit de la C. G. T. Les entrâînéuts se
gardent bieii de heurter dé froiii cette défiance,
et fondent liîi préinier groupement. Le groupe-
ment fondé, on parlé dbiiciéiiièht de là C. G. T.
Uésistàiices ; mais il se trouve toujours un cama-
rade piour dire que Tadhésiori à là C. G. T.
ri'ëntraîiie pas l'adhésion à* là révolution, un
àùtré déclare qiiè, pltis 11 y àtirà dé rion-révolti-
LES GRÈVES ET LES IDEES. ail
tionnaires à la Confédération et plus le mouve-
ment ouvrier sera « modéré ». Au surplus, il
faut des statuts, des bureaux, des salles de réu-
nion. Où cela se trouve-t~il, sans avances de
fonds, sinon* à la Bourse du Travail? Ceci dit,
les propagandistes peuvent reparaître ; la défiance
à leur égard n'est pas tombée, mais elle est
désormais impuissante. Les nouveaux syndiqués
ne sont pas encore fiers d'adhérer à la G. G. T;,
mais ils sont convaincus que Ton ne peut faire
grand' chose en dehors d'elle, et comme ils
désirent augmenter leurs salaires, ils se laissent
faire violence. S'il s'agit d'une corporation bien
organisée syndicalement, il suffit d'avoir le
bureau du syndicat pour entraîner tout le monde.
Si le bureau du syndicat résiste, et c'est très fré-
quent, on crée à côté de lui un comité d'entente
syndicale qui lui suscite toutes les difficultés et
qui, exploitant les passions contre lui, le con-
traint à une action qu'il condamne. S'agit-il de
faire marcher les grandes fédérations, le procédé
est le même. Veut-on enfin agir sur le comité
confédéral lui-même? C'est par l'action de ces
groupes extra-syndicaux que l'on obtient le
résultat cherché.
Car il faut bien s'en rendre compte : les mou-
vements observés depuis la fin de 191 8 n'ont pas
Valois. Ëconomie. i6
2 43 l'économie nouvelle.
été conçus par cette entité que Ton nomme la
G. G. T., ni par les hommes les plus connus
comme « meneurs » ouvriers. La grande majorité
des hommes qui participent à la vie syndicale
confédérale sont hostiles au mouvement révolu-
tionnaire immédiat. Ils y sont entraînés par une
infime minorité, mais par une minorité agissante
et qui, utilisant dans la troupe ouvrière les inté-
rêts immédiats, utilise chez les chefs les idées
et les doctrines.
L'or étranger, Tor bolcheviste, l'or de la
finance facilite cette action et en décuple la force.
Mais Tor ne crée pas, il ne permet que de multi-
pUer et d'accélérer les mouvements. L'or
n'explique pas l'ardeur de la minorité ni la passi-
vité de la majorité. La vérité, la grande vérité,
c'est que la minorité avec ou sans or, exploite
l'idée pure contre une majorité qui est obligée
de ne regarder sa conscience des réaUtés que
comme une faiblesse humaine, opportuniste,
devant l'idée. L'idée, c'est le marxisme, répandu
à fortes ou faibles doses dans les groupements
syndicalistes. Si les chefs syndicalistes cèdent
devant des hommes qui ont peu ou point d'auto-
rité syndicale, c'est parce qu'ils sont tout autant
qu'eux péiiétrés de marxisme, et ' qu'ils se
trouvent ainsi sans défense contre ceux qui les
m
LES GRÈVES ET LES IDEES. 343
accusent de tiédeur dans la foi. Ce n'est pas,
comme on le dit trop souvent, le jeu de la suren-
chère : c'est le rappel aux principes, c'est le
rappel à la doctrine qui joue. La plupart des
chefs syndicalistes ont vu depuis longtemps que
l'application de la doctrine déterminerait une
catastrophe ; mais ils ne l'ont pas abandonnée ;
ils ont conçu qu'ils laisseraient leurs successeurs
se débrouiller dans les difficultés d'application.
Il est aisé à leurs adversaires de faire pression
sur eux, rien qu'en les dénonçant comme de
simples opportunistes.
C'est dans ce prestige des idées qu'il faut
chercher l'explication de l'absurdité extraordi-
naire des événements ouvriers, où l'on vit tant
d'hommes entraînés, contre leurs intérêts,
contre leur volonté, vers une fin qui leur fait
horreur. Que l'intérêt allemand exploite cela, et
qu'il provoque l'explosion au moment utile pour
lui, c'est un jeu facile, avec le concours de
quelques complices bien placés et bien camou-
flés en humanitaires. Et l'Allemagne est bien
outillée pour exploiter une idée qui est née chez
elle et qui est représentée aujourd'hui dans son
gouvernement. Mais la force et la violence que
l'on veut déchaîner résident dans les idées. Il ne
faut pas compter sur le « robuste bon sens y> des
244 L ÉCONOMIE NOUVELLE,
Français pour réagir contre Tidée marxiste : ce
« robuste bon sens » , dans le trouble de la vie
économique d'après-guerre, fonctionne au profit
du marxisme chez tous ceux qui ont été touchés
par la propagande socialiste. En Tabsence, chez
un grand nombre d'ouvriers français, d'une
idée qui s'oppose nettement au marxisme, c'est
d'ailleurs que viendra le salut. C'est le cœur,
c'est le sang français qui rendra au pays le sens
de sa destinée, mais non sans obéir aux raisons
qui sont enseignées depuis vingt ans par les
hommes qui rénovent la pensée pure et la science
politique.. Et nous ne devrons pas oublier, quand
la crise décroîtra, qu'il est périlleux de confier
la fortune d'un peuple aux coups du cœur. Si
l'on veut que le cœur français demeure sain,
donnons à l'esprit sa nourriture. A l'idée, il
faut opposer l'idée.
■-^i«S
CHAPITRE XIII
GOLLAPORATION OU LUTTE DE CLASSES?
Ni Pune ni l'autre, car Tune et l'autre sont des
fantaisies de l'imagination qui ne correspondent
en aucune manière aux réalités, quand on consi-
dère la production. L'une et l'autre supposent
l'existence, dans l'économie, de groupements
qui n'y existent pas. Il y a des classes sociales,
aux limites fort incertaines, mais que l'on peut
distinguer. Il y a non pas une mais des classes
ouvrières, et des classes rurales, des classes bour-
geoises, à Fintérieur desquelles il y a similitude
de mœurs et d'usages. Mais il n'y a pas de classes
économiques. Dans la production, il y a des ou-
vriers, des chefs d'équipe, des commis, des
contremaîtres, des chefs de service, des ingé-
nieurs, des directeurs, des patrons, des adminis-
trateurs. Les uns et les autres ont des intérêts
propres, ou semblables, ou divergents, ou anta-
a46 l'économie nouvelle.
gonistes, ou communs. Sont-ce des intérêts de
classe? Jamais. On peut les nommer ainsi. Mais
la vérité est que ces intérêts sont propres à la
fonction de chacun dans la production. Ce sont
des intérêts de producteurs définis par les fonc-
tions. Si Ton veut les reconnaître par des carac-
téristiques de classe, on échoue, ou Ton aboutit
à des vueà de la plus haute fantaisie. Des intel-
lectuels ont pu répandre dans le monde la notion
de deux classes distinctes : celle des possédants
et celle des non-possédants ; celle des ouvriers et
celle des patrons; celle des prolétaires et celle
des capitaUstes. C'était pour se donner le gou-
vernement politique des uns et des autres. La
distinction du monde social en deux classes est
une vue d'intellectuel et de politicien, qui peut
servir les intérêts politiques d'un clan ou d'un
parti. Elle est absolument fausse pour qui veut
organiser la production.
Nous ferons bien d'éliminer de notre langage
et de notre pensée ces termes inexacts et ces
fausses notions qui entravent considérablement
notre œuvre de réorganisation économique.
Nous demandons aux personnes qui souhaitent
la collaboration des classes dans le travail, de
bien se rendre compte que leur désir est sans
aboutissement. Où sont ces classes que l'on
COLLABORATION OU LUTTE DE CLASSES. 2/47
invite à collaborer? où sont leurs organes d«
coordination et de direction? Y a-t-il une classe
ou des classes qui aient une mission spéciale
dans la production? Cherchez, et vous ne trou-
verez rien. Vous verrez des syndicats de toutes
professions dont l'utilité est évidente quand il
s'agit d'exercer une action dans une profession
donnée, et que Ton ne peut, quels que soient
les efforts que l'on fait dans ce sens, unir dans
une organisation de classe.
S'il a été créé une sorte d'institution de classe
pour un certain nombre de syndicats ouvriers,
c'est uniquement par l'effet d'un trompe-l'œil
idéologique. Essayez de donner une organisation
de même nature aux syndicats patronaux, vous
verrez immédiatement que l'unité de classe est
un mythe : contre elle se dressent les intérêts
économiques • différents, intérêts industriels
contre intérêts commerciaux, intérêts agricoles
contre intérêts industriels et commei:ciaux, di-
visés en outre selon les régions ou même selon
les lieux. Si l'on se mettait en tête d'organiser ce
que Ton appelle la collaboration des classes, il
faudrait l'instituer entre les organismes centraux
que se donneraient les prétendues classes.
La production serait alors organisée par un
conseil réunissant les chefs ou les délégués de
a48 l'économie nouvelle.
ces classes, donnant des ordres ou des inslruc-
tions à leurs commettants respectifs. Je ne crois
pas qu'il se trouve un homme de bon sens pour
désirer une institution où les hommes, patrons
et ouvriers, seraient écrasés par Ténormité de
leur tâche et seraient impuissants aussi bien à
organiser le travail qu'à répartir les produits.
L'idée de collaboration des classes est évidem-
ment née du désir d'opposer une idée à ce que
les marxistes ont nommé la lutte des classes.
Mais qui ne voit que parler de collaboration de
classes, c'est reconnaître la possibilité de la
lutte de classes, c'est en somme accepter la phi-
losophie marxiste, c'est employer le jargon des
marxistes ? Qu'il y ait lutte de classés quand des
intellectuels parviennent à faire croire à certains
groupes que la lutte de classes existe, c'est une
illusion qui a la. valeur d'un fait, encore qu'il
soit limité à quelques groupements. Mais que la
lutte des classes soit un fait économique authen-
tique, qu'elle explique les transformations éco-
nomiques, voilà qui est faux. Que ce que les
marxistes appellent lutte de classes puisse aboutir
à la révolution prolétarienne, à l'organisation de
la production par le prolétariat, c'est le plus
grand « bourrage de crânes » que Ton puisse
inventer. Voyez la Russie : il y a là-bas une die-
COLLABOBATION OU LUTTE DE CLASSES. ailg
tature qui n*est pas du tout celle du prolétariat,
mais qui est bel et bien une dictature intellec-
tuelle et militaire qui a recréé, pour la produc-
tion, les organes de direction et de commande-
ment qui sont indispensables au travail humain.
Ni collaboration, ni lutte de classes, mais
accord technique entre les divers éléments de la
production, c'est la loi de demain. La pro-
duction n'est pas divisée en classes; elle est
répartie entre des groupes économiques. Les
uns vivent du charbon, les autres des tissus,
les autres du livre. Qu'ils soient patrons, ingé-
nieurs, contremaîtres ou ouvriers, les membres
du groupe ont pour premier intérêt la pros-
périté du livre, du tissu, du charbon. Si leur
production tombe, c'est la ruine pour le patron,
c*est le chômage pour l'ouvrier. L'intérêt pre-
mier, fondamental, est économique, et propre
à une catégorie donnée de la production. En-
suite, mais ensuite seulement, les intérêts se
différencient : il y a des intérêts propres aux
ouvriers du tissu comme il y a des intérêts pro-
pres aux ingénieurs, aux patrons du tissu. Voilà
les faits quïl s'agit de reconnaître si l'on veut
donner à ce pays une organisation qui tienne.
Nier les divergences d^intérêts à l'intérieur
d'une profession, ou nier l'intérêt coqimun des
25o L ÉCONOMIE NOUVELLE.
membres d'une même profession, c'est nier
révidence.
Il est vrai que, dans le temps où nous
sommes, la conscience des intérêts divergents
est beaucoup plus forte, dans certains groupes
ouvriers, que la conscience de l'intérêt général
de la profession. C'est, au reste, assez humain,
et il ne manque pas de patrons à qui échappe la
conscience de cet intérêt général. Est-ce à cause
d'un vice de l'esprit? Nullement. Mais il manque,
dans toute Féconotnie française, les organes où
les membres de la profession puissent, pratique-
ment, prendre conscience des intérêts généraux
de la profession. Le syndicat patronal, le syn-
dicat ouvrier sont des institutions à objectif
limité, qui ne peuvent entretenir que la seule
connaissance des intérêts particuUers de chaque
groupe.
C'est dans une institution supérieure à ces
deux groupements que les membres de la pro-
fession peuvent parvenir à une vue presque
totale de leurs intérêts communs et c'est là que
viennent se résoudre les antagonismes, dans la
soumission à l'intérêt général de la profession.
Que la création de ces organes soit sortie du
pays de l'utopie, c'est un fait. Les comités per-
manents qui se fondent dans le pays en sont la
COLLABORATION OU LUTTE DE CLASSES. aT)!
preuve. Dans la Métallurgie, dans le Bâtiment,
ont été fondés des comités permanents réunissant
les délégués des Fédérations ouvrières et ceux
des Fédérations patronales. Les uns et les autres
traitent au nom de leurs mandants, prennent
des décisions communes et donnent respective-
ment à leurs commettants l'obligation de les exé-
cuter. Le premier objet entrevu a été la conci-
liation, le règlement amiable des difficultés qui
naissent dans le travail. Mais il y a beaucoup
plus. On a compris immédiatement que ces
comités auront un rôle plus étendu. Un rédac-
teur du Moniteur des travaux publics Ta indiqué
très nettement : «. Le comité permanent, écrit-il,
ne doit pas être un simple organe de conciliation;
il doit être un centre de création. C'est de lui
que doivent partir les directions pour T organisa-
tion rationnelle du travail; c est lui qui doit donner
aux constructeurs les indications nécessaires pour
le développement du machinisme. »
Voilà l'institution où naîtra et se fortifiera la
conscience des intérêts généraux des professions.
On voit qu'elle a été rapidement conçue comme
un organe supérieur aux organisations patro-
nales et ouvrières. C'est là que seront repré-
sentés les différents éléments de la production,
appuyés chacun sur les groupements particuliers
35a l'économie nouvelle.
et agissant de concert, non pour faire de la col-
laboration ou de la lutte de classes, mais pour
organiser la production au profit du groupe éco-
nomique tout entier et à la satisfaction des
groupes particuliers qui y confronteront sans
cesse leurs intérêts propres à l'intérêt général.
Étendez ces institutions, imaginez leur liaison
par groupes économiques, par régions, et enfin
sur toute Fétendue du pays, et vous apercevrez
le dessin de l'organisation économique de de-
main. '
CHAPITRE XIV
A PROPOS D'UNE CONFÉDÉRATION
GÉNÉRALE DU PATRONAT.
On a beaucoup Jparlé, depuis la fin de 19 18,
de la Confédération Igénérale du Patronat. On
veut la faire sous ce ^nom ou sous un autre.
Nous dénonçons le projet comme un péril
national; nous invitons les producteurs à s*y
opposer par tous les moyens. L'idée d'une
confédération du patronat est une idée aussi
absurde que l'idée d'une confédération générale
des ouvriers. Ni l'une, ni l'autre ne sont des
idées de producteurs. Ce sont des idées de
politiciens, qui exploitent en même temps les
passions ouvrières et les passions bourgeoises, et
qui Veulent avoir en mains la C. G. T. pour la
manier contre les patrons, et la C. G. P. pour
en tirer Tor de la vie large et de la corruption.
Entre les deux, au-dessus des deux, politiciens
aô4 L ÉCONOMIE NOUVELLE.
et financiers feraient leurs affaires. A bas . la
Confédération générale du Patronat I
On connaît le projet qu'ont mûri secrètement
quelques politiciens alliés à quelques grands
profiteurs de la guerre : organiser sous le couvert
des groupements économiques consultatifs qu'a
créés M. Clémentel, une véritable confédération
des syndicats patronaux. On a d'abord invité les
syndicats patronaux à se fédérer par groupe-
ments économiques, Tobjet déclaré étant de créer
des organes d'information et de consultation
pour le gouvernement. Idée excellente, dont il
faut louer le ministre, mais qui devient une
manœuvre dirigée par un autre ministre, M. Lou-
cheur, et, sur un autre plan, par M. Briand.
Les fédérations formées, on confédéré et Ton
obtient cette confédération générale de la pro-
duction, dont l'idée est encore excellente, mais
à l'abri de laquelle on veut entraîner les patrons
vers un but arrêté depuis longtemps par les
personnages qui restent dans la coulisse. Le
but, c'est la constitution d'un conseil écono-
mique national, où siégeraient, avec les délé-
gués du gouvernement, les délégués de la
C. G. T. et les délégués de la confédération
des syndicats patronaux. Sans l'avoir voulu, les
syndicats patronaux seraient organisés en grou-
LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU PATRONAT. a55
pement de classe et trouveraient en face d'eux
une autre organisation de classe, la C, G. T.,
devenue institution officielle reconnue pour
parler au nom de tous les ouvriers français.
Voilà la combinaison préparée et pour laquelle
on fait, depuis six mois, une intense propagande
dans les milieux patronaux. Pes fédérations et
des groupements ont été fondés pour propager
ridée, pour amener les patrons à accueillir avec
joie et reconnaissance ce don d'une confédération
patronale que Ton opposerait à la C. G. T. Un
certain noinbre d'imbéciles ont sauté sur l'idée.
On a pu entendre, au printemps de 1 919, un
aliuri déclarer que « le jour où les huit millions
de patrons seraient unis contre les huit millions
d'ouvriers », il y aurait quelque chose de changé
en France! Voilà les idées de guerre civile
répandues dans le pays par les soins du minis-
tère de la Reconstruction nationale! C'est un
péril national auquel il faut s'opposer résolu-
ment. Les producteurs français sauront faire
échouer ce plan.
On voit assez le calcul des politiciens et de
leurs protecteurs ploutocrates dans la réalisation
de cette combinaison; avec une organisation
fondée sur l'idée de la lutte de classes et placée à
l.^ ^a discrétion du gouvernement, on consoUde le
356 l'Économie nouvelle.
pouvoir des politiciens habiles à exploiter le
inonde ouvrier* On tient les patrons, on tient les
ouvriers : on les manœuvre les uns contre les
autres. On se fait présenter aux ouvriers comme
Thomme qui fait céder les patrons; on àe pré-
sente aux patrons comme Thomme qui calmé les
colères ouvrières ^ Résultat : puissance démago-
gique acquise sur les ouvriers, puissance conseï*-
vatrice isur les patrons, accompagnée de sérieux
profits matériels;
Veut-on réaliser quelques affairés fructueuses P
On a BOUS la main les moyens de diriger Taction
ouvrière contre telle ou telle industrie que Ton
veut ruiner complètement ou contraindre à
accepter les volontés de tel ou tel groupe financier.
Oh a pu le constater en 19 19 : le même homme,
Aristide Briand^ excite, ordonne les mouve-
ments du bolchevisme, afin d*effrayer la bour-
geoisie, et excite, entretient, ordonne les réac-
tions bourgeoises. Pour le soutenir, les politiciens
de la Sociale qui veulent razeier quelques bour-
geois, et les bourgeois qui suent la peur et qui
attendent leur salut des mitrailleuses; au-dessus
des uns et des autres, les grands bailleurs de
fonds qui spéculent sur les troubles économiques
pour rafler la fortune d autrui. C'est l'utilisation
politicienne du dogme marxiste de la lutte des
LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU PATRONAT. 267
classes, accommodé à deux sauces différentes
pour les bourgeois et les ouvriers .
OpposOins la vérité économique à cette presti-
digitation de la politique démo-ploutocratique :
l'organisation des producteurs en deux classes
séparées n'est pas, ne peut être une organisation
de la production, parce qu'elle ne crée aucun
organe économique ; elle ne peut aboutir qu'à la
constitution de deux groupes opposés, ennemis,
non sur le plan de la production, parce qu'elle ne
crée aucun organe économique, mais sur le plan de
la guerre. Des politiciens peuvent se flatter d'éviter
la guerre à laquelle porterait cette organisation;
ils peuvent espérer qu'ils seraient les pacificateurs
et les profiteurs du conflit permanent ainsi orga-
nisé. Leurs calculs seraient tôt ou tard déjoués
par l'explosion des passions soulevées. Ce n'est
pas impunément que l'on amplifie la peur bour-
geoise, que Ton excite les appétits ouvriers.
L'issue de ce jeu, c'est la répression violente et
impitoyable ou la révolution non moins violente
et non moins impitoyable. Dans les deux hypo-
thèses, c'est la menace de la ruine pour le pays,
c'est le sang français versé. Nous voulons égargner,
le sang et les richesses du pays. Producteurs,
patrons et ouvriers, soyez séparés pour défendre
vos intérêts respectifs, dans les cadres de vos
Valois. Ëtionomie. 17
\
358 ^l'économie nouvelle,
industries ; mais soyez unis contre les politiciens
pour défendre votre sang et vos biens. Il est faux,
il est faux que vous apparteniez à deux classes
distinctes et opposées. S*ilya des classes sociales,
il n'y a pas de classes économiques. Il y a des
groupements économiques propres aux métiers,
aux régions et aux nations ; il y a solidarité éco-
nomique entre tous les membres d'une même
nation. Prenez conscience de ces intérêts com-
muns, sans perdre conscience de vos intérêts
particuliers de patrons ou d'ouvriers : cela ne
conduira ni à la G. G. T. ni à la G. G. P. Vous
serez conduits à vous donner les institutions où
vous défendrez ensemble vos intérêts communs
ae producteurs contre les naufrageurs de la
finance et de la politique.
L'utile et féconde réalisation d'une Gonfédé-
ration générale de la production française, c'est,
non pas la formation en classes, mais la forma-
tion par professions, par groupes économiques,
par régions, les syndicats ouvriers et les syn-
dicats patronaux étant représentés, par leurs délé-
gués, à chaque palier, les uns et les autres cons-
tituant à chaque échelon, leurs conseils de
métier. Dans cette formation, le conseil écono-
mique national est constitué, non par les états-
majors de deux classes sociales, mais par les
\
LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU PATRONAT. aBg
délégués-patrons et ouvriers des groupements
corporatifs et régionaux de producteurs et Tunion
économique nécessaire se fait contre les politi-
ciens.
X
/
[*'
,4_i__iiil
CHAPITRE XV
LA SOLUTION
Indications sur une organisation économique
de la France.
Quelles que soient les difficultés de Fheure
présente, nous prions les Français de dépasser
les événements du jour et de considérer ceux de
demain. Nous ne leur demandons pas de les
oublier, mais nous les invitons à ^e mettre en
tête une autre |)ensée que celle de la résistance à
la révolution; il faut savoir quelle organisation
économique nous nous donnerons, patrons et
ouvriers, en parfait accord, et en vue de notre
bien commun. Si quelques personnes croient
que le moment est mal choisi, dans un temps oii
le plus vif antagonisme paraît se manifeste^,
nous nous permettrons de leur faire observer
que, s'il est prudent de veiller à ce que cet anta-
LA SOLUTION. >6i
gonisme ne brise pas Tarmature de la civilisa-
tion, il est plus sage encore de veiller avec une
pensée d'avenir, et non avec la mortfdans l'âme.
Quiconque, au moment où sa maison parait
menacer ruine, pense à l'aménagement nouveau
qu'il fera, est beaucoup plus fort que celui qui,
devant le même spectacle, ne pense qu'à se
garantir de la chute des pierres. Et, au surplus,
soyons sérieux : si le mouvement révolution-
naire aboutit, il détermine la chute de la civili-
sation en Europe, et, dans cette hypothèse, il
est indifférent que nous ayons une pensée ou
une autre avant l'événement. S'il échoue, et il
échouera parce que les Français veuletit vivre, il
faut être prêt à organiser dès que la crise sera
surmontée. Tenons-nous prêts à l'organisation
et, quelles que puissent être les erreurs, les
fautes que commettent les syndicalistes révolu-
tionnaires au cours de la crise, ne perdons pas
de vue l'excellence du principe syndicaliste.
Répétons-le : la révolution dite sociale, c'est la
mort ; le syndicalisme, c'est la vie et c'est l'ordre.
^ Faillite du « vieux système de travail ».
Nous nommons (( vieux système de travail »
le système libéral du xix* siècle, et nous disons,
nous répétons depuis des années que ce système
a62 L ECONOMIE NOUVELLE.
est absurde, contraire à la tradition française^
contraire à l'enseignement chrétien ; irrationnel et
inhumain. Il est responsable de la crise où nous
sommes. Il fait faillite. La crise d'aujourd'hui le
proclame. En quoi a-t-il été impuissant? En ceci
qu'il n'a pas su créer un régime économique où
les producteurs, chefs et exécutants, possèdent
une haute conscience de l'intérêt général de la
production. Le « vieux système de travail » avait
tué la conscience du producteur, aussi bien
chez le patron que chez l'ouvrier; il avait livré
la 'production aux appétits et aux passions in-
dividuelles. Il a fait du producteur un être qui
ne cherche que les gros bénéfices ou les gros
salaires, sans frein, ni en ce qui concerne les
bénéfices ni en ce qui concerne les salaires, et
il a opposé brutalement les uns aux autres, en
dehors de la connaissance de l'intérêt général.
C'est lui qui nous a donné ce patron, qui se
f. . . de l'intérêt général, qui veut être le maître
absolu chez lui, et qui exploite à la fois le
consommateur, le fournisseur et l'ouvrier ; c'est
lui qui nous a donné cet ouvrier qui se f. . . non
moins que son patron de l'intérêt général, et qui
ne cherche qu'à le rouler et à tirer de lui tout ce
que l'on peut en tirer, par la ruse ou par la force.
Dans ce système, l'antagonisme naturel devient
LA SOLUTION. a63
Fhostilité, décuplée par la puissance des idées
lancées dans le monde, du parti des bénéfices et
du parti des salaires, Tun et l'autre tirant sur la
corde, jusqu'au moment où elle -casse, provo-
quant la chute de Tun et de l'autre .
Le jeu de la corde.
C'est ainsi qu'un Anglais définit le système
de travail du xix* siècle. Pourquoi et comment?
C'est ce qu'a dit cet Anglais réaliste, Mr Whit-
ley, M. P., industriel, dans un rapport remis à
Lloyd George au printemps de 1919, au mo-
ment où l'Angleterre était secouée par les grèves.
Nous citons une page de ce rapport, d'une force
et d'une netteté remarquables, afin qu'il apparaisse
au lecteur comment, dans le pays classique de
l'individualisme économique, on prend cons-
cience des erreurs du siècle passé.
Le vieux système du travail, écrit M. Whitley, le
vieux système du travail a fait faillite, et il est aisé
de découvrir les raisons de cet échec. Depuis la révo-
lution industrielle, on peut dire, en effet, que les rela-
tions entre « employeurs et employés » ont toujours
eu comme base : l'antagonisme, la résistance et la
contrainte.
I
Le même fait s'est produit dans toutes les nations
civilisées. Le développement parallèle des u trades
unions » et des associations d'employeurs, toujours
a64 L ECONOMIE NOUVELLE.
en opposition, a atteint un tel point que nous pou-
vons dire sans exagérer que Tétat du monde de l'in-
dustrie est un état de guerre latent.
Dans de telles conditions, il est à remarquer d*une
part que les associations patronales considèrent de
leur devoir de s'opposer à toute tendance, à toute
proposition formulée par les associations ouvrières en
vue d'un progrès ou d'une amélioration quelconque,
et, d'autre part, que les associations ouvrières croient
rester fidèles aux principes du travail, en s'opposant
à toute proposition formulée parles associations patro-
nales pour le développement de la production.
Les deux partis ne se rencontrent donc que pour
se soumettre mutuellement leurs exigences et leurs
revendications qui sont les raisons d'un conflit sans
fin. En vérité, les négociations entre employeurs et
ouvriers sont des négociations entre ennemis et c'est
ainsi que les forces et les moyens des directeurs et
des employés (ouvriers), se perdent et s'usent en de
vaines et inutiles controverses.
Les deux partis sont, en réalité, les victimes d'un
système d'antagonisme qui a fait de l'industrie un
véritable tug of war {jeu de la corde) et qui a entravé
l'activité nationale en créant une pensée et des habi-
tudes de classes. Toutes les fois, en outre, que la
contrainte a été exercée, elle a soulevé automatique-
ment la résistance dont les conséquences ont toujours
été : stérilité et gâchis.
Nous ne pensons pas qu'il soit possible de faire
disparaître définitivement le conflit> mais nous esti-
mons que la solution de l'avenir repose sur l'asso-
LA SOLUTION. a65
ciâtion étroite et ininterrompue de la direction et du
travail, non point dans le seul but, que nous pour-
rions appeler négatif , de régler les4îfférences de point
de vue, mais dans le but positif d'encourager le pro-
grès industriel, source de la prospérité nationale.
La paix industrielle doit être signée, une paix qui
ne doit pas être basée sur la puissance d'un parti,
soutenu par des tribunaux, mais une paix qui devra
être rinévitable conséquence de la confiance mutuelle,
de la justice, de la bonne volonté créatrice. L'in-
dustrie ne doit connaître ni trêves, ni arbitrages obli-
gatoires. Ce qu'elle veut, au contraire, c'est la con-
fiance. . . Ce qu'elle veut aussi, c'est un courageux mou-
vement soutenu par le génie créateur des deux partis
réunis. Tout individu qu'intéressera cette besogne
ne pourra manquer de répondre à cet app^, car la
tâche que nous devons affronter aujourd'hui est le
plus grand problème de reconstruction sociale que le
monde ait jamais connu.
Nous croyons enfin que les intérêts communs de
l'industrie sont beaucoup plus importants que ces
intérêts que l'on veut aujourd'hui mettre en opposi-
tion, et c'est sur la base de ces intérêts communs que
pourra être établie en pleine confiance la charpente
du nouveau système industriel.
Je ne crois pas que la situation ait souvent été
exposée avec tant de clarté, ni le but montré
avec tant de précision. Toutefois, il ne serait pas
inutile, au moins de ce côté de la Mailche, de
montrer comment a disparu de l'industrie la
366 L ECONOMIE NOUVELLE.
conscience des intérêts généraux delà production.
Avant la révolution industrielle (et avant la
révolution politique), la production était assurée
par le petit atelier où maître, compagnons et
apprentis vivaient en contact étroit, sans grandes
différences de situation ni de puissance écono-
mique. Par le contact permanent, par les entre-
tiens fréquents sur leur travail, les uns et les
autres vivaient dans la connaissance de leur
métier, de ses besoins et de ses intérêts géné-
raux. Tout ce qui modifiait ou troublait Texer-
cice du métier était immédiatement connu des
uns et des autres, qui acquéraient ainsi la cons-
cience des intérêts communs que venaient sou-
tenir des coutumes et des institutions communes.
Après la révolution industrielle, maîtres et
compagnons se séparent, s'éloignent les uns des
autres, perdent le contact, cessent d'échanger
leurs vues et leurs connaissances. Leur situation
respective est profondément modifiée. Le maître
devient peu à peu un employeur dont la force
économique individuelle est hors de proportion
avec celle du compagnon devenu employé, ou-
vrier ou prolétaire. De l'un à l'autre, les commu-
nications se réduisent, et d'un côté, le maître
devient un chef qui ne connaît guère que l'in-
térêt de son entreprise, tandis que le compagnon,
LA SOLUTION. 267
spécialisé dans une partie du travail, et très
éloigné par sa vie, par sa situation, par son ins-
truction, du lieu où Ton voit la production dans
son ensemble, ne connaît plus que son intérêt
quotidieïi. Au cours du xix* siècle, la séparation
s'accentue. Au commencement du xx*, elle
est quasi complète : le maître est un homme qui
vit dans une des branches de la production, sans
autre vive préoccupation que celle des bénéfices
que Ton y peut réaliser : le compagnon est un
homme qui exécute une des pensées, un des ordres
du niaître, sans savoir (et sans moyens de savoir)
la place qu'il tient dans le travail, sans connais-
sance de l'intérêt général de la profession. Pour
ces deux hommes, les notions les plus précises
que leur donne le travail ne sont plus que celles
du salaire et du bénéfice. C'est parla que l'on
arrive à la situation qu'expose Mr Whitley.
A nous, maintenant, d'en sortir. Il faut que
nous cessions le jeu de la corde, et que nous
redevenions des producteurs conscients des inté-
rêts de la production. Il ne s'agit pas de revenir
à un état industriel périmé. Mais il s'agit de
recréer, dans une situation économique nouvelle,
une conscience des intérêts communs égale à
celle qui a soutenu le système antérieur à la révo-
lution industrielle.
268 L ÉCONOMIE NOUVELLE.
Or, veuillez regarder autour de vous : où et
comment le patron ou l'ouvrier peuvent-ils
acquérir cette conscience? Il n'y a ni lieu ni
moyens. Au syndicat patronal, le patron apprend
à connaître quelques'aspects des intérêts géné-
raux de sa profession, mais vus presque exclusi-
vement sous l'angle patronal ; au syndicat ouvrier
l'ouvrier ne prend conscience que de son intérêt
de salarié. On se plaint que, dans la plupart des
corporations, les ouvriers ignorent l'intérêt géné-
ral de leur propre production. Mais oii l'auraient-
il connu ? S'il y a quelques écoles, quelques
livres, quelques journaux professionnels pour les
patrons et les ouvriers d'élite, il n'y a, pour l'im-
mense majorité, ni école, ni cours, ni livre, ni
journal, ni institution qui enseigne ou représente
ces intérêts généraux. Au xix* siècle, l'horizon
intellectuel de l'ouvrier a été rétréci à l'établi ou
àl'étau, et les démagogues de la fin du siècle n'y
ont fait briller que la lueur des torches. Il faut
changer cela. Il nous faut créer les institutions
qui rendront à tous les producteurs la conscience
de leurs intérêts communs dans le cadre ie leurs
différents métiers.
EBAUCHE d'une ORGANISATION. 269
ÉBAUCHE d'une ORGANISATION
Représentation des intérêts particuliers
Organes des intérêts généraux
Où est la solution ? On a parlé d'un Parlement
du travail, d'une représentation professionnelle
organisée sur le mode démocratique. De telles
institutions seraient inorganiques. Il y a mieux
à faire. Suivons les lignes que nous indiquent
les conditions de la production elle-même. Nous
découvrons qu'il y a un intérêt et des conditions
nationales de la production ; de même, un in-
térêt et des conditions régionales, un intérêt et
des conditions locales. A chacun de ces paliers,
il y a des intérêts particuliers, qui sont patro-
naux ou qui sont ouvriers. Cette vue acquise,
organisons ; partons du premier palier^ et des
organisations qui s'y trouvent. Au palier local,
réunissons les délégués des organisations syndi-
cales, patronales et ouvrières, etcréons un conseil
local, à compartiments corporatifs. Voici le lieu
matériel et moral, où seront résolus — et pré-
venus — les conflits du travail, et où seront
connues, par l'échange continuel des vues et des
informations, les conditions communes de la
270 l'économie nouvelle.
production locale» les intérêts locaux de chaque
corporation. Au palier supérieur, qui est la
région naturelle ou la région économique, les
délégués des Conseils, patrons et ouvriers, délé-
gués locaux et délégués corporatifs formeront le
conseil régional, où seront représentés les intérêts
locaux, où Ton prendra conscience des intérêts
régionaux, où les différents métiers se feront
connaître les uns aux autres les services qu'ils
attendent les uns des autres, où l'Agriculture ^
pourra dire ses besoins à la Construction méca-
nique, où les ouvriers pourront obtenir du Bâti-
ment des plans de construction de cités, etc.
Au palier supérieur, qui est celui de la Nation,
les délégués patrons et ouvriers des régions, les
délégués patrons et ouvriers des fédérations ré-
gionales de métiers, formeront le conseil natio-
nal de la production. Là, intérêts de lieux, de
régions, de métiers, d'industries, de grands grou- /
pements économiques sont représentés ; là, les
compétents et les responsables prennent cons-
cience de leurs intérêts nationaux, de l'ensemble
de leurs intérêts communs.
A tous les paliers, donnez à tous ces organis-
mes leurs institutions économiques, profession-
nelles ou territoriales propres : revues, journaux,
écoles, cours, maisons, caisses communes et
lÎBAUCHE d'une ORGANISATION. 271
particulières, et vous aurez créé, à tous les
échelons de la production, les institutions par
lesquelles les producteurs pourront connaître
leurs intérêts communs et vivre d'une vie com-
mune.
C'est Tébauche d'une organisation économi-
que de la France qui repose, non sur une idéo-
logie, mais sur des principes tirés de l'observa-
tion des faits contemporains et qui tient compte
des nécessités de la production et des créations
spontanées de la vie économique. Ajoutons que
c'est, depuis l'été de 1918, le programme d'un
groupe d'industriels, de commerçants, d'agricul-
teurs qui travaille à l'organisation d'une Confé-
dération Nationale de la Production, devant réunir,
selon ces principes, les organisations patronnes
et ouvrières. Ceux qui connaissent l'histoire des
idées découvriront sans peine dans ce pro-
gramme l'heureuse influence de maîtres longtemps
regardés comme des hommes hors du siècle et
qui étaient des précurseurs. Mais ce qui en fait
llm-iginalité, c'est qu'il est l'œuvre commune
d'hommes profondément différents par leur for-
mation politique, qui, saisis par la volonté d'or-
ganiser le pays, se sont accordés sur les condi-
tions de la collaboration pour le travail. L'idée
positive de la prospérité nationale les a réunis.
373 l'Économie nouvelle.
Voilà un des signes qui annoncent que, la crise
actuelle surmontée, les Français seront prêts à
se donner eux-mêmes l'organisation économique
qui coordonnera les efforts de tous au nom des
intérêts communs.
/
/
(
CHAPITRE XYI
L'AVENIR
Ne nous demandons pas où nous allons. Nous
irons où nous voudrons. Il su£fît d'avoir une
idée en têle, et une forte volonté à son service,
pour donner une direction aux événements. Ceci
est vrai pour l'homme qui porte l'erreur et pour
celui qui porte la vérité. Mais la volonté qui sert
l'erreur conduit les peuples à la ruine et à la
mort. Celle qui sert la vérité conserve la vie des
nations et leur donne la prospérité. Du jour où
nous possédons une doctrine vérifiée par l'expé-
rience, une idée dont la force de réalisation a été
éprouvée, si nous y joignons la volonté de réussir,
nous pouvons marcher hardiment : nous n'au-
rons pas à nous demander où nous conduisent
les événements, car c'est nous qui les engendre-
rons. Et nous donnerons au monde, à notre
société, à notre nation, les formes que nous
Vaiow. Ëconomxfl. i8
.374 l'économie nouvelle.
aurons imaginées, prévues, la figure que nous
donnerons à l'avenir que nous voulons organiser.
La catastrophe russe n'est pas issue des condi-
tions politiques et sociales de FEmpire : elle était
dans la tête de Lénine et des disciples de Marx.
La renaissance française est dans la tête d'un
certain nombre de Français qu'anime une
ardente volonté de faire vivre la France et de
lui restituer son rôle d'initiatrice de la civili-
sation.
Ceci étant connu, on peut faire sans témérité
quelques anticipations :
La période de Findividualisme économique et
de la démocratie politique touche à sa fin. Ces
deux erreurs de l'intelligence humaine sont
connues aujourd'hui comme des erreurs; il est
certain que le monde moderne les rejette et va
s'organiser selon les règles d'autres systèmes.
Le socialisme n'a aucune chance de réussite,
non parce qu'il manque d'adeptes, mais parce
qu'il est d'une réalisation impossible ; l'heure de
son triomphe serait celle de sa fin irrémédiable ;
toutefois, il n'est pas impossible qu'il soit le
régime nominal à& quelques nations arriérées qui ^
incapables de saisir la contradiction entre les
faits et les idées, accepteront ou subiront, sous
le nom de dictature du prolétariat, une sorte
L ATENIR. «75
d'autocratie intellectuelle, militaire et écono-
mique qui leur donnera de nouveaux chefs sous
des noms nouveaux et qui, annulant en principe
la notion d'autorité, renforcera en fait les insti-
tutions du commandement sous toutes ses formes.
C'est ce que l'on voit en Russie, où la durée du
régime bolcheviste ne s'explique que par le fait
que les maîtres du régime reconstruisent, à leur
profit, toutes les institutions du régime qu'ils ont
détruit : les chefs de l'armée sont ramenés sous
le nom de spécialistes militaires ; ceux de l'éco-
nomie sous le nom de spécialistes de l'économie.
Si ce régime dure quelques années, les spécialistes
militaires ne pourront, pratiquement, être dis-
tingués des officiers de n'importe quelle armée,
et les spécialistes de l'économie seront des
patrons tout comme ceux de n'importe (juelle
nation dite capitaliste, et les Soviets ressemble-
ront singulièrement aux Conseils syndicaux ou
aux Consortiums économiques des nations capi-
talistes. Ce n'est pas un phénomène nouveau
dans l'histoire, et l'on sait assez que ce fut le
mode de transformation de la Révolution fran-
çaise qui aboutit sans heurts, conformément à la
logique des nécessités, aux institutions napo-
léoniennes, avec le concours des hommes qui
avaient fait la révolution.
^76 l'économie nouvelle.
Augereau pouvait dire , au sacre de .Napoléon,
qu'il ne manquait rien à cette grandiose céré-
monie, rien, sinon les cinq cent mille hommes
qui s'étaient fait tuer pour mettre fin à tout cela.
Il n'y a pas d'autre issue, pour les révolutions,
qu'elles soient politiques ou sociales, que la
substitution de nouveaux chefs aux anciens, —
ou la ruine totale. Mais cette substitution se fait
sous des noms nouveaux et peut-être accompa-
gnée de formes nouvelles de commandement et
d'organisation économique et sociale.
Dans les pays latins, à l'occident et au centre
de l'Europe, les transformations peuvent se faire
dans des conditions toutes diiSerentes. Si les
chefs actuels de l'économie prennent eux-mêmes
en mains l'œuvre de transformation que nous
avons à accomplir, ils demeureront chefs de
l'économie nouvelle de demain. C'est d'ailleurs
ce que nous voyons se produire sous nos yeux :
sous la pression des nécessités, sous la pression
de l'a'ction intellectuelle qui s'exerce sur eux,
les chefs d'entreprise, même ceux qui ont
l'esprit complètement soumis aux doctrines de
l'économie Ubérale, les chefs d'entreprise créent
des institutions en opposition totale avec les
habitudes et les doctrines de l'individualisme.
De tous côtés, les producteurs ouvriers et patrons
l'avenir. 277
se syndiquent, pour établir par des contrats
collectif les conditions du travail, les prix
d'achat et les prix de vente.
Mais il y a hésitation sur le mode de générali-
sation du système syndical : sera-t-il, selon une
image que Maurras donnait à l'auteur de ce livre
il y a dix ans, sera-t-il horizontal ou vertical?
En d'autres termes, la généralisation syndicale
divisera-i-élle les nations en deux groupes
opposés, patrons et ouvriers, réunis en deux
vastes confédérations, ou organisera-i-eUe les
nations en groupes économiques, chaque groupe
réunissant les chefs d'entreprise et les ouvriers
unis dans leurs syndicats respectifs, et subor-
donnés au conseil de patrons et d'ouvriers qui
contrôlera le groupe tout entier? Question capi-
tale : selon la réponse que nous donnerons, nous
irons à la vie ou à la mort.
Je supplie ceux qui liront ce livre d'arrêter
leur méditation en cet endroit : nous sommes
ici au lieu où notre avenir est engagé tout
entier.
Ou nous nous diviserons en classes, et nous
allons sûrement, mécaniquement, à la guerre
civile, à la ruine, suivie de la lente et dure
construction du seul régime qui puisse assurer
notre vie ;
2^8 l'économie nouyexle.
Ou nous nous organiserons en groupes écono-
miques, et nous serons en mesure de donner à
notre pays la plus large prospérité que les nations
modernes puissent connaître. Nous accomplirons
une révolution économique profonde non seule-
ment sans dégâts, mais avec profits constants et
progressifs.
Si nous nous trouvions dans la situation intel-
lectuelle et politique où la France était il y a
trente ans, c'est-à-dire sous la contrainte de
r étroit conservatisme politique et social qui
défendait les formes inertes que Ton croyait
alors être TOrdre, je crois que la seule anticipa-
tion de l'avenir que nous pourrions faire serait
la prévision de la plus sotte et de la plus inutile
des révolutions.
Dans l'état intellectuel où se trouve la France
aujourd'hui, après les vingt années d'enseigne-
ment et de propagande de Maurras et de tout le
groupe de l'Action française, il est possible de
faire des anticipations d'un tout autre caractère.
Il est connu d'un nombre considérable de
Français actifs , ardents et voulant organiser leur
pays, que la division en classes est, chez les
patrons et chez les ouvriers, le résultat d'une
grande erreur intellectuelle.
Un nombre croissant de Français prennent
j
l'avenir. 279
conscience de ce fait capital que la solidarité des
intérêts économiques s'étend non aux classes,
mais à tous les membres d'un même groupement
économique, et que notre organisation syndicale
doit être conforme aux indications données par
la conscience de ce fait.
En d'autres termes, et pour faciliter l'intelli-
gence de ce fait :
Dans le régime de la petite industrie, soumis
à l'ancienne organisation corporative, la solida-
rité entre patrons et ouvriers intéressait immé-
diatement chaque entreprise, et les divergences
ou les oppositions d'intérêts se manifestaient à
l'intérieur de chaque entreprise où elles pou-
vaient être résolues par des accords d'homme
à homme et selon les usages corporatifs ;
Dans le régime de la grande industrie, soumis
à la libre concurrence, la solidarité entre patrons
et ouvriers a presque complètement disparu. Les
divergences ou oppositions d'intérêts ne pou-
vaient être résolues que par un abus de force
des patrons ou un abus de force — ou d'inertie
— des ouvriers ;
Dans le régime de la grande industrie, cons-
truit en dehors des données de l'individualisme,
on constate préalablement que :
Que l'on en ait conscience ou non, il y a une
a8o l'économie nouvelle.
solidarité de fait entre tous les membres d'un
même groupement économique, devant un autre
groupement : les patrons et ouvriers du groupe
de la Métallurgie, comme ceux du groupe de la
Viticulture ' et de tous autres, ont un intérêt
commun, à savoir que la Métallurgie, la Viti-
culture, etc., soient prospères, et que leurs inté-
rêts généraux ne soient pas sacrifiés à ceux d*un
autre groupe; patrons et ouvriers sont les uns et
les autres solidaires de leur groupe économique,
parce qu'ils ne peuvent aisément changer de
métier, soit à cause du lieu qu'ils habitent, /soit
à cause de leur outillage, pour les patrons, de
leur formation professionnelle, pour les ouvriers.
La soUdarité est corporative : elle n'est plus
propre à une entreprise ; Touvrier peut passer
sans dommage ni pertes d'une entreprise à une
autre ; si la corporation déchoit, il est obligé de
changer de métier et subit une perte passagère
ou durable.
A l'intérieur de chaque groupe économique se
produisent les antagonismes entre groupements
vendeurs et groupements acheteurs ; il s'agit là
d'antagonismes normaux et nécessaires : l'intérêt
des producteurs-viticulteurs est de vendre au
plus haut prix aux négociants en vins ; l'intérêt
de ceux-ci est d'acheter au plus bas prix et de
l'avenir. a8i
revendre au plus haut prix aux détaillants. Les
antagonismes se résolvent par des accords qui
limitent les prétentions de chacun. A cet éche-
lon! il y a solidarité entre les patrons et ouvriers
d'un même groupement de producteurs, de re-
vendeurs ou de détaillants. Si les (producteurs
viticulteurs tirent un bon prix de leur produc-
tion, il y a chance pour que les ouvriers obtien-
nent de hauts salaires.
Enfin, à l'intérieur de chaque groupement
élémentaire, il y a antagonisme entre les diffé-
rents facteurs du travail : capitalistes, chefs
d'entreprise, techniciens, ouvriers. Les uns et
les autres tentent de tirer le meilleur parti de
leur collaboration. Cela s'appelle, en français
vulgaire, tirer la couverture à soi. Quand, dans
ce jeu, n'interviennent pas les forces étrangères
à l'économie, ces manifestations de l'égoïsme
naturel ont un effet heureux, en ceci qu'elles
obligent les uns et les autres à être toujours en
éveil pour maintenir leurs droits. Les antago-
nismes se résolvent par des accords qui profitent
à tous. Donnant, donnant. Le patron consent un
plus haut salaire en échange d'un meilleur ren-
dement du travail de l'ouvrier. L'antagonisme
est d'ailleurs limité à une certaine zone des inté-
rêts : une réduction extrême des bénéfices por-
a8a l'ÉGONOMIB NOUYELLB.
tant le patron à abandonner son entreprise, une
réduction extrême des salaires portant l'ouvrier
à quitter le métier ou à cesser le travail, les anta-
gonismes s'arrêtent au point où la production
elle-même serait mise en péril.
En résumé, à chaque échelon de la vie écono-
mique, on constate antagonisme à l'intérieur de
chaque groupe, et solidarité des sous-groupes
antagonistes devant les membres d'un autre
groupe. Ce qui revient à dire : antagonisme à
l'intérieur, solidarité quant à l'extérieur. Ces
grands groupements économiques complets :
Fer, Alimentation, Textile, et autres sont anta-
gonistes à l'intérieur de la nation^ et solidaires
devant le Fer, l'Alimentation, le Textile des
autres nations.
Ceci étant bien et dûment constaté et compris,
les grandes lignes d'une organisation économique
nationale apparaissent nettement, et le but à
atteindre se précise. Il s'agit de rendre consciente
la solidarité des groupes, de lui donner une
expression, dans une institution permanente,
afin que les antagonismes se manifestent et se
résolvent sous le contrôle de l'intérêt commun.
On imagine donc en partant de la base écono-
mique, qu'un groupe élémentaire comprendra :
un syndicat d'ouvriers, un syndicat de contre-
l' AVENIR. a83
maîtres, de techniciens, de chefs de service, un
syndicat d'employés, un syndicat de chefs d'en-
treprises, lesquels envoient un ou plusieurs délé-
gués à un Conseil de la corporation, auquel tous
les syndicats intéressés seront subordonnés, où
ils prendront conscience de leurs intérêts com-
muns, confronteront leurs intérêts particuliers
et résoudront toutes les questions d'organisation
qui se poseront.
Ce conseil, ainsi que ceux des groupements
élémentaires appartenant à un même groupe éco-
nomique, enverra des délégués à un Conseil
supérieur réunissant les délégués de plusieurs
corporations, et l'on obtiendra ainsi une insti-
tution où l'on prendra conscience des intérêts
généraux du grand groupement économique.
Le groupe économique envoie à son tour des
délégués-patrons et ouvriers à un Conseil natio-
nal, où l'on prend conscience des intérêts géné-
raux de l'ensemble des groupes économiques.
Pour sortir d'une expression abstraite de cette
organisation, nous pouvons essayer d'en donner
un tableau vivant. Il sera permis à tout lecteur
de le prendre comme une description du pays
d'Utopie ou comme une préfiguration de la vie
économique de demain.
«84 l'économie nouvelle.
Anticipations.
L'auteur de ce livre, empruntant ses images à
la corporation qu'il connaît le mieux^ la sienne,
celle du Livre, imagine ce que pourrait être
l'assemblée générale semestrielle des conseils du
groupe économique du Livre ; il reproduit l'ima-
gination qu'il en fait sous la forme d'un procès-
verbal sommaire de l'Assemblée :
Sur convocation adressée par le Président, les membres
du Conseil supérieur du groupe économique du Livre se
sont réunis en Assemblée générale semestrielle au Cercle
de la Librairie, 117, boulevard Saint-Germain, à Paris.
Sont présents :
Le Conseil des Lettres et des Arts : un délégué de la
Société des gens de Lettres, un délégué du Syndicat des
Écrivains, un délégué du Syndicat des Auteurs et
Compositeurs de musique, un délégué du Syndicat des
Poètes ;
Le Conseil de l'Édition, de la Librairie et de la Papete-
rie : deux délégués du Syndicat des Éditeurs, deux délé-
gués de la Chambre syndicale des Libraires de France,
quatre délégués du Syndicat des Employés de l'Édition et
des Commis de Librairie et de la Papeterie ;
Le Conseil des Imprimeurs : deux délégués du Syndi-
cat patronal des Imprimeurs typographes ; deux délégués
de la Fédération du Livre ;
Le Conseil du Papier : quatre délégués de TUnion cen-
trale des chambres syndicales du papier, deux délégué:
du Syndicat ouvrier du papier, deux délégués du Syndi-
cat des Employés du Papier ;
ANTICIPATIONS . 285
Le Conseil de la Reliure et de la Brochure : deux délé-
gués du Syndicat patronal, deux délégués du syndicat
ouvrier ;
Le Conseil de la Fonderie de caractères (même com-
position) ;
Le Conseil de la Photogravure, de la Cli chérie et de la
Galvanoplastie : un délégué de chaque Syndicat patronal
spécialisé, un délégué de chaque Syndicat ouvrier spécia-
lisé;
Le Conseil de l'outillage du Livre : deux délégués du
Syndicat des Fabricants de machines à imprimer, un
délégué de la Chambre Syndicale des Fabricants de
machines-outils (à titre consultatif), deux délégués
ouvriers du Syndicat ouvrier, deux représentants des
ingénieurs spécialistes ;
Le Directeur des services du groupe (à titre consultatif) ;
Le Directeur de la Maison du Livre (à titre consul-
tatif) ;
Tous les Membres des Conseils représentés ont pleins
pouvoirs pour traiter au nom de leurs mandants.
La séance est ouverte par le Président, qui prononce le
discours d'ouverture; le Président rappelle à tous leurs
devoirs à l'égard du Livre, qui représente un élément
matériellenient peu important de la production générale
mais dont le rôle est capital dans la vie nationale; parlant
au nom de l'intérêt général, il exprime son regret d'avoir
vu troubler, au cours du dernier semestre, la vie de l'une
des corporations par une grève malheureuse : les Patrons
et les Employés de cette corporation ont manqué à la loi
du travail commun ; les conseils ont été institués par nos
prédécesseurs, au lendemain de la Grande Guerre, pour
prévoir les conflits d'intérêts et les résoudre avant qu'ils
aient pris un caractère aigu ; la responsabilité de ce fait
incombe aux deux parties, mais particulièrement aux
286 l'économie nouvelle.
Patrons, qui ont plus d'obligations que les Employés et
Ouvriers dans la prévision des événements et qui auraient
dû poser eux-mêmes la question des appointements restée
en suspens depuis longtemps. Le Conseil supérieur espère
que l'on ne re verra pas de pareils faits, qui étaient propres
à Fétat arriéré du pays, au temps de l'ancien régime
économique, quand les classes ouvrières, agitées par la
Confédération générale du Travail, et les patrons, qui vou-
laient se rencontrer dans une confédération patronale, se
regardaient comme des ennemis, sans voir qu'ils étaient
victimes les uns et les autres d'erreurs intellectuelles.
(L* Assemblée marque son approbation unanime,)
Le Président, après avoir donné un compte-rendu précis
de l'activité des Conseils au cours du semestre écoulé,
expose la situation générale du Livre : une fois encore, le
Livre est menacé d'une crise, sensiblement moins grave
que celle qui sévit de 191 7 à iQao, mais qui causera des
difficultés assez importantes au Livre français, si l'on ne
prend pas d'urgence les mesures préventives nécessaires.
Par suite des mesures prises en Suède, en Norvège et en
Finlande, qui veulent limiter l'exploitation excessive cpii
a été faite de leurs forêts depuis dix ans, mesures qui
seront applicables dans trois mois, les importations de
pâtes de bois baisseront dans une proportion considérable ;
le Canada et l'Amérique ne seront pas en mesure de
combler le déficit avant un an ; notre exploitation d'alfa,
bien que très développée depuis la Grande Guerre, n'est
pas encore en mesure de compenser cette perte. Il va s'en-
suivre une hausse sur les prix du papier, du fait que les
fabricants français et anglais seront obligés de répar''
leurs frais d'exploitation sur une production considér
blement diminuée. Le prix des Livres, depuis longtem
stabilisé, et comportant une faible marge de bénéfio
doit être maintenu ; il y aurait même lieu de le baiss*
/
ANTICIPATIONS . 287
au moins en ce qui concerne certaines collections, pour
lui restituer le marché slave, enfin rouvert et accessible,
mais où les Allemands veulent faire pénétrer des collec-
tions nouvelles d'ouvrages en allemand, en russe et en
français, qu'ils préparent à des prix inférieurs aux nôtres.
Nous avons à faire un efiFort considérable dans toutes les
Russies, à la demande du Conseil économique national,
afin de retrouver dans ces pays toutes nos voies d'accès.
Cet effort sera rendu très difficile si nous sommes obligés
de majorer le prix des livres. Nous avons donc à résoudre
le problème d'assurer à prix réduits l'énorme fabrication
de livres russes et français qui nous est demandée, dans les
conditions difficiles où nous nous trouverons très prochai-
nement.
. Il y a à résoudre un problème de fabrication et, ensuite,
un problème d'expansion en Russie. Le problème peut être
résolu; les Conseils, déjà saisis, vont soumettre à l'accep-
tation du Conseil supérieur les mesures qu'ils proposent.
Le premier délégué des éditeurs indique que, de l'étude
faite par les éditeurs-libraires et les éditeurs de musique,
il résulte que le problème de fabrication peut être résolu
par les moyens suivants :
Maintien du prix actuel des papiers aux seuls édi-
teurs de Livres et de Musique pendant la période de
disette ;
Diminution de 20 p. 100 sur les prix de l'impression,
du brochage et de la reliure ; la composition en russe
facturée au prix de la composition en français.
Dans ces conditions, que l'on a fait connaître aux
Conseils intéressés, l'Édition française pourra lutter avan-
tageusement sur le marché russe contre tous les concurrents
possibles.
Le premier délégué du Papier fait connaître qu'il est
disposé à consentir le maintien des prix des papiers desti-
a88 l'économie nouvelle.
nés à TËdition à condition que l'on consente une majora-
tion supplémentaire sur* les prix des papiers destinés aux
industries et commerces pour lesquels le papier est un
accessoire peu important ou peut être élevé sans inconvé-
nient. Il a obtenu Tadhésion des fabricants de boîtes, de
sacs et de papiers pour le commerce de détail. Il demande
l'adhésion de la Papeterie pour les articles de papeterie.
La Papeterie donne son adhésion.
Le Papier déclare en outre qu'il pourra même consentir
des prix légèrement inférieurs pour les papiers destinés
aux ouvrages en langue russe, si les éditeurs veulent
accepter trois types et trois poids de papier seulement,
dont la fabrication sera assurée par trois usines différentes
qui acceptent. Il indique que l'on réalisera une économie
sensible si l'on peut centraliser la production nouvelle
aux environs de Rouen.
Les éditeurs s'engagent à obtenir de leurs confrères
l'adoption des trois types et des trois poids. La centralisa-
tion de la production nouvelle ne dépend pas d*eux.
Le Conseil des Imprimeurs déclare que la réduction des
tarifs d'impression est devenue possible; les capitaux que
l'Imprimerie avait dû engager après la Grande Guerre sont
sur le point d'être amortis; les Imprimeurs acceptent dès
maintenant la réduction de tarifs, non de ao, mais de
i5 p. loo. En fait, la réduction possible est de 1 1 ; mais
on la porte à i5, espérant que les éditeurs, qui ont établi
leurs prix en tenant compte de leur bénéfice normal,
consentiront une légère diminution de ce bénéfice,. tempo-
rairement.
Les Éditeurs déclarent accepter.
Les Imprimeurs déclarent qu'en ce qui concerne les prî
de la composition en russe aux mêmes 'prix que pour I
composition en français, ils sont prêts à l'accorder au
conditions suivantes :
ANTICIPATIONS . aSg
Toute la production nouvelle en russe sera centralisée
dans une imprimerie spéciale que cinq de leurs jeunes
confrères sont prêts à monter dans la région de Rouen ; la
Fédération du Livre peut constituer des équipes de lino-
typistes et de correcteurs russes; les éditeurs auraient
donc à donner tous leurs volumes en russe à cette impri-
merie, qui selon Tusage, versera une partie de ses béné-
fices à la Caisse corporative des retraites ;
Les capitaux nécessaires, soient deux millions et demi,
seront fournis par le groupe ou par ses soins.
Les Éditeurs acceptent la centralisation ; ils déclarent
qu'ils font la plus large confiance aux cinq personnes
dont on leur a communiqué Içs noms.
Le Président demande que la question des capitaux
soit reportée à la fin de la séance, car elle se joint à d'au-
tres demandes du même genre dont le bureau a été saisi.
Le premier délégué patron du Conseil de la Reliure et
de la Brochure déclare que les relieurs et brocheurs pour-
raient consentir la réduction demandée par les éditeurs.
Malheureusement, dans sa corporation, malgré tous les
efforts, on a conservé les méthodes de rémunération
établies à la fin de Tancien régime économique, méthodes
égalitaires qui font que l'ouvrier habile n'est pas mieux
payé que l'ouvrier malhabile. Le Conseil a été impuissant
jusqu'ici à modifier cet état de choses.
Le Président tient à protester contre une telle routine.
Le délégué ouvrier de la reliure et de la brochure re-
connaît que le fait est exact, que, évidemment la routine
l'explique en partie, mais que ses collègues sont disposés
à adopter le système de la rémunération différenciée,
à condition que tous les patrons relieurs et brocheurs
se décident à abandonner les vieux ateliers que certains
occupent encore et où le travail se fait dans les plus mau-
vaises conditions. C'est ce que certains n'ont pas voulu
Valois. Économie. 19
ago l'économie nouvelle.
comprendre. Les ouvriers et ouvrières tiennent à travail-
ler dans des locaux bien aérés et sains. Il faut prendre la
résolution de transporter les ateliers ailleurs que dans les
maisons qui ont été adaptées tant bien que mal aux néces-
sités du travail.
Les relieurs et brocheurs font observer que le reproche
ne s'adresse qu*à un nombre restreint de maisons, très
respectables d'ailleurs, qu'ils s'engagent à mettre en
demeure de réaliser la réforme réclamée. Mais peut-on
mettre un million à leur disposition ?
Le président promet l'appui du groupe à condition que
les patrons et les ouvriers prennent des engagements
mutuels avant une quinzaine.
Les uns et les autres prennent l'engagement sur l'heure,
aux applaudissements de l'assemblée.
Le Président invite l'assemblée à passer à l'examen de la
question de l'expansion ; il fait connaître que le groupe de
TËxportation a promis son concours pour les campagnes à
entreprendre. Nous n'avons à considérer qu'un certain
nombre de moyens de réalisation. L'Ëtat donnera, quand
il le faudra, un caractère officiel à nos manifestations pour
la culture française. Il est bien entendu que l'effort que
nous^ allons entreprendre n'est pas à proprement parler
une conquête du marché russe ; nous devons y reprendre
la place qui était la nôtre autrefois ; pour ce qui est de la
production des ouvrages en langue russe, nous ne l'entre-
prenons et ne l'assurerons que pour fournir immédiate-
ment aux peuples russes des moyens de culture et jusqu'à
ce qu'ils aient pu reconstituer leurs propres moyens de
production. C'est dans ce sens que nous avons négocié
avec nos confrères slaves.
Le Conseil des Lettres et des Arts déclare que cinquante
de ses membres sont prêts à se charger de conférences
artistiques, littéraires, scientifiques.
ANTICIPATIONS. agi
Le Directeur de la Maisbn du Livre, sur Tinvitation du
Président, rend compte que Torganisme commercial cor-
poratif peut assurer l'expédition et la répartition de toutes
les expéditions ; il pourra envoyer en Russie, pour aider
les libraires, un bon nombre d'employés et de commis
que le Syndicat des Employés se charge de réunir. Mais
si l'on veut agir avec la rapidité nécessaire, il y aura lieu
d'ouvrir de très larges crédits aux libraires de Russie sur
qui l'on possède toutes les références utiles ; eu égard à
l'importance des opérations, on ne peut demander ces
crédits ni à l'Édition, ni à l'organisme commercial corpo-
ratif; il convient de les demander aux Banques.
Le Président expose qu'il n'a pu jusqu'ici pressentir les
Banques. Il va pouvoir le faire, étant en possession des
chiflres demandés par les Conseils. Les différents crédits
demandés s'élèvent à près de 8 millions, qu'il faut évidem-
ment demander aux Banques, car, présentement, on ne
peut ol)liger le groupe à un nouvel effort, si l'on tient
compte des crédits énormes qu'il a consentis de tous côtés,
depuis sa réorganisation, pour sa tâche d'expansion.
Mais il règne en ce moment, dans certaines banques,
un état d'esprit peu favorable aux entreprises de l'inté-
rieur. La dernière République des Soviets, celle du
Thibet, lance un emprunt de plusieurs milliards, qui est
une mise en vente déguisée des ressources du pays, et un
consortium de banques internationales travaille à faire
autoriser l'emprunt dans plusieurs pays, afin de prendre
hypothèque sur les richesses du Thibet que l'on revendrait
à tel ou tel État, dès la ruine définitive des Soviets thibé-
tains. Notre gouvernement national s'emploie à faire
échouer ces projets ; mais il doit lutter contre le consor-
tium financier qui s'appuie sur une grande République
démocratique dont le gouvernement est entre les mains
de gros financiers.
29^ l'économie nouvelle.
Un délégué ouvrier du Papier déclare qu'il faut faire
céder les Banques en organisant une ^grève de leurs
employés.
Le délégué du Syndicat des Employés de TËdîtion fait
observer que la grève ainsi organisée obligerait au chô-
mage non payé des employés qui ne sont pas responsables
de ces manœuvres. *
Le Conseil des Imprimeurs propose de refuser d'avance
d'imprimer les affiches, circulaires et titres de l'emprunt
projeté. L'ordre peut en être donné dans toute la France
en quarante-huit heures.
La proposition est adoptée à l'unanimité.
Le Président fera connaître cette décision au groupe de
la Banque ; il sait qu'elle sera, bien accueillie par la majo-
rité des banquiers, qui seront heureux de s'en servir
contre ceux des leurs qui ont trop d'intérêts hors de
France. Il ajoute que l'on peut demander aux employés
de Banque, au nom du groupe du Livre, de déclarer
qu'ils ne feront aucune opération pour cet emprunt.
Les Syndicats d'Employés présents approuvent et se
chargent de faire aboutir ce projet.
Le Président déclare que, dans ces conditions, le
groupe du Livre est assuré de l'appui cordial du Conseil
supérieur des Banques, où il trouvera une majorité de
financiers français, mal armés jusqu'ici pour résister à
une pression extérieure.
Le Président met aux voix l'ordre du jour portant
ratification de toutes les décisions prises et engagement
du groupe pour la garantie des emprunts.
L'ordre du jour est adopté à l'unanimité.
Avant de lever la séance, le Président remercie les Con-
seils de l'heureuse influence que l'action de chacun a eue
sur son prochain, et des preuves de solidarité profession-
nelle et nationale que tous les .délégués ont données en pre-
ANTICIPATIONS. agS
nant conscience, devant les nécessités, de l'intérêt général.
(( Nous avons une fois de plus, Messieurs, conclut-il,
prouvé l'excellence du régime économique qui a été ins-
tauré au lendemain de la Grande Guerre ; ce n'est pas en
vain que nous avons renoncé à ces fantômes de libertés
que l'on croyait être les dieux tutélaires de la production
et du commerce. Nous jouissons maintenant de la vraie
liberté dans la discipline corporative. Nous étions autrefois
les membres séparés d'un même corps. Nous sommes de-
venus un corps, dont les membres agissent en suivant les
libres décisions prises par l'esprit qui connaît les vraies
nécessités du corps qu'il meut. Messieurs, c'est à notre
organisation que nous devons de connaître une prospérité
magnifique ; c'est par cette organisation que les Français
ont pu donner la preuve éclatante que leurs merveilleuses
ressources intellectuelles valaient autant pour le travail
que pour la guerre, et qu'ils pouvaient apporter la plus
généreuse ardeur au service de »
L'auteur s'arrête ici, supposant que les der-
niers mots du discours se perdent dans les
applaudissements provoqués par le souvenir de
rhéroïsme dépensé par les Français pendant la
Grande Guerre.
La prévision de la prospérité, faite au cours
de cette anticipation, pose, au reste, une question
qui n'a pas été étudiée au cours de nos études.
Rechercher la prospérité, c'est notre objet. Mais
pour qui ? pour quoi ? Au service de qui allons-
nous faire l'effort vers la prospérité ? La réponse
à ces questions sera notre conclusion.
CONCLUSION
AD MAJOREM DEI GLORIAM
1
I
C'est à dessein que, au cours des études qui
précédent, on a considéré tous les problèmes en
réaliste. C'est en réaliste, en physicien, peut-on
dire, que Ton a voulu traiter toutes les questions,
qu'elles fussent strictement économiques, ou
morales ou politiques. L'auteur a entendu mon-
trer, avec le plus grand désintéressement moral,
dans quelles conditions l'homme et les nations
croissent ou décroissent, vont à la prospérité ou
à la ruine. Il croit avoir fait apparaître le méca-
nisme matériel et intellectuel de nos luttes \
économiques et sociales. Que son parti-pris !
apparaisse et s'exprime, cela n'est pas niable : il
prend parti pour la France en dehors de toute
démonstration scientifique, mais non sans fortes
raisons. Mais il s'est gardé d'introduire sa propre
métaphysique, sa religion dans les considérations
qu'il a développées.
\
CONCLUSION. 395
Mais le moment est venu de conclure, et de
montrer que si cette mécanique, cette physique
de la vie et de la prospérité sont vraies, si elles
ont pour elles les preuves fournies par la raison,
la science, Texpérience, elles ne résolvent rien
qu'un problème intellectuel. S'il est question de
passer à l'action, et c'est ce que demandent
d'innombrables Français, un autre problème se
pose. La science elle-même nous apprend que
l'enseignement des vérités peut porter dans une
heureuse direction les esprits résolus à agir dans
le monde, mais qu'il est inefficace pour ceux qui
ne se connaissent aucune raison d'agir.
Quand nous avons démontré aux Français que
la prospérité de leur pays nécessite l'adhésion de
leur esprit à telle ou telle doctrine, les oblige à
repousser telle ou telle autre, avons-nous créé en
eux et autour d'eux toutes les conditions de la
prospérité? Oui, toutes, sauf une, qui est la
condition essentielle, à savoir la volonté d'agir,
la volonté d'accomplir l'efibrt qui nous conduira
à cette prospérité.
Il serait vain d'enseigner la plus petite vérité
à un peuple qui n'aurait aucun goût pour l'action,
aucune volonté de vivre. La guerre a révélé chez
les Français une ardente volonté de conserver la
France. Y a-t41 chez eux la même volonté de
396 l'économie nouvelle.
faire vivre et de faire croître leur patrie ? Y a-t-il
chez eux la volonté de s'imposer de nouveaux
efforts, dont les individus bénéficieront et qui
feront la grandeur du pays? Il est certain que les
Français sont capables de cet effort de volonté.
Mais dans quelle direction et en vue de quoi?
Voilà la principale des questions à laquelle il n'a
pas encore été donné de réponse. L'expérience
révèle que l'homme et les peuples n'agissent et
ne travaillent à la prospérité de leurs nations que
s'ils sont soulevés par une vision d'avenir, qui
donne à leur action une autre fin que celle de la
seule prospérité.
L'homme est ainsi construit que, à part un
petit nombre d'individus qui ne sont que des
ventres, il ne se voue à la prospérité de sa nation,
et à la sienne propre que si la prospérité lui est
présentée comme un moyen d'atteindre un but
beaucoup plus élevé. C'est un fait que la pros-
périté allemande avant la grande guerre, prospé*
rite qui était le fruit d'un essor économique
prodigieux qui faisait du citoyen allemand un des
plus riches citoyens du monde, c'est un fait que
cette prospérité n'a été obtenue que sous le
souffle de l'idée que les poètes, les philosophes
et les empereurs-rois avaient donnée à l'Alle-
magne. Les Allemands ont trouvé la prospérité
CONCLUSION. 397
individuelle et sociale en cherchant à faire de
l'Allemagne la- maîtresse et la conductrice des
nations.
Ici, nous, Français, nous rentrons dans la loi
commune des hommes et des nations : nous
n'atteindrons la prospérité que si nous concevons
qu'elle sera un des moyens d'action d'une
France dont la destinée est de jouer un grand
rôle parmi les nations.
Les Français ont-ils conscience de cette mis-
sion? S'impose-elle assez fortement à eux pour
qu'ils soient soulevés par elle et s'engagent dans
la conquête de l'avenir? Toutes les observations
faites pendant la guerre concordent : si quelques
élites ont nettement conscience des hautes desti-
nées de la France, la plupart des Français, qu'ils
soient plus ou moins éclairés, sont également saisis
par l'idée de la grandeur française. Tous ceux
qui ont vécu aux armées, en ligne, ont pu cons-
tater que, jamais, les authentiques combattants
n'ont considéré comme possible la défaite fran-
çaise. Même aux plus sombres jours, alors que
tout ce qui était visible des forces en jeu annon-
çait l'écrasement de nos armées, l'esprit du soldat
français, pénétrant l'invisible, était soutenu par
la victoire. Quelles raisons donnait-il? Aucune,
sinon celle-ci : La France ne peal pas être battue •
398 l'économie nouvelle.
Le Français ne pouvait imaginer le monde sans
la France; Thumanité, avec une France serve,
il lui semble que ce soit un être dont le cœur va
cesser de battre et dont la tête va cesser de pen-
ser. Une imagination confuse lui montre la
France donnant généreusement à Tunivers les
trésors de sa foi, de sa bravoure, de sa pensée,
de son travail. On a pu conter aux Français,
depuis vingt ans, que d'autres peuples valent
mieux qu'eux, et ils ont répété ces sottises du
bout des lèvres : au fond, ils n'en croient rien.
La tradition orale, autant et plus que l'enseigne-
ment méthodique, a mis dans leur esprit de fortes
images qui composent, sous les traits du saint,
du guerrier, de l'homme d'Etat, du savant, de
l'inventeur, de l'artisan, une grande figure de la
France initiatrice de la civilisation. Sainte
Geneviève, Saint Louis, Jeanne d'Arc, Henri IV,
Sully et Richelieu, Louis XIV, la Révolution et
Napoléon, Bernard Palissy et Pasteur, les Tisse-
rands de Lyon, les Tapissiers des Gobelins, les
Ebénistes de Paris ont veillé sur le sommeil des
soldats de la Somme aux Vosges. Il se peut,
pensait le soldat français, que les nations étran-
gères aient eu des grands hommes et des ouvriers
de la taille des nôtres; mais les modèles sont à
Paris; c'est en France que l'on sait faire le beau
t.
CONCLUSION. agg
travail, le travail fini. C'est par cette conception
du beau travail que le plus modeste des Français
atteint la conception de la vraie grandeur fran-
çaise ; c'est par là qu'il comprend que le monde
boiterait si la France venait à manquer. Il a tou-
jours refusé d'admettre que la France puisse
manquer. La pensée qui l'a soutenue pendant la
guerre l'animera- t-elle pour le travail de la paix?
Ici, nous touchons l'âme même de l'homme,
le mystère de la destinée des peuples. Nous
allons poser la suprême question, celle qu'aucun
peuple ne peut éluder : suffit-il d'avoir foi dans
sa propre destinée, suffit-il d'avoir foi dans les
destinées de son pays pour engager ce mouve-
ment de renaissance comme celui auquel on
nous convie?
L'expérience historique nous enseigne encore
que ces mouvements n'ont été engagés qu'aux
époques oîi l'âme des peuples adhère aux vérités
universelles. Hommes et peuples ne se conten-
tent pas de leur petite vie quotidienne, hommes
et peuples consentent, désirent l'effort qui les
élève au-dessus d'eux-mêmes seulement lors-
qu'ils croient que l'action à laquelle ils partici-
pent s'exécute dans le sens du mouvement, de
l'ordre universel. L'homme veut voir, au delà
de la nation, l'humanité ; au delà de l'humanité,
r
3oo l'Économie nouvelle.
Dieu. Qu'il ignore Dieu ou qu'il Thonore,
l'homme veut agir dans le sens que commande
la Pensée, le Verbe qui anime le monde. Les
soldats de l'an II obéissaient à la Liberté comme
les Croisés à Dieu ; les Allemands ont cru mani-
f esiter une pensée divine par leur propre triomphe
de peuple-dieu comme les socialistes croient
atteindre l'aboutissement du mouvement univer-
sel par leur révolution. Il est vrai que les gens
de Manchester pensent à leurs cotonnades lors-
qu'ils parlent de Dieu, mais il est non moins
vrai qu'ils pensent à Dieu lorsqu'ils font leurs
cotonnades.
Au cœur de tout peuple et de toute assemblée
d'hommes qui montent parmi les nations, il y a
une foi. C'est la vie elle-même qui pose le
dilemme : Crois ou meurs. Celui qui ne croit
pas que son action sera comptée dans le mouve-
ment du monde, pourquoi se dépasserait-il?
Pourquoi même entreprendrait-il une œuvre?
Mais celui qui est mu par une foi, celui-là ne
craint pas de construire en vue d'un avenir qu'il
ne connaîtra pas mais vers lequel il sait qu'une
pensée supérieure dirige ses efforts et ceux de ses
frères. L'homme ne cherche point la prospérité
pour elle-même ; il ne la trouve guère lorsqu'il
en fait l'objet de ses désirs, mais s'il fait don de
CONCLUSION. 3oi
son œuvre à Dieu^ c'est alors que la prospérité
lui est donnée.
Lorsque l'on a considéré longuement ce
monde dévasté par la guerre, lorsque Ton a
mesuré toute l'étendue des ruines, calculé les
efiTorts de la reconstruction, reconnu les moyens
d'action, marqué les étapes, on voit le but lumi-
neux qui sera atteint après quelques années de
patient labeur. Mais c'est à ce moment que
l'esprit hésite à donner un commandement au
corps qui repousse l'effort : A quoi bon, si cette
ûeuvre est vaine? A quoi bon, si ce travail est
sous la menace constante de la révolution ou de
la guerre? C'est alors que l'esprit comprend la
grande vérité de l'Écriture, qu'il l'entende en
chrétien ou en réaliste : « Cherchez d'abord le
Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste
vous sera donné par surcroît. »
FIN
Paris, i6 novembre 1919-
V
■ APPENDICE
LE PROBLÈME DE LA VIE CHÈRE
ORIGINES ET SOLUTIONS
Il ne semble pas que, depuis que Ton écrit et discute
sur la vie chère, l'essentiel du problème ait été exactement
saisi. L'insuffisance des mesures prises, la croyance géné-
ralement répandue que le prix de la vie baisserait rapide-
ment si le gouvernement prenait des mesures énergiques,
montre que Ton ne s*est pas exactement rendu compte des
causes de la vie chère. Faute d'en avoir vu les causes, on
ne voit pas exactement les remèdes, et l'on ne peut com-
prendre que la baisse est encore lointaine. Nous en
essayons l'étude à notre tour dans une direction où
M. Jacques Bainville a donné d'un seul coup beaucoup de
lumière le jour où il a montré que le pouvoir d^achat des
monnaies françaises a baissé (Action française du
a6 août 191 9). C'est dans cette direction que l'on peut
faire d'utiles découvertes. Mais il faut étudier le problème
en se dégageant des idées du socialisme et de l'économie
libérale- Si l'on demeure la tète farcie des àneries sur la
plus-value ou la loi de l'offre et de la demande, on ne
comprendra rien, on n'expliquera rien, on sera incapable
de trouver une politique économique qui tienne.
304 l'économie nouvelle.
qu'est-ce que la vie chère P
Et d'abord qu'est-ce que la vie chère? La vie est-elle
chère du fait que les choses ont doublé ou triplé de prixP
L'augmentation du prix des choses ne définit pas la vie
chère. Les denrées et produits peuvent coûter nominale-
ment deux, trois, cinq, dix fois plus sans que la vie
devienne chère, si le pouvoir d'achat du consommateur
,,< s'élève proportionnellement. Si, avec cinq cents francs par
^ mois en 1919, je puis me procurer autant de déjeuners,
?' . de bouteilles de vin, de tabac, de vêtements, de parts de
C loyer, etc., qu'avec deux cent cinquante en 191 4» je me
désintéresserai complètement du fait que Je paquet de
cinquante coûte un franc ; la vie ne sera pas plus chère.
I Mais, si mon pouvoir d'achat de consommateur a diminué,
: , si, avec mes cinq cents francs mensuels de 1919» je me
: procure moins de choses qu'avec deux cent cinquante en
19 14» alors la vie est chère.
C'est ce qui se produit présentement. Le pouvoir
d'achat du consommateur a diminué, parce que le pouvoir
'?. d'achat des monnaies dont nous nous servons a diminué.
Et ce n'est pas seulement par comparaison avec telle ou~-
telle monnaie que son pouvoir d'achat a baissé. En France
même, le franc ne vaut plus un franc quand nous ache-
tons une marchandise, parce que nous payons au moment
de l'achat autre chose que la marchandise achetée.
Suffirait-il, pour nous restituer notre pouvoir d'achat
que, employés, ouvriers ou patrons, nous recevions sept
ou huit cents francs là où nous recevions deux cent
cinquante francs en 19 14 et cinq cents en 1919P
Illusion : l'écart entre les prix majorés proportionnelle-
ment, et notre pouvoir d'achat, nominalement accru, ne
serait pas modifié. Quelles que soient les mesures que
nous prenions actuellement (libérales, socialistes, réalistes).
LE PROBLÈME DE LA VIE CHERE. 3o5
notre pouvoir d'achat ne peut pas augmenter immédiate-
ment. Dans un an ou deux, si nous avons une bonne
diplomatie, une bonne politique, une bonne économie,
notre pouvoir d'achat sera très sensiblement relevé. Nous
verrons tout à l'heure comment.
POURQUOI LA VIE EST CHÈRE
La vie étant tenue pour chère parce que notre pouvoir
d'achat a diminué, il s'agit de savoir pourquoi ce pouvoir
d'achat est plus bas qu'en 1914.
Est-ce parce que les ouvriers ont demandé des augmen-
tations de salaires P Parce que les produits sont plus rares P
. Parce que les mercantis nous exploitent? Parce que nous
n'avons pas la liberté du commerce ? Parce que, selon les
pauvres explications de la vieille économie politique, [les
demandes sont plus abondantes que les offres P
Toutes ces raisons n'expliquent rien, ou pas grand'
chose.
Notre pouvoir d'achat a diminué dans la proportion où
le coût de la production a augmenté.
Le coût de la production a augmenté parce que :
1° Avec le matériel fatigué, usé, que nous avons, avec
les difBcultés de réajustement des démobilisés, un même
temps de travail rend moins qu'en 191^ ;
I 2" Nous sommes obligés d'acheter à l'étranger plus de
matières premières, plus de matériel, plus de produits
qu'en 1914;
3** Enfin, et ceci est capital, parce que V ensemble de la
[ production française est grevée de frais généraux nationaux
beaucoup plus élevés qu'en 191 4» du fait que les charges
I de rËtat ont augmenté dans une très forte proportion eu
^ égard à la production. En 1914? quand nous faisions un
{ achat d'un franc, nous payions, au maximum, 10 p. 100
1
Valois. Économie. ao
3o6 L'écONOMIB NOUVELLE.
de frais généraux nationaux (armée, marine, travaux pu-
blics, police, rentes); nous recevions donc un objet ou
une fraction d'objet dans lequel étaient incorporés au
moins quatre-vingt-dix centimes de travail et d'invention.
En 19 19, pour le même achat, nous payons a 5 à 3o p. 100
de frais généraux nationaux. Notre pouvoir d'achat a
donc diminué dans cette proportion. Nous payons chaque
jour les charges de la guerre. Les dépenses de la guerre
ont été payées sur l'avenir. Chaque fois que nous achetons
une livre de beurre, nous donnons a5 à 3o pour 100
en plus de la valeur du beurre pour payer les coups de
canon et les coups de fusil que nous avons tirés pour nous
conserver la vache du paysan. Nous payons le travail
dépensé pour la guerre, travail qui est parti en fumée,
mais grâce à quoi nous pouvons encore mettre un peu de
beurre sur notre pain. Et nous payons en même temps
les biens qui ont été détruits par la guerre sur notre sol.
Tout à l'heure, nous vous donnerons quelques chiffres
pour préciser notre explication. Auparavant, il est inté-
ressant de voir comment et quand la vie est devenue
chère. Cela nous aidera à tirer d'utiles conclusions.
COMMENT ET QUAND LA VIE EST DEVENUE CHÈRE
Du a août 1914 à la fin de 1916, le prix de la vie n'a
pas sensiblement augmenté. La vie n'était pas tenue pour
chère, et elle ne l'était pas. Pourquoi ?
Parce que, de I9i4à£tn 1915, généralement, on a fait
moins d'achats de denrées ou de produits non indispen-
sables.
Parce que, en fait, les denrées et les produits avaient
fort peu augmenté de prix.
Le coût des denrées s'était fort peu élevé, parce que le
coût des produits manufacturés était resté à peii près sta-
l
I
LE PROBLÈME DE LA VIE GHÈRE. 807
tionnaire, du fait que Von vivait sur les stocks d^avant-
guerre fabriqués aux prix d'avant-guerre. Le paysan
n'augmentait pas le prix de son beurre parce que le cor-
donnier n'avait pas augmenté le prix de ses chaussures.
Et réciproquement.
Vers la fin de 1 916 et en 19 16, les stocks s'épuisent un
peu de tous côtés. La durée de la guerre dépassant les
prévisions, il faut remettre en fabrication sans attendre
la fin de la guerre. A partir de ce moment, le coût de la
production des fabrications nouvelles s*élève parce que les
fabrications sont assurées par une main-d'œuvre d'une
moindre valeur technique; parce que l'on est obligé de
payer plus cher la main-d'œuvre qualifiée qui reçoit de
hauts salaires dans les usines de guerre ; parce que l'on est
obligé de payer plus cher toutes les matières premières
dont la Recherche, l'extraction, le transport coûtent plus
cher.
I Quand le paysan vient, à ce moment, faire réparer ses
machines, acheter du matériel, des engrais, des vêtements,
I il constate et accepte une majoration déjà sensible. A son
j tour, il augmente ses prix. D'autre part, il y a déjà un
{ accroissement des vignettes mises en circulation par l'État
pour payer des dépenses de guerre. La valeur du papier
baisse parce qu'une partie représente du travail consommé
par la guerre. C'est alors que la vie devient chère, l'écart
entre les prix et le pouvoir d'achat s' accusant. A partir de
191 6, l'écart s'accentue.
Les consommateurs subissant la hausse sur les pro-
duits de la terre et de la manufacture, réclament des aug-
mentations de salaires, qui retentissent de nouveau sur le
prix des produits, puis des denrées. Les emprunts d'État
se succèdent, alourdissant les charges de l'État ; le papier
mis en circulation augmente. Les prix montent tandis
que le pouvoir d'achat diminue.
3o8 l'économie nouvelle.
La majorité des Français espéraient une baisse du prix
de la vie à l'armistice ou à la signature de la paix. Si l'on
avait mieux réfléchi, ou aurait compris que c'était au
contraire à ce moment que la cherté de la vie se ferait le
plus sentir. C'est, en effet, l'époque où l'on commence à
consolider les charges de guerre et où, par suite du réajus-
tement des démobilisés au travail, une baisse de la pro-
duction était inévitable. La main-d'œuvre qui quitte le
travail y apporte moins de goût; celle qui y revient est
obligée de faire une nouvelle mise en train.
On aurait pu éviter, par une politique prudente et forte,
le bond des prix de fin 1 918 à juillet 19 19. Une politique
imprévoyante a aggravé la situation. La journée de huit
heures, dont il y a lieu d'approuver le principe en vue
des résultats futurs, a été appliquée au moment le plus
mal choisi. Il était inévitable que, dans l'impossibilité où
l'industrie était de renouveler son matériel, elle déter-
minât une baisse de production et, par conséquent, une
hausse du coût de la production. Nous payons tous les
frais d'une expériencje dont le principe seul aurait dû être
posé cette année et l'application remise à six mois ou un
an après la démobilisation.
En résumé, les causes d'augmentation du prix de la
vie, aggravées par une mauvaise politique, par l'accapare-
ment et la spéculation, résident surtout dans la hausse du
coût de la production industrielle, et la diminution du
pouvoir d'achat vient du fait que la production est grevée
de frais généraux nationaux très fortement accrus. Ces
deux éléments ne sont en aucune manière irréductibles,
mais il ne f^t pas se dissimuler que leur réduction très
sensible np peut s'opérer en quelques semaines. Les ba-
raques Vilgrain, les coopératives, les prix normaux
peuvent limiter les exercices des mercantis, mais ne chan-
geront ri«n au fait qu'il faut prélever chaque année
LE PROBLÈME DE LA VIE GHèRB. 3o9
25 milliards sur la production française. Il faut bien voir
cela, si Ton veut agir efficacement et le plus rapidement
possible vers la baisse des prix.
SITUATION ACTUELLE. LES ÉLÉMENTS DE LA HAUSSE
Le plus gros élément de hausse, je Tai indiqué plus
haut, c'est Faugmentation des frais généraux nationaux.
Pour vous en rendre compte, voyez bien que, à toute
époque, les frais généraux de la nation, c'est-à-dire toutes
les dépenses publiques, sont supportés par la production.
Où qu'ils soient placés, sur les terrains, sur les produits,
sur les revenus, impôts et droits viennent s'incorporer
aux prix des choses. Or, en 1914» les frais généraux de la
France étaient de cinq milliards. En 1919, ils atteignent
ou dépassent 26 milliards. L'écart entre les deux chiffres
ne représente pas, nous le savons assez, des travaux
publics dont bénéficierait la production immédiatement,
mais du travail entièrement consommé pendant la guerre
et dont nous ne bénéficierons, par le prestige, l'élan, la
confiance (et les biens matériels aussi) que nous avons
acquis, que dans quelques années. Ces vingt-cinq mil-
liards sont incorporés aux prix des choses. Ce que cela
produit, des chiffres arrondis le montrent clairement.
Ëtant admis que, avant la guerre, la production
française représentait une quarantaine de milliards, les
frais généraux nationaux, c'est-à-dire les charges de l'État,
y étaient incorporés pour un huitième; les salaires,
appointements, pour tous travaux d*extraction, de pro-
duction, de transformation, de répartition, de transports,
de vente et les bénéfices et dividendes des entreprises,
pour sept huitièmes ou 35 milliards.
Le chiffre de 19 14 devant nous servir de base, nous
dirons que les 4o milliards de production de cette époque
3io l'économie nouvelle.
représentaient 4o milliards d'objets ou de quantités de
denrées du prix de i franc, Un homme salarié ou
appointé à 5oo francs par mois pouvait ' acheter 5oo de
ces unités de la production. Or, combien coûtent aujour-
d'hui Tensemble des unités de la production française?
En considérant que les salaires et appointements ont en
moyenne doublé, que les bénéfices et dividendes ont
également doublé (ce qui dépasse la vérité), ce qui coûtait
35 milliards en 19 14 en vaut 70 aujourd'hui, et il faut
y ajouter les 25 milliards que l'État nous oblige à incor-
porer à tous les prix. La valeur nominale de la produc-
tion serait donc de 70 + ^5 = 95 milliards. Mais la quan-
tité de notre production ayant baissé, ce n'est pas par
quarante, mais par trente-cinq au plus que nous pourrons
diviser le chiffre total pour connaître le prix de l'unité
qui nous sert de base. A l'aide de ces chiffres simplifiés,
on découvre que l'unité (objet, fraction d'objet ou quan-
tité de denrée) qui valait i franc en 1914, vaut plus de
a fr. 5o en 1919 et que les frais généraux nationaux, au
lieu d'y être pour 1/8, y sont maintenant pour 1/4.
Dans ces conditions nouvelles, que peut acheter
l'homme qui gagnait 5oo francs par mois en 191 4 et qui
en gagne 1 000 aujourd'hui ? Alors qu'il pouvait acheter
5oo unités de production en 191 4, il n'en peut plus ache-
ter aujourd'hui que i 000 divisés par 2 fr. 5o, soit 4oo.
Ce qui revient à dire que le pouvoir d'achat de son salaire
a baissé de ao p. 100. En fait (les chiffres que nous don-
nons ici ne valant qu'à titre d'indication, et il n'y est pas
tenu compte des causes secondaires de diminution du
pouvoir d'achat), la baisse du pouvoir d'achat est plus
forte : d'après les indications du change, elle dépassi
3o p. 100 ^ Qui ne voit maintenant que, désormais, les
I. Le taux du change indique ici autre chose que ce qu*il
indique en temps de paix entre nations débitrices et créditrices.
LE PROBLEME DE LA. VIE CHÈRE* 3li
augmentations de salaires ne peuvent absolument rien
changer à cette proportion, que les baraques Vilgrain et
les prix normaux ne pourront avoir aucune action sur les
causes essentielles de la cherté de la vie, et que le rétablis-
sement de la liberté commerciale aura autant d'efficacité
qu'un cautère^ sur une jambe de bois ?
CONCLUSIONS
Il n'y a pas de solution immédiate au problème de la
vie chère. Que l'on pourchasse les accapareurs et les spécu-
lateurs, cela apportera un léger adoucissement à notre
condition. Mais c'est tout à fait insuffisant. Les mesures
à prendre doivent avoir un objectif beaucoup plus impor-
tant. Nous avons à prendre quatre sortes de mesures :
Privées, qui tendront à la restriction de notre consom-
mation ;
Economiques t qui tendront à l'augmentation de notre
production ;
Financières y qui tendront à la réduction des charges de
l'État ;
Politiques, qui tendront à faire passer le plus tôt pos-
sible à la charge de l'Allemagne une part,ie des charges
que nous payons aujourd'hui.
Si, dans les deux années qui vont suivre, les charges
de l'Ëtat pouvaient être réduites de moitié, la production
doublée, nos ventes à l'étranger accrues tant par notre
Il indique que, aux yeux d'une nation dont les charges d'Etat
sont payées avec les ressources normales de TËtat (c'est le cas
des Etats-Unis), il n'y a pas égalité entre le produit marqué un
dollar et le produit marqué 5 francs ; le premier représente sen-
siblement un dollar de frais de travail, le second représente
seulement 3 fr. 5o de frais de travail et x fr. 5o de charges
d'État découlant de la guerre.
3ia l'économie nouvelle.
production que par nos restrictions, le problème de la vie
chère serait résolu et nous pourrions résumer la situation
ainsi :
Charges de l'État lo
Tous frais de la prodviclioii 70
Total "So"
Ces 80 milliarda représentant non plus lea Uo milliards
d'objets, de fractions d'objets ou de quantités de denrées
de igili, ni les 35 milliards de 1919, mais les 80 mil-
liards d'unités d'une production doublée, l'unité qui
nous a servi de base pour 1914 coûterait sensiblement
[ franc. Ce serait une situation extraordinairement bril-
lante, puisque, les salaires demeurant doublés, l'homme
qui avait &00 francs par mois en 1914 et qui en aurait
1000 h cette époque pourrait acheter i.ooo objets, frac-
tion d'objets ou quantités de denrées contre 5oo en I9i4>
Son pouvoir d'achat aurait doublé. Nous ne pouvons
espérer une pareille situation ; mais, en travaillant avec
énergie, et en augmentant notre production actuelle de
3o k 5o p. 100. nous aérions bien près de toucher le port
avant deux: ans d'ici. Après quoi nous partirions pour la
prospérité.
Moyens et conditions de la réalisalion.
Dans l'économie privée, c'est relativement facile. Res-
trictions volontaires. Les Français les feront. Encore,
faut-il le leur demander, leur expliquer quel sera le
résultat de ces restrictions. 11 faut que chacun comprenne
que, présentement, à quelque rang social qu'il vive, son
train de vie ne peut être celui de 191^. Il faut le réduire
d'au moins a5 p. 100. Naturellement, que les restrictions
portent plus sur les objets manufacturés que sur les
LE PROBLÈME DE LA VIE CHÈRE. 3l3
denrées. Vous achetiez six paires de chaussures par an :
vous n'en achèterez que quatre. Les chaussure3 que vous
n'achèterez pas seront vendues à l'étranger. Il faut que
nous consommions moins et que nous vendions plus,
beaucoup plus à l'étranger. Chaque objet que nous expor-
tons améliore notre change et fait payer à l'étranger une
partie de nos frais de guerre. C'est justice, puisque nous
avons sauvé le monde. Restrictions. Restrictions. Il faut
le dire, le répéter, et en démontrer la nécessité. On a
trop cru que, au jour même de la paix, ce serait l'abon-
dance. Pas d'illusions : c'est la gène. Supportons la gène.
Si nous voulons vivre cette année sur le pied de 1914? il
est inutile d'essayer : c'est impossible. L'objet de notre
effort, ce n'est pas la recherche de la majoration de
salaires par cherté de vie, c'est le travail pour faire baisser
le prix de la vie.
Dans l'économie des entreprises, c'est plus difficile.
Mais il faut que les chefs d'entreprise, les patrons se
mettent au travail avec acharnement. Secoués comme ils
*
viennent de l'être par la loi de huit heures, ils sont dans
d'excellentes dispositions d'esprit pour rénover matériel
et méthodes, afin de produire. deux où ils produisaient un
en 1914* Les méthodes, c'est l'affaire d'un an d'études et
de mise au point. Le matériel, ce sera plus long. Dans
deux ans, il est probable qu'un large renouvellement aura
été fait. Mais il faut aussi enseigner les patrons, les arra-
cher à la paresse d'esprit qui les enlise dans les conceptions
de l'économie libérale. 11 faut les amener à renoncer défi-
nitivement à l'individualisme qui les condamnerait à être
battus à plate couture par l'Allemagne et par nos alHés et
associés. Syndicats d'achat, de vente, d'exportation, de
publicité, d'assurances, unification des types de fabrica-
tion, des types de machine, donc règle et discipline corpo-
ratives, voilà ce qui s'impose à eux. S'ils veulent produire.
3i4 l'économie nouvelle.
mettre en valeur toutes nos ressources, il faut qu'ils re-
noncent au dogme mortel de la liberté.
Financièrement, un des premiers moyens, que M. Jac-
ques Bain ville a suggéré, c'est celui auquel pense le gou-
vernement italien. L'emprunt forcé à 2 1/2, ce n'est pas
une mauvaise chose. C'est même une heureuse combi-
naison. Encore faut-il y préparer les Français. Nous sous-
crirons tous avec, entrain dès que nous saurons que c'est
une bonne mesure pour la France et une excellente pour
notre économie privée. Il faut expliquer à la France
qu'une des conséquences d'un emprunt fait dans ces
conditions signifie l'augmentation de notre pouvoir
d'achat.
Il y a lieu également de réduire par d'autres moyens
la circulation des billets de banque. Il faut développer le
mouvement des chèques. C'est, dit-on, une question
d'usage et de mœurs. Si vous voulez. Mais comme nous
n'avons pas le temps de changer les usages par la propa-
gande, nous 'pouvons en faire une question de gouverne-
ment. Que l'Ëtat, au nom de l'intérêt public, invite les
corporations à organiser les règlements par chèques dans
le délai de trois ou six mois ; que les salaires seuls soient
payés en espèces. Plus de garçons de recettes ; des compta-
bles pour les chambres de compensation.
Politiquement? Politiquement, il faut agir de telle
manière que l'Allemagne paie le plus possible et le plus
vite possible, et, s'il se peut, que le traité de paix, pourvu
d'un ou plusieurs avenants, diminue les charges de l'Ëtat
français. Notre pouvoir d'achat s'en ressentira fortement.
Évidemment, il y a plus. Le programme que nous
indiquons suppose l'ordre en France, une vie politique
sans heurts, sans à-coups, tout autre chose que le chac*"
que veut recréer chez nous M. Aristide Briand. Ce n'ei
pas chose aisée dans le régime des partis où nous somme
i
LE PROBLÈME DE LA VIE GHÀRB. 3ï5
Si, comme le demande M. Fayol, y État était administré
comme une bonne Compagnie privée, la remise en ordre
serait rapide. Mais nous sommes en société anonyme, et
chacun sait que les sociétés anonymes ne marchent bien
que lorsqu'elles sont entre les mains d'un homme. Quand
les conseils dirigent, c'est médiocre. Soviets de patrons et
soviets d'ouvriers, cela se vaut. Or, la société anonyme où
nous sommes est de la forme la plus détestable : elle est
perpétuelle et elle est gérée par une assemblée de manda-
taires dont les intérêts sont opposés à ceux des actionnaires
que nous sommes tous. Société anonyme perpétuelle gérée
par des hommes qui changent sans cesse et qui touchent
de gros jetons de présence, que la Société soit prospère
ou non. Mauvaises conditions pour liquider la situation
difficile où nous sommes. Il est hors de doute que notre
pouvoir d'achat augmenterait plus rapidement si nous
avions une autre forme de Société nationale. Nous avons
gagné la guerre dès que nous avons eu un seul chef des
armées. Nous gagnerons la paix dès que nous aurons un
seul patron pour les affaires du pays. Politique d'abord.
C'est aussi vrai pour le problème de la vie chère que pour
le problème militaire et tout autre problème national.
/
TABLE DES MATIERES
Pages.
Dédicace 5
La Salutation a la Paix 7
PREMIÈRE PARTIE
LES DOCTRINES
CHAPITRE PREMIER
Au COMMENCEMENT EST LB VERBE l5
chapitre ii
Introduction a l'étude des problèmes économiques
et sociaux au xx® siècle .36
Reconnaissance intellectuelle a6
I. La prétendue lutte des classes a8
II. Le dogme marxiste de la lutte des classes. 36
III. L'erreur de Marx sur le caractère des luttes
du XIX* siècle 43
1:^ IV. Caractère idéologique des luttes politico-
sociales 53
3i8 L'éGONbMIB NOUVELLE.
CHAPITRE m
Pages.
L'ÉCONOMIE LIBÉRALE 64
Ses conceptions et ses erreurs fondamentales. . 64
I. La théorie de la valeur 69
' 11. La loi de Toffre et de la demande 76
III. La concurrence 86
CHAPITRE IV
L'économie socialiste 99
La théorie marxiste de la valeur et la théorie de
la plus-value io5
CHAPITRE V
L'économie réaliste ia3
I. Premiers principes laS
Définition de VÉconomiquef 123; L'effort et
le travail, 125 ; La loi du moindre effort,
127 ; Conditions et moyens de la création
économique, 129, '
II. La valeur i43
III. La propriété et les bénéfices ou la personna-
lisation des résultats des efforts 162
IV. Les facteurs de la production 161
V. Les prix 167
VI. Une condition nécessaire du progrès écono-
mique : la contrainte mutuelle 177
Représentation du jeu des forces économiques dans
les différents régimes i84
/
\
TABLE DBS MATIÈRES. Sig
DEUXIÈME PARJIE
CONFRONTATION DES DOCTRINES
DEVANT LES FAITS
CHAPITRE VI
Pages.
L^IlfTELLBGTUALISATIOR DB l'eFFORT 187
CHAPITRE VII
La MÉTHODISATION DE LA PRODUCTION 196
CHAPITRE VIII
La LIBÉRATION DE LA PRODUCTION 305
CHAPITRE IX
Les PATRONS. . ai6
CHAPITRE X
La DÉCADENCE DU SOCIALISME. 223
CHAPITRE XI
Les PRODUCTEURS DEVANT L*IMPÉRIALISME ÉCONOMIQUE. 23 I
CHAPITRE XII
Les GRÈVES et les idées 238
CHAPITRE XUI
Collaboration ou lutte de classes a45
^
390
L'ÉGOIfOMIE WOUVELLB.
CHAPITRE XIV
• Pages.
A PROPOS d'une confédération du patronat. ... 353
CHAPITRE XV
I:
La solution 260
CHAPITRE XVI
L'avenir
Anticipations, 28U»
273
Conclusions.
]
Ad majorem Dei gloriam 294
Appendice.
Le problème de la vie chère
Origines et solutions, 303; qu est-ce que la vie
chère? 30U; pourquoi la vie est chère, 305
comment et quand la vie est devenue chère, 306
situation actuelle, les éléments de la hausse, 309
conclusions, 3ii; moyens et conditions de la réa-
lisation, 312,
3o3
Paris. — Typ. Pa. Rshocabo, ig, rue des Saints-Pères — 54970*
i
NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE
3, Plage du PaxNthéon, Paris V*
JULES LEPAIN & JACQUES GRANDVILLE
LES MÉTHODES MODERNES
EN AFFAIRES
LA PSYCHOLOGIE DANS LES AFFAIRES
L'ORGANISATION SCIENTIFIQUE DES BUREAUX
ET MAGASINS
Avec cent quinze figures dans le texte
Un volume in-8® raisin {6* mille) lo fr.
A.-L. GALÉOT
DE L'ORGANISATION
DES ACTIVITÉS HUMAINES
LES BASES GÉNÉRALES DE L'ORGANISATION
L'ORGANISATION RATIONNELLE EXPÉRIMENTALE
Un volume in-8* raisin (2* mille) 12 fr.
MARIUS ANDRÉ
GUIDE PSYCHOLOGIQUE
DU FRANÇAIS A L'ÉTRANGER
Un volume in-i6 double-couronne (3* mille) ,. . . 5 fr.
RENÉ LOTE
MINERVE ET VULCAIN
L'INDUSTRIALISME
ET LA CULTURE INTELLECTUELLE
Un volume in-i6 double-couronne (2* mille) . . . . 5 fr.
Prix nets sans aucune majoration
La Librairie envoie franco son catalogue général sur demande
1398. BUG. MORIBU, mp.